Chapitre XIII
rexploitation. Depuis quelques années, des bateaux à vapeur le sillonnent ; malheureusement, les rapides de l'embouchure nuisent à la navigation.
Soudain, Cordounet poussa un cri strident.
« Qu'est-ce? demanda Valdy.
— Voyez là-bas, répondit le marin, voyez ce nuage qui grandit et s'avance vers nous. •
Tous les yeux regardèrent dans la direction indiquée.
t Je sais ce que c'est, dit Will Tooke ; ce sont des pigeons passagers. »
L'Américain avait à peine prononcé ces paroles que le Céleste fut envahi par ^es oiseaux. Il en passait partout, dessus et dessous, et leur nombre s'accroissait à chaque instant. C'était une cohue sans nom. Le soleil ne perçait plus cette masse compacte, et les déjections des pigeons tombaient sur l'aéronef et souillaient les voyageurs.
ff Montons ! montons ! » cria Valdy.
Un coup de gouvernail inclina le Céleste qui parvint, après quelques efforts, à dominer la troupe émigrante. Aussi loin que portait la vue, on distinguait les bandes ailées, serrées et nombreuses ; elles exécutaient les évolutions les plus capricieuses, évolutions qui produisaient des changements subits de couleur lorsque les plumes aux tons métalliques réfléchissaient les rayons lumineux. Jamais manteau de fée ou de roi n'a donné une idée de nuances plus riches et plus chatoyantes ; l'or, le vert, l'écarlate, l'argent, le pourpre bril-
244 ^'^ Conquête de l'Air.
laient tour à tour et scintillaient dans Tatmosphère comme un écrin splendide.
Pickerreek voulut compter les bandes de pigeons, mais il y renonça; elles passèrent pendant plus d'une heure en allant vers le sud. Enfin, la dernière disparut, et Will Tooke donna quelques explications sur les mœurs de ces oiseaux.
• La colombe émigrante ou pigeon de passage (Columba migratoria, de Linné), dit-il, est une espèce des plus remarquables de l'Amérique septentrionale. Elle émigré depuis le Dominion of Canada jusqu'au golfe du Mexique, mais ses migrations ne ressemblent en rien à celles des oiseaux qui, com^me la caille et Thirondelle, fuient la rigueur des saisons; elles sont réglées sur les moyens de subsistances offertes par le pays. Audubon, notre grand naturaliste, nous a appris le premier les mœurs de ces animaux. Rien n'est plus intéressant que la relation où il raconte ses observations. En 1813, en parcourant le Kentucky, il vit passer au-dessus de lui cent soixantetrois bandes en vingt minutes ; les bandes se touchaient, le ciel était obscurci, la fiente des oiseaux tombait comme une neige épaisse et les battements répétés des ailes produisaient un sifflement monotone semblable à celui d'un roulement de tonnerre lointain. Pour évaluer leur quantité, il fit le calcul suivant : t Supposons une colonne d'un mille de largeur; supposons qu'elle effectue son passage en trois heures : comme sa vitesse est d'un mille par minute, sa longueur sera de 180 milles, com-
posés chacun de 1,760 yards' : si chaque yard carre est occupé par deux pigeons, on trouvera que le nombre de ces oiseaux est de un milliard cent quinze millions cent trente-six rnille 5,tî5,ooo). Or, chaque individu consomlant dans une journée une demi-pinte de fruits, nouniture d'une bande exige huit millions 't cent dou\e mille (8,712,000) boisseaux de par jour.
Quel appétit! s'écria Cardounet; eh bien, ce pas moi qui voudrais nourrir une volière si garnie,
^Quand les pigeons, continua Will Tooke, déc^Btrent les fruits et les graines nécessaires à raentation, ils s'abattent en masse, dcpoiiilérablcs, les mûriers, les ormes, les chênes, les champs de riz ou de blé, el lorsrepus ils reviennent vers les lieus ttés. Leur dortoir est souvent situé à pUis de ioaBi|ues de leur réfectoire. Pendant leur trajet de di^fc ils ont à subir les attaques des faucons, mais 1 < i de proie n'est pas leur terrible ennem l'homme leur fait une lus meurtrièrJtl plus désastreuse. Pour dormr^^s pigeons 1 sissent les hautes futaies; c'est là qSks cha^ ,3 les attendent. Lorsque le soir est ven1H|m^we leurs innombrables légions tournoient danW^ airs et viennent s'abattre sur
melaia Eile
les arbres, le massacre et le carnage conmieiicent aussitôt, les coups de fusil retentissent, les hautes branches ploient sous le poids des oiseaux, elles se cassent et écrasent dans leur chute les pigeons perches sur les branches inférieures. C'est une confusion et un tumulte indescriptibles. Pendant que Ton tue, que Ton tue sans cesse, que les \\ctîmes sont empilées en énormes tas, les pigeons arrivent par millions. Quelquefois il est plus de minuit et la dernière bande plane encore audessus de la forêt, mais le carnage se continue jusqu'à Taube. Alors les oiseaux reprennent leur vol sans que leur nombre paraisse sensiblement diminué. Aux chasseurs succèdent les loups, les renards, les ours, les lynx qui viennent prendre part à la curée, puis les carnassiers sont remplacés par les vautours , les aigles , les buses, les corbeaux et tous les rapaces attirés par Todeur du sang et le vacarme de la nuit.
— N*existe-t-il aucun moyen de se débarrasser de ces hAtes incommodes? demanda M'"® Valdy.
— Il n'y a que le défrichement. A mesure que la charrue conquiert la forêt, le nombre des pigeons diminue. Audubon ne les rencontrerait plus aux mêmes lieux qu'en 1813. La civilisation les a rejetés dans l'ouest; bientôt leurs bandes s'éclairciront et l'homme n'aura plus à redouter leurs déprédations. »
Pendant que Will Tooke parlait, le Céleste avançait rapidement. Il atteignit le fort Chilcotin, poste de chasse situé sur un affluent du Frazer et