‹ La conquête de l'air: 40 jours de navigation aérienneChapitre 47 sur 234 · chapitre V · texte numérisé non relu

chapitre V

toujours entendu dans cette vieille Armorique, terre de héros, mais aussi, en plusieurs points, terre d'ignorance et de superstition.

Valdy ne se méprit pas sur les tintements argentins qu'il entendait; il savait qu'une foule inconsciente commence par frapper au lieu de raisonner et que l'aéronef serait infailliblement détruit et brisé en mille pièces. Aussi recommanda-t-il d'apporter la plus grande célérité aux préparatifs de la nouvelle ascension.

La coque du ballon fut minutieusement visitée; les générateurs reçurent de fortes provisions d'acide chlorhydrique et de bicarbonate de soude; une suffisante quantité d'acide carbonique liquéfié remplit les récepteurs. Après une demi-heure, Valdy donna le signal du départ. 11 était temps.

Des divers points de l'horizon on voyait converger vers la lande des groupes d'hommes et de femmes parlant avec colère, proférant des menaces, armés de bâtons, de fourches, de faux et de quelques fusils. Vers Test, derrière un monticule parsemé de rares bruyères, on entendait des chants religieux. Une procession, une .véritable procession, curé, suisse et bedeau en tête, bannières et images saintes déployées, apparut sur la crête du monticule. Elle n'avait point un caractère bien pacifique ; le suisse brandissait sa hallebarde et quelques fidèles montraient le poing. Un berger effaré avait raconté que le diable, le diable lui-même, venait de poser sa griffe sur le sol breton ! Qu'on juge de Témoi produit par cette nouvelle

dans un village n'ayant que de rares communications avec le monde extérieur! Moitié de gré, moitié de force, et devant Texaspération causée par cette singulière nouvelle, le curé avait dû prendre son surplis, son étole, et marcher solennellement vers le roi des enfers pour le chasser par des ablutions d'eau bénite et par les cérémonies de Texorcisme. . . Mais le Céleste montait ! Une sourde rumeur s'échappa de toutes les poitrines. Les voyageurs rirent du désappointement et de la surprise de cette foule. Cependant M'°® Valdy prit en pitié la frayeur et Tignorance des pauvres paysans bretons, et pour les rassurer, elle lança dans Tespace le billet suivant :

« A bord du Céleste,

« Première tentative de navigation aérienne.

« Monsieur le curé, ne nous oubliez pas dans vos prières; peut-être nous mourrons pour la science ! »

La feuille de papier voleta pendant quelques instants et tomba à terre; les plus hardis gars s'approchèrent, mais n'osèrent la toucher ; enfin, un ancien soldat la prit et la porta au curé. Celuici lut et comprit. Il calma l'agitation de la multitude en lui parlant des aérostats, en donnant quelques explications techniques, en raillant doucement les bergers de leur grande peur, en assu-r rant que la chute et Tascension du Céleste n'avaient rien de surnaturel. Peu à peu les groupes se dispersèrent et la lande redevint déserte. Seules, quelques commères confites de dévotion et

Page 1