Chapitre XII
vienne vous racheter. En vérité, je vous le dis : vous n'êtes que des croquants ; en vérité... •
On ne lui donna pas le temps d'achever sa menaçante péroraison. Une formidable huée accueillit les dernières phrases, et une véritable pluie de fruits, de trognons, de croûtons, débris du dernier repas, tomba sur Torateur. Le nombre infini des projectiles l'obligea de fuir; alors, sa carriole fut envahie, dévalisée en un clin d'oeil, et les fidèles se disputèrent avec acharnement quelques loques. Cardounet et Pickerreek, voulant protéger le pauvre prédicateur, se jetèrent dans la mêlée et distribuèrent de rudes bourrades. Bientôt ils se rendirent maîtres du terrain ; lès assistants, admirant leur force et leur adresse, les applaudirent chaleureusement. En Amérique, la force corporelle est toujours appréciée. Puis, Cardounet saisit le grand parasol rouge, le ferma et le brandit comme une massue. Un nègre essaya de lui ravir ce glorieux trophée, mais un .terrible coup du manche appliqué sur sa tête l'envoya rouler à dix pas.
f Hurrah ! hurrah ! cria la foule.
— Tenez, brave homme, dit Cardounet en s'adressant à Mary Silver qui, se voyant soutenu, se rassurait et ramassait tranquillement ses hardes ; tenez, voici votre riflard.
— Gardez-le, vaillant défenseur des causes saintes, répondit le prédicateur, gardez-le en souvenir de moi. Puisse-t-il vous garantir des iniquités de ce monde comme il m'a garanti du
soleil et de la pluie ! Partout où le hasard vous conduira, vous le montrerez comme un échantillon de la maison John Mac Dartney, un saint de cette vallée de misères, qui possède deux maisons, l'une à Saint-Louis, l'autre à Cincinnati, et expédie contre remboursement, avec escompte de lo pour loo.
— C'est entendu! répliqua Cardounet. Et il mit le riflard sur son épaule pour l'emporter. •
Le f champ du Seigneur • se dégarnit peu à peu et la multitude se porta à Ogden. Quand Pickerreek et Cardounet arrivèrent à la station, ils aperçurent Valdy, KisselofF, Will Tooke, Dernghuiz, Charles Weston, armés de carabines, de revolvers, et faisant bonne garde autour de l'aéronef.
« Qu'y a-t-il, demandèrent les deux marins, sommes-nous menacés?
— Non, mais la curiosité de ces gens-là est insupportable, répondit Valdy, ils nous envahissent, et si nous les laissions agir à leur guise, ils dévasteraient le Céleste en quelques minutes. •
En effet, chacun voulant voir de près, poussait, pressait le voisin; et c'étaient des bousculades, des ruades, des trépignements qui dégénéraient souvent en voies de fait. Will Tooke harangua la foule et obtint un peu de réserve de la part des plus empressés. Quelques hommes de bonne volonté se mirent à la disposition des voyageurs, plantèrent des piquets, tendirent des cordes et exercèrent une surveillance attentive. L'affluence