Chapitre IX
Comme il savait que le moindre retard lui était préjudiciable et risquait de causer sa perte et celle de ses compagnons, il luttait, s'élevait de nouveau, profitait habilement du vent qui le poussait, prétendait-il, vers la mer de Baflîn. Cette manœuvre fut plusieurs fois répétée pendant les cinq à six heures que Ton navigua péniblement. Afin de soulager M"® Valdy, qui souffrait de l'intempérie, on dressa la tente sur le pont, mais survint une rafale qui l'emporta après l'avoir mise en lambeaux.
» Boni dit philosophiquement Cardounet, nous coucherons à la belle étoile.
— Eh bien ! répondit Pickerreek, si tu aperçois une étoile, belle ou laide, tu auras une sacrée chance.
— Si tu étais mieux éduqué, Pick, tu saurais que toutes étoiles ne sont pas au ciel cl qu'un chacun alasienne propre, guère plus haute qu'un cacatois.
— Possible, tout de même, fit Pickerreek, cl je comprends... »
Le brave marin n'acheva pas sa phrase. Un cri d'épouvante s'échappa de toutes les poilrines. Le Céleste venait de toucher ; il s'arrêta subitement en s'inclinant sur le flanc. Le choc renversa les voyageurs, mais à part quelques contusions, il n'y eut pas de graves blessures. Une saule de vent avait poussé l'aéronef contre une aiguille de glace, sorte d'iceberg monstrueux presque isolé en cet endroit et que la neige, tombant toujours en tour-
i66 La Conquête de VAlr.
billons serrés, cachait à tous les yeux. Après le premier instant de surprise et de stupeur, Valdy examina la coque et s'aperçut qu'elle était crevassée et qu'il ne restait plus trace de gaz hydrogène dans son intérieur. Pickerreek voulut réparer Tavarie, et il se mit aussitôt au travail. Abrité par une large couverture que Ton disposa tant bien que mal au-dessus de sa tête, le marin prit des plaques de liège de rechange, les ajusta, et, dans les rainures qui lui parurent suspectes, il étendit une couche de neige qui se congela et s'opposa au passage de Tair. Jamais fissures ne furent mieux lutées, jamais mastic ne fut plus imperméable. Pour repartir, il ne fallait qu'opérer le vide dans l'intérieur du ballon.
Pendant que Pickerreek exécutait les réparations nécessaires, la nuit survint. Les voyageurs exténués et harassés ne savaient quelles dispositions prendre pour conjurer le froid qui augmentait sans cesse d'intensité.
f Si nous imitions les Esquimaux, dit Will Tooke, si nous élevions un snow-house? Que pensez- vous de mon idée?
— Qu'est-ce qu'un snow-house? demanda M™« Valdy.
— Une chose bien simple, madame, répondit l'Américain, et qui a.déjà sauvé la vie à bon nombre de voyageurs égarés sur les banquises ou sur ces terres inhospitalières. C'est une hutte déneige. Un de mes amis qui suivit le capitaine Hall dans son exploration vers la mer polaire m'a assuré que