Chapitre I
— Vous avez deviné, sir Walter, et...
— Eh pardieu ! je comprends vos réflexions. La fatuité nationale est presque aussi haïssable que la fatuité individuelle. La phrase jetée dans notre conversation par Thonorable Catien, esquire, est faite pour agacer les nerfs de Thomme le moins muni de fibre patriotique, fût-il un simple sujet du prince de Monaco, ou bien un mince citoyen de la République d'Andorre.
— Pourtant, reprit Harry Catien, le Royaume- Uni est...
— Est la prenàière nation du monde. C'est convenu, mon cher Harry, mais pensez-le et ne le répétez pas si souvent. Il nous faut accorder notre aménité aux étrangers, si vous voulez que nous ayons droit à la leur.
— Bien pensé, foi de Will Tooke ! dit un Américain du Kansas, qui n'avait pas encore ouvert la bouche.
— Votre appréciation me flatte, monsieur Will Tooke, ajouta sir Walter Donderry, car c'est avec de sots préjugés que Ton rend les nations rivales.
— Moi, dit Dambielle , j'approuve que l'on exalte sa patrie, même avec emphase. Trouvez cela ridicule ou plaisant, messieurs, mais ma convinction est inébranlable.
— Toutbon Anglais, repritCatlen, esquire, doit proclamer que le Royaunie-Uniest...
— ... La première nation du monde, ajouta
Dambielle avec vivacité; eh bien, je puis en dire autant de la France, monsieur Catien...
— Non, parce que le Royaume-Uni...
— De grâce, messieurs, interrompit sir Walter, ne restez plus sur ce terrain, car les meilleures raisons, en pareil cas, ne sont jamais appréciées et dégénèrent quelquefois en regrettables querelles. L'homme qui pour sa patrie n'a que de TindifFérence, est un être indigne et méprisable; mais comment vous y prendrez-vous pour accorder justement cette supériorité que chaque peuple revendique pour lui seul ?
— Pourquoi donc, demanda M. de KisselofF, assuriez-vous, il y a un instant, que les Anglais seuls avaient assez de hardiesse et de persévérance pour s'aventurer dans les régions inexplorées ?
— Pardonnez-moi, monsieur de Kisseloff, je ne prétendais pas être exclusif. Je sais que toutes les nations civilisées fournissent des pionniers intelligents et courageux, mais en Angleterre la passion des longs voyages, la recherche de l'inconnu préoccupent tous les esprits ; c'est une fièvre, c'est une frénésie ! Chez nous, les explorateurs sont plus nombreux que partout ailleurs; je ne vous en ferai pas une énumération fastidieuse, mais comptez, comparez, et vous serez convaincu que c'est sans la moindre vanité que nous revendiquons le premier rang.
« Du reste, messieurs, les savants, lespublicistes, les écrivains conciencieux et impartiaux des autres nations nous rendent justice. En ce mo-