‹ La conquête de l'air: 40 jours de navigation aérienneChapitre 64 sur 234 · chapitre VI · texte numérisé non relu

chapitre VI

tude et nous irons vers le sud en suivant la côte. Nous nous arrêterons pour nous renseigner, aussitôt que nous distinguerons une ville, un bourg, un hameau. *

Pickerreek fit remarquer que la réserve de bicarbonate de soude et d'acide chlorhjdrique touchait à sa fin et qu'après une course d'une heure il ne resterait absolument rien. Valdy fut atterré. La Norvège n'était point comprise dans son itinéraire, et s'il n'avait le bonheur d'être à proximité d'une ville importante pour se ravitailler ^ l'expédition se terminait. Comme toutes les contrées septentrionales , la Norwége présente de grandes superficies inhabitées et de rares agglomérations humaines au milieu desquelles on ne se procure que les choses indispensables à la vie.

Cependant il fallait tout tenter pour sortir de l'impasse dans laquelle on était acculé.

« Nous avons une heure de marche, dit Valdy, c'est environ 100 kilomètres que nous franchirons, et peut-être... »

Ce « peut-être » , gros de probabilités et de déceptions, fut interrompu par la venue d'un homme qui s'arrêta effrayé en apercevant Taéronef. Car- . dounet courut à lui, le rassura par mille démonstrations d'amitié, lui offrit ce qu'il avait de plus précieux, sa pipe, une blague garnie de tabac, quelques menues pièces de monnaie et lui demanda par signes comment s'appelait la terre qu'il foulait aux pieds. L'homme parut comprendre ,

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accepta les cadeaux offerts si gracieusement et répéta à plusieurs reprises ce seul mot :

« Kjelwig! »

Cardounet avoua en très-bon français qu^îl ii^entendait rien au sens de cette expression. Iwan de Kisseloff s'approcha; en sa qualité de Russe, il comprenait et parlait un peu ces dialectes qui sont en usage dans le nord de l'Europe, principale* ment dans la Finlande, et qui dérivent de la toigue finnoise. Il questionna le nouveau venu; celui-ci, enchanté d'être compris, donna prolixement les détails qu'on lui demanda.

« Nous ne sommes ni aux environs de Drontheim ni dans les Loffoden, dit Iwan de Kisseloff en se tournant vers ses compagnons; la tempête nous a poussés vers l'extrémité la plus septentrionale de TEurope. Messieurs, nous nous trouvons dans l'île Mageroë!

— Dans rîle Mageroë? interrompit Valdy, mais c'est impossible !

— Elle est au moins par 71 degrés de latitude et par 23 degrés de longitude est de Paris, ajouta Will Tooke.

— Messieurs, mon interlocuteur est des plu$ afHrmatifs; il prétend que nous ne sommes qu'à une faible distance de Kjelwig, le port de l'île, et que nous l'apercevrons si nous franchissons les roches qui sont devant nous. »

Tout le monde gravit un monticule assez escarpé, point culminant d'une dépression de terrain, et l'on vit quelques grpssières cabanes assises sur une

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falaise violemment découpée par raclion des^aux, Cardounetfit une iirimace de -dédain.

fl C'est ça, Kjelwig ! dit-il.; eh bien, de la façon dont l'insulaire prononçait ce mot, je croyais qu'il désignait une ville aussi grande que le Havre ou Brest. Ce n'est pas en cet «endroit que nous trouverons les ingrédients nécessaires à l'ascension du Céleste. »

En effet, l'aéronef s'était abattu sur l'île Mageroë, la terre d'Europe la plus proche du pôle, à part le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble. Avec raide d^s lunettes, on distinguait dans le lointain les trois masses de granit qui s'avancent dans l'océan Glacial pour former le cap Nord, puis le continent avec ses promontoires échancrés par les fiords (golfes) profonds et ses montagnes couvertes de neiges éternelles.

Si le lecteur étudie une carte d'Europe, il relèvera la position de l'île Mageroë, au nord de la Norwége, un peu au-dessus de la Finmark, bailliage dont elle fait partie, et verra combien la perspicacité de Pickerreek avait servi les voyageurs. Si le brave marin n'eût compris qu^on passait sur une terre, le Céleste^ poussé par l'impétuosité du vent, allait irrémissiblement se perdre dans les abîmes de la mer Arctique. L'expédition était bien compromise cependant, car se diriger vers l'ouest du .méridien de Paris et se retourner à l'est de ce même méridien, c'est marcher à la façon des écrevisses. Du 14® degré de longitude ouest, on avait été rejeté sur le 23^ de Ion

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est, soit un parcours de 37 degrés dans l'espace de dix a douze heures! Cette vitesse extraordinaire dépassait toutes les prévisions.

Il est nécessaire d'expliquer que ces 37 degrés franchis au-dessus du cercle arctique n'impliquent pas une distance de 25 lieues chacun, division adoptée pour un degré, ce qui représenterait 925 lieues. Les parallèles de Téquateur ont une plus petite circonférence à mesure qu'ils s'en éloignent, et rétendue comprise entre deux* méridiens diminue en se rapprochant des pôles : ayant 25 lieues sur réquateur, elle n'est que de 22 lieues vers le 30* degré de latitude; de 16 lieues, vers le 4P* degré; de 12 lieues, vers le 6i* degré; de 8 lieues, vers le 70* degré; de 4 lieues, vers le 80* degré; de 1/4 de lieue, vers le 89* degré. Il était donc probable que Taéronef, emporté par le vent et décrivant certaines sinuosités aériennes, avait parcouru un espace variant entre 400 et joo lieues.

Valdy consulta la carte des parages où la fatalité avait conduit le Céleste^ et reconnut qu'il devenait difficile de trouver, à moins de circonstances imprévues, les éléments chimiques qui lui étaient utiles pour produire l'acide carbonique. Pourtant, il ne désespéra pas compléte-ment.

«Mes amis, dit-il, rappelez- vous ce vers de Crébillon :

Le succès est souvent ua enfant de l'audace.

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