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Chapitre VI

ne l'est guère, et les brumes nous enveloppent souvent de toutes parts. Sur les sept jours qui composent la semaine d'un bon chrétien, deux à peine sont clairs. Malgré ce léger désagrément, tout le monde se plaît ici, et si vous demandiez à l'un de nos chasseurs d'eiders, d'abandonner sa patrie et son pénible métier en échange d'une terre plus hospitalière et d'une position plus lucrative, il refuserait.

— Chaque oiseau trouve son nid beau, interrompit Cardounet qui glanait quelquefois sur les terres de Sancho Pan ça.

— Surtout si Toiseau sait l'embellir, répondit le sénéchal; nos insulaires ont tout essayé pour charmer leur séjour nuageux. Quand ils sont las de travailler, ils se rassemblent pour lire ou jouer aux échecs. Ici il n'y a pas un seul ignorant.

— Pardon, monsieur le sénéchal, dit Iwan de KisselofF, je suis fort étonné d'apprendre que le noble jeu d'échecs, un peu trop délaissé en Europe, se soit réfugié ici.

— C'est la vérité. Entrez dans la première cabane venue, dans la plus misérable maison de Thorshawn, et vous trouverez, appendu à la muraille, un échiquier. Faites mieux : défiez l'un de nos hommes, celui qui vous semblera avoir le moins d'aptitudes, et si vous parvenez à le vaincre, vous serez convaincu qu'il est d'une force supérieure.

— Par exemple, je voudrais voir cela.

— Essayez. »

On apporta deux escabeaux et un échiquier.

iio La Conquête de l'Air.

Iwan de KisselofF choisit pour adversaire un indî^ vidu à la tournure gauche et inintelligente. La partie commença aussitôt, et un cercle fort nombreux d'assistants se forma autour des deux joueurs. Malgré son habileté et son attention, le Russe comprit qu'il avait trouvé son maître. En moins de cinq minutes il fut échec et mat, à la grande joie des insulaires qui riaient de sa maladresse. « Étes-vous convaincu? demanda le bailli.

— Je suis battu à plate couture, et je vous demanderai la permission, monsieur le bailli, de convier à déjeuner mon adversaire, pour lui prouver que je n'ai pas de rancune.

— Vos vœux sont des ordres, et Thospitalitë est à Tordre du jour aux Faeroé. Allons, à table, notre modeste déjeuner doit être prêt. »

Le <r modeste déjeuner » se recommandait par l'abondance et le choix des mets. C'était un de ces repas copieux comme on les sert dans les contrées septentrionales, et devant lesquels Pantagruel et Gargantua se seraient délectés d'aise et d'admiration. Quatre ou cinq espèces de gibier à plumes, jambons de Brème, rôts de mouton, poissons frais et salés, volailles, pâtés, conserves de toutes sortes, tel était le menu dressé par la femme du bailli qui secondait son mari pour recevoir gracieusement ses hôtes. Et tout cela était arrosé par des pintes d'une bière un peu a raide p pour des gosiers habitués à savourer les vins de France, mais ce léger inconvénient fut amoindri par Pickerreek et Cardounet, qui quittèrent la

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