Chapitre I
réalisent les grandes choses; vous serez pour nous un auxiliaire utile. »
M. de KisselofF remercia vivement Valdy et le quitta sans lui parler de la condition qu'il prétendait lui imposer la veille.
t Bah! dit-il, M. Valdy parie contre des Anglais, il ne prendra pas des Anglais. »
Cette réflexion assez judicieuse le soulagea et le rendit le plus heureux des mortels.
Ainsi qu'on doit le penser, toutes les conversations qui se tinrent à Arcachon, dans la journée du 2 septembre 187., roulèrent sur Valdy; ce dernier, il faut Tavouer, rencontra peu d'approbateurs. La colonie anjgflaise, surtout, se gaussa de la témérité du Français et promit de lui infliger une humiliation dont il se souviendrait.
Cependant, sir Walter Donderry songeait; on le vit se promener avec Dambielle, et on l'entendit parler avec animation. Sir Walter était bien un Anglais dans toute la force du terme, mais s'il possédait les qualités de ses compatriotes , il n'avait pas les ridicules qui les caractérisent. Ayant beaucoup voyagé, par conséquent beaucoup vu et beaucoup appris, il excusait certaines faiblesses, certaines forfanteries. C'était un homme éminent, ne devant la considération dont il jouissait qu'à sa vaste instruction, sa haute intelligence et les bienfaits qu'il répandait discrètement autour de lui. Sa bonté était extrême et il s'attachait à mettre en pratique cette parole de TEcriture : // passe sur la terre comme
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une rosée bienfaisante; aussi était-il attristé d'avoir, par ses provocations, poussé Valdy à parier. Son ventre rebondi paraissait diminué d'un tiers, et sa bienveillante et joyeuse figure, ordinairement cramoisie, prenait des teintes violacées; signes certains, chez lui, d'une violente émotion et d'une forte contrariété. Il résolut de tout essayer pour empêcher Valdy de tenter son entreprise.
Enfin , la soirée impatiemment attendue arriva. Les abords du grand hôtel , le vestibule , le salon de conversation regorgeaient de monde. On eût cru qu'il allait se passer quelque événement extraordinaire. Les commentaires marchaient leur train, les exclamations les plus bizarres, les plus baroques, les plus gutturales, s'échappaient de la foule d'étrangers séjournant encore à Arcachon.
Huit heures sonnèrent. Valdy, accompagné par Dambielle, Iwan de KisselofFet Will Tooke, pénétra dans le salon de conversation. Il se fit aussitôt un silence presque religieux.
« Messieurs, dit Valdy, j'ai parié de faire le tour du monde en quarante jours, mais j'ai omis de vous soumettre la condition essentielle à tnon départ. Je demande un an afin de me préparer. »
Sir Walter Donderry respira ; il pensa que c'était une reculade du Français et il en fut enchanté. Harry Catien, esquire, fit une grimace et ricana.
« J'ai l'habitude de tenir ce que je promets , reprit sévèrement Valdy; vous êtes parfaitement
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libres de ne point parier , monsieur Catien , mais je vous affirme que le i" septembre de Tannée prochaine , j e partirai .
— Partir n'est rien ; revenir, voilà la difficulté, dit Harry Catien.
— Je reviendrai s'il plaît à Dieu, ajouta Valdy ; maintenant, messieurs, j'ai une autre objection à vous présenter. Je compte faire le tour du monde en m'engageant dans l'ouest ; vous n'ignorez pas que dans cette direction les jours s'allongent de quatre minutes par degré, soit de vingt-quatre heures pour 360 degrés ; je perdrai donc un jour que je gagnerais si je me dirigeais vers Vest\ je serai de retour le II octobre et non le 10. C'est quarante jours que je vous demande pour mon expédition, c'est quarante jours entiers que vous devez m'accorder. Ma fortune s'élève à peu près , en chiffres ronds, à 100,000 francs, je parie 100,000 francs!
— Je parie aussi 100,000 francs avec M. Marcel Valdy, dit Iwan de Kisseloff.
— Et moi autant, ajouta M. Will Tooke. »
Une rumeur générale succéda au silence si scrupuleusement observé jusqu'alors. Les assistants se consultèrent ; les Anglais, et même quelques blondes Anglaises, d'abord stupéfiés de l'audace et de l'assurance du Français, offrirent de parier des sommes plus fortes que celles qui étaient proposées.
Dambielle inscrivit les enjeux. Harry Catien, esquire, paria 100,000 francs, sir Walter Donderry 50,000. Les 150,000 francs qui restaient
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furent répartis entre plusieurs personnes dediverses nationalités.
Afin d'éviter tout malentendu, il fut convenu que Marcel Valdy serait dans un an à Arcachon. qu'il partirait le i" septembre et reviendrait après avoir fait le tour du monde en quarante jours. Pour le retour, rendez-vous fut pris à Bordeaux, au café de Bordeaux, dans la soirée du ii octobre. Les preuves de l'exact accomplissement de cette rapide excursion devaient êlre fournies par des lettres et des articles de journaux.
« Monsieur Marcel Valdy^ dit sir Walter Donderry, j'ai parié 2,000 livres contre vous, mais je désire les perdre.
— Vous êtes un noble caractère, sir Walter, et je comprends vos appréhensions. Soyez persuadé que je ne me suis pas engagé légèrement dans une aventure où je n'aurai à recueillir que de l'argent, si je réussis, et la ruine, si j'échoue. Je me dévoue pour une œuvre scientifique qui est appçlée, peutêtre, à changer toutes nos relations sociales. Salomon de Caux a été enfermé comme fou, Galilée a été persécuté, Papin a été misérable, Fulton a été raillé par sqs compatriotes et méconnu par les gouvernements européens ; cependant ces vaillants esprits ont doté l'humanité des découvertes les plus inattendues et les plus merveilleuses. Et je désespérerais avant la lutte! Et je me rebuterais parce qu'on n'a nulle confiance en moi! Non, non, cela ne sera pas !
— Vous avez raison, monsieur Marcel, les