Chapitre XVI
et les mit dans la main du Chinois. — 400 francs! c'est une fortune dans le Thibet; — la figure du mandarin s'épanouit comme une fleur caressée par les premiers rayons de l'aurore, et il donna des ordres pour faire immédiatement charger les bonbonnes et les ballots confiés à sa garde. — Dernghuiz, suivi par des mulets, des chevaux et deux valets chinois, quitta la maison du chef des tardjoums. Mais, malgré tous ses efforts, il ne put avancer. Une multitude innombrable d'hommes et de femmes encombraient la route et poussaient des cris aigus. Des lamas chantaient les louanges de Bouddha et brûlaient des parfums. C'était une procession bouddhiste. Les curieux, les assistants, tout le monde se prosterna. Pour ne pas être remarqué, Dernghuiz s'inclina avec dévotion ; cependant la curiosité l'emporta sur la ferveur et il leva la tête.
Alors son cœur battit à rompre sa poitrine. Il avait vu... Non! ce n'était pas possible! Il était l'objet d'une hallucination ou d'un rêve ! Ses yeux le trompaient!...
Quand il se releva, il ne vit que l'immense cphue qui disparaissait au détour d'une rue, et il ne distingua plus ce qui l'avait si vivement impressionné.
Il commanda le départ, et tout en encouràgean de la voix les animaux qu'il poussait devant lui, il souriait d'une façon étrange. Avant de quitter H'Lassa, il acheta des vivres : galettes de riz et de froment, fruits desséchés, volailles, etc., et fit
emplette d'une collection de vieux habits thibétains et chinois qu'il aperçut dans un magasin.
Décidément, Dernghuiz projetait quelque chose!
Arrivé près de l'endroit où reposait le Céleste et ne voulant pas le montrer aux domestiques chinois, il fit décharger sur le rebord d'un sentier étroit tout ce que portaient les mulets et les chevaux, distribua quelques pièces de monnaie aux valets et les congédia. Valdy, de Kisseloff, Simpson, Will Tooke, Pickerreek transportèrent à force de bras les produits chimiques, les vivres et les vieilles défroques jusqu'à l'aéronef.
« Maintenant, partons, s'écria Valdy.
— Maître, dit Dernghuiz en s'adressant à Iwan de KisselofF, préviens le capitaine que nous ne pouvons partir. J'ai vu Cardounet.
— Comment!... tu as vu Cardounet?
— Oui, maître,
— Mais c'est impossible.
— Comme toi , j'ai douté ; mais à présent la certitude est entrée dans mon esprit. J'ai vu notre ami parmi les lamas qui fêtaient la gloire de Bouddha.
— Où cela?
— A H'Lassa.
— Dernghuiz, Dernghuiz, tu me rends fou...
Fais bien appel à tes souvenirs... N'as-tu pas été trompé par une ressemblance quelconque ?
— Maître, je t'assure que c'était Cardounet.
— Messieurs, messieurs, s'écria Iwan de KisselofF tout haletant, Cardounet est vivant ! »