Chapitre FI
arctique si triste, si sombre et sans le moindre point de relâche !
Il ne restait qu'une chance de salut : c'était d'aviser un navire et de se laisser choir à côté de lui. Mais dans ces parages abandonnés et fréquentés seulement par quelques rares baleiniers, rencontrerait-on un vaisseau qui pût recueillir les naufragés aériens? Puis, comment s'organiserait, le sauvetage si le vaisseau tant désiré était aperçu? La furie du vent augmentait sans cesse, des vagues énormes ondulaient à la surface de la mer, s'entrechoquaient, se repliaient, se brisaient en projetant leur écume à des hauteurs considérables.
t Allons, tout est fini pour nous! » murmura Valdy.
Et cependant (ô mystère du cœur humain!), dans ce péril extrême, Valdy se réjouit en voyant que le Céleste^ son œuvre, le fruit de son intelligence et de ses études, 5e comportait bien au sein des régions agitées. L'aéronef devenait, pour ainsi dire, partie intégrante de la tempête et avançait de toute la rapidité du vent, sans éprouver ni secousses ni oscillations. De rares coups d'ailes rélevaient à l'altitude choisi-e.
« Jamais nous n'avons marché aussi vite, dit Cardounet; certainement nous dépassons 200 kilomètres à l'heure.
— Tant mieux! tant mieux! s'écria Valdy avec enthousiasme, je savais bien que nous atteindrions des vitesses inconnues. L'avenir est à non»'
Le courageux inventeur parlait d'avefiîr 1
ii6 La Conquête de l'Air.
nir à l'instant où il se trouvait dans la situation la plus critique! Ses compagnons, malgré leur énergie, commençaient à désespérer. Will Tooke regardait au loin ; mais le rideau de pluie Tempêchait de distinguer à plus de loo mètres devant lui. Iwan de KisselofF serrait convulsivement les dents et disait:
t Mourir! mourir! Et c'est M. Catien qui m'a préditque jenaourrais misérablement et que notre entreprise avorterait! »
Cette course dans le vent continua pendant plusieurs heures; pour comble de malheur la nuit arriva, une nuit noire, sans la moindre lueur, sans la moindre réverbération de cette obscure clarté, comme dit Corneille, qui tombe des étoiles et permet de se guider dans les ténèbres. Et de tous côtés la mer, Finfini, l'inconnu !
Alors Vald/ eut peur, non pour lui, mais pour ceux qu'il avait entraînés en leur assurant le succès, pour sa Berthe chérie qui, en échange de son amour et de son dévouement, allait subir toutes les transes d'une horrible agonie; sa tête se troubla et il vint à penser que sa témérité méritait un châtiment exemplaire. Prométhée n'avait-il pas été enchaîné sur le Caucase? Il interpella ses compagnons, leur pressa les mains avec effusion et leur demanda pardon.
f C'est moi qui vous tue » , leur dit-il à plusieurs reprises.
Chose affligeante ! son désespoir se communiquait, ses vaillants camarades, hébétés et terrifiés,