Chapitre XV
leurs talons et attendirent la distribution annoncée.
« Ils sont au moins quarante afFamés, pensa Dernghuiz; comment vais-je m'y prendre pour les régaler tous? »
Mais la sobriété des convives le lira d'embarras. Tout le monde mangea et but... du vin, du cognac, du rhum.
Le serviteur d'Ivan de KisselofF apporta d'abord quelques bouteilles de Champagne. — Il prétendit que c'était une eau merveilleuse, cadeau d'un derviche vénéré, assurant à ceux qui en buvaient' toutes les félicités du paradis et le pardon de Dieu. Pour donner plus de poids à ses assertions, il récita des versets du Koran, se prosterna vers l'Orient, prononça des mots cabalistiques et versa à la ronde. — Les Tatars se pourléchèrent les lèvres et* leurs yeux brillèrent de plaisir.
« Pèlerin, pèlerin, dit le chef, louange à Dieu et glpire à toi ! C'est le breuvage des houris que tu nous a servi I
— Buvez, continua Dernghuiz en versant toujours la liqueur pétillante ; buvez la céleste rosée! Allah ne la donne qu'à ses élus! »
Quand le Champagne fut épuisé, Dernghuiz offrit du cognac et du rhum. Il prétendit encore que c'était un produit de la source d'Ismaël. Les musulmans tiennent en trop grande " vénération Ismaël, ce patriarche dont se glorifiait de descendre Mahomet, pour repousser une chose rap-
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pelant son souvenir, et les Tatars goûtèrent les spiritueux. Quelques-uns firent la grimace, d'autres ne sourcillèrent pas, et presque tous, au bout d'un instant, en redemandèrent. Habitués à boire Feaa saumâtre du désert, ils ressentaient déjà ce commcDcernent d'ivresse qui égayé sans * alourdir la tète et sans donner des crampes d'estomac. Ils étaient, en effet, de si joyeuse humeur, qu'ils proposèrent de massacrer les prisonniers et d'entonner des chants de victoire. — Tuer, n'est que jeu d'enfant pour ces barbares. Demghuîz s'opposa au massacre et fit appel à leur cupidité.
• Aujourd'hui, leur dit-il, est ua jour de bénédiction pour vous et pour moi ; nous ne devons pas tremper nos mains dans le sang; demain il en sera temps. Les infidèles ont enfoui des trésors dans la terre, ils voudront se racheter. Nous prendrons leur rançon et nous les tuerons ensuite. Et puis, si nous les immolions immédiatement, qui me rendrait mes chameaux, mes chevaux, mes tentes, mes serviteurs et tous les objets sacrés que j'apportais de la Mecque? Les Infidèles ont déposé tout cela près de Sou-Tcheou en un endroit qu'ils désigneront.
— Pèlerin, exclama le chef, la sagesse de Dieu est avec toi. Tes conseils sont ceux d'un homme pieux et expérimenté. Ta parole nous guidera. •
La nuit survînt, et son obscurité augmentée par les vapeurs de la terre qui montaient lentement dans l'atmosphère, commençait à devenir impénétrable pour les yeux les plus clairvoyants. —