Chapitre X VI
s'agenouillèrent et vinrent baiser mes pieds et les pans de ma vareuse. Ça ne me portait pas du tort, je les laissai faire. Je compris qu'ils me prenaient pour un bon Dieu quelconque. Ne voulant pas être en reste de politesses, j'ofFris une chique au chef; il la prit, mais au lieu de l'introduire dans sa bouche, il la mit dans un sachet pendu à son cou comme Un scapulaire et l'enfouit dans ses habits, sur sa poitrine.
— Ah ! pardîeu ! s'écria en riant Iwan de KisselofF, le chef a pris votre tabac en carotte pour une amulette.
— Grand bien *lui fasse ! continua Pickerreek. Alors, au petit jour, nous sommes partis. Les moricauds regardaient toujours en l'air et paraissaient inquiets. Moi, j'étais hissé sur un chameau qui me secouait les boyaux d'une rude façon, mais je me consolais, car j'espérais vous voir bientôt. Enfin, je découvris le Céleste semblable à un point noir dans le ciel. • Ah ! ah! que je me dis encore, cha- « cun son tour, mes camarades, et nous allons vous « faire danser sans violons I • Je m'attendais à une bataille, lorsque j'ai vu arriver Dernghuiz; j'ai compris alors qu'il se passait quelque chose que je ne comprenais pas, et je Pai suivi pour venir vous trouver. Ah ! si vous aviez vu les Tatars quand vous êtes arrivés! Ils tremblaient de tous leurs membres et ouvraient des yeux comme ceux d'une carpe! Vrai, ils crevaient de -peur \
— Et vous, mon brave Pick, vous n'avez point eu peur? demanda Valdy.
3i6 Lj. Conquête de l*Air.
— Non; je savais bien que vous viendriez ï mon secours et que vous me retrouveriez, fîissé-je à cent pieds sous terre.
— Cette confiance nous fait honneur autant qu'à vous, dit Will Tooke; et, pour vous sauver, nous nous serions complètement sacrifiés.
— Parbleu ! • ajouta Pickerreek.'
Et il fit un geste qui signifiait : J'ai toujoun compté sur vous. Comptez sur moi!
Cependant le Céleste passait avec une vitesse extraordinaire au-dessus des montagnes, des vallées profondes, des lacs, des rivières; il effleurait parfois le terrain des hauts plateaux. Alors il épouvantait les hôtes des régions désolées, les ruminants de l'abimeet les oiseaux des sphères glacées; de petites troupes de chèvres et de moutons s'enfuyaient sur les pentes abruptes; des yaks, des bouquetins s'élançaient , par un bond prodigieux, d'un escarpement à l'autre; des aigles, des gypaètes, des vautours abandonnaient les rocs inaccessibles et s'envolaient en poussant leurs cris rauques et discordants.
Enfin, vers quatre heures de l'après-midi, l'aéronef monta à plus de 6,000 mètres (au-dessus du niveau de la mer) pour franchir les dernières montagnes qui forment la plaine deH'Lassa et dans laquelle coule avec des rapides et des cataractes le Tsang-Tsiou, affluent du Dzang-Bo ou Brahmapoutra. A cette hauteur, l'air n'était pas trop raréfié, cause qui trouve son explication dans l'évaporation incessante des cours d'eau et des