chapitre II
m'a instituée rhéritière de tous les biens qu'il possédait. Aujourd'hui, je suis riche pour vous et pour moi. Quelque temps après mon mariage, M. de Béconnais comprit tous les tourments dont j'étais affligée, et cependant il ne se formalisa pas ; c'était un esprit délicat et un bon cœur. En échange de la déférence qu'il me portait, des distractions qu'il essayait de me procurer, de la bonté qu'il me témoignait, je l'entourai de soins, je lui vouai toute la reconnaissance dont j'étais capable, et pendant sa dernière maladie je l'ai assisté, veillé, secouru avec un dévouement exempt de calcul et d'intérêt. Avant de mourir, il m'appela auprès de lui :
« Berthe, me dit-il, je vous remercie; vous essayez d'égayer mon agonie, mais vos soins sont inutiles.; mes jours sont comptés. Ma fortune vous appartiendra; je vous la lègue sans vous imposer d'égoïstes conditions. Soyez heureuse avec celui qui vous aimait; on m'a assuré qu'il était digne de vous ! •
En finissant de parler, la jeune femme s'assit et porta la main à ses yeux. De grosses larmes sillonnaient ses joues. Marcel comprit que la douleur éprouvée par la veuve était sincère, et il la respecta. Mais en sa tête il se livrait un combat où la passion et la raison s'entre-choquaient. Sa Berthe adorée était là, venant s'offrir à lui sans restrictions, plus belle et plus gracieuse que jamais ! Cependant, n'était-elle point la cause première des souffrances qu'il avait endurées, de la
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farouche misanthropie qui s'était emparée de lui, des projets plus ou moins bizarres qu'il avait formés et qu'il allait réaliser au péril de sa vie? Enfin, il rompit le silence et dit à M™* de Béconnais : • Berthe, il est trop tard.
— Vous ne m'aimez donc plus, Marcel?
— Berthe, ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles. Vous m'êtes aussi chère qu'autrefois, et votre bienveillante visite fait déborder mon cœur de joie, mais je ne puis être votre mari. Me croyant délaissé par vous, j'ai conçu les entreprises les plus téméraires; je suis lié par des engagements que je ne saurais rompre sans être accusé de forfanterie et de lâcheté. Si vous avez quelque souci de mon honneur, n'insistez pas.
— Votre ami, M. Dambielle, ne m'a donc pas trompée? Hier, quand je l'ai vu et lui ai fait part de mes desseins, il m'a dit : • Partez , madame, « voyez au plus tôt Marcel; dissuadez-le d'execu- • ter ses projets. Vous seule aurez assez d'empire ff pour le retenir. » J'ignore ce que vous méditez, Marcol, mais il m'a semblé pressentir qu'un danger vous menaçait; je suis accourue pour vous prier, pour vous supplier de ne pas vous jeter, tête baissée, dans les aventures les plus hasardeuses.
— Tranquillisez-vous, Berthe ; depuis que je vous croyais perdue à jamais j'ai pâli sur les livres, j'ai essayé les expériences les plus audacieuses, et je pressens que je réussirai... maintenant surtout; car si j'acquiers un peu de gloire, elle rejaillira sur vous. »