Chapitre XVI
Pauvre Cardounet !
Le lendemain, 29 septembre, dès que Taube commença à poindre, Dernghuiz, muni de la lettre du mandarin de Maï-maï-tchin et possédant les instructions nécessaires pour trouver le chef des tardjoums, descendit dans la plaine et se dirigea vers H'Lassa. Son costume de Tatar, qu'il n'avait jamais abandonné pour Thabit européen, différait peu de celui des Thibétains, et rien n'attirait l'attention sur lui. En pénétrant dans H'Lassa, il fut étonné d'y voir une foule immense. Il reconnut même des types appartenant à des contrées éloignées et voisines du plateau de Pamir, Cependant il n'osait demander la cause de ce rassemblement, craignant d'être pris pour un intrus. Enfin il aborda un homme dont la figure placide lui inspirait quelque confiance.
« Louange à Dieu! dit-il.
— Gloire à Bouddha ! répondit l'homme.
— Que le dalaï-lama te bénisse!
— C'est aujourd'hui que le dalaï-lama ressuscite, mais son esprit veillait sur ses serviteurs depuis qu'il s'était dépouillé de son enveloppe mortelle. »
Dernghuiz en savait assez. Si on l'interrogeait, il pouvait répondre. Il continua son chemin et finit par arriver devant la maison du chef des tardjoums. Quand il essaya de pénétrer dans l'intérieur, des soldats le repoussèrent; alors il montra la lettre du mandarin. Celui qui commandait la baisa avec respect et frappa deux coups de ba-
guette sur un tam-tam qui raisonna avec des vibrations prolongées. Aussitôt survinrent trois officiers richement vêtus.
« Qu'est-ce? demandèrent-ils en chinois, langue que Dernghuiz ne comprenait pas.
— Ordre du Tien-tsé, Hoang-ti (fils du ciel et maître sublime) • , dit le chef de poste.
Les officiers disparurent et revinrent bientôt avec un gros homme vêtu d'une robe de satin à ramages et d'un surtout de crêpe bleu. C'était le chef des tardjoums, mandarin militaire de deuxième classe et l'un des personnages les plus importants de H'Lassa. Il prit la lettre que lui tendait Dernghuiz et la lut en donnant les marques du plus profond respect.
Le bicarbonate de soude et l'acide chlorhydrique étaient chez lui depuis plus d'un mois!
Le mandarin parlait quelques-uns des dialectes en usage dans le Thibet et le Turkestan, et il put converser un moment avec Dernghuiz.
« Que veux-tu faire de ces drogues ? demandat-il.
— J'ignore leur emploi. J'exécute les ordres qu'on me donne.
— Qui t'a commandé?
— Des serviteurs du Fils du ciel, puissants et
riches.
— Ils ne t'ont pas annoncé qu'ils récompenseraient mon zèle?
— Si. »
Dernghuiz sortit vingt pièces d'or de sa poche