Chapitre X
envahissements et à ses ambitions. Ces Kalmouks, ces Cosaques, ces vilains croquemitaines qui paraissent si bravaches, fondront au soleil comme le suif dont ils se nourrissent quand les Anglais les attendront de pied ferme; un seul de nous en fera reculer dix... » Mon patriotisme se révolta : • Monsieur, m'écriais-je, je comprends l'anglais et j'ai l'honneur de vous dire en cette langue que vous êtes un insolent et qu'un seul Russe, et non dix, aura raison de vos insultes. » Nous échangeâmes nos cartes. Mon adversaire se nommait Georges Simpson. Le lendemain, nous nous bâtîmes et je reçus dans la poitrine un formidable coup d'épée qui mit ma vie en danger et me cloua au lit pour deux mois.
— Bigre, interrompit Pickerreek, il y avait de quoi être vexé, monsieur le comte, et je comprends maintenant que vous détestiez les Anglais.
— Quand je fus rétabli, continua Iwan de Kisseloff, je m'informai de mon adversaire, car j'entendais le provoquer de nouveau. On m'apprit qu'il était parti pour les mers de la Chine, Il en reviendra, sans doute, et le jour où je saurai son arrivée, sera un beau jour pour moi ; les épées luiront de nouveau au soleil et je sens que la haine et la vengeance guideront mon bras.
— L'oubli des injures, le pardon des offenses^ dit M"« Valdy, nous sont dictés...
— Oh! madame, je connais de très-belles maximes sur ces sujets, mais je ne suis pas assez parfait pour les mettre en pratique. Le ressenti-
i^ ha Conquête de VAir^
ment et la colère sont de mauvais conseillers : soit! Moi, je ne parerai jamais la joue gauche lorsque j'aurai reçu un soufflet sur la joue droite. Avec de pareils principes on fait des saints, mais non des hommes d'action et de courage.
— Bravo ! monsieur le comte, s'écria Pickerreek ; c'est comme si nous disions aux Prussiens : Vous nous avez pris l'Alsace et la Lorraine, prenez encore Lille et Dunkerque, en Flandre, s'il vous plaît. Notre rancune transformera une génération de femmelettes en hommes résolus. •
M"^ Valdy comprit que la discussion, amenée sur un semblable terrain, deviendrait épineuse, et que les meilleures raisons ne convaincraient pas ses interlocuteurs. Elle se tut. Tout le monde s'endormit.
Le lendemain (lo septembre), de fort bonne heure, les voyageurs se rendirent au fort Churchill pour réclamer le dépôt de bicarbonate de et d'acide chlorhydrique laissé par le capitaine Knox.
Le fort Churchill, l'un des principaux postes de la compagnie de la baie d'Hudson, n'est pas, ainsi que l'implique son titre Acfort, une redoute avec des bastions, des demi-lunes, des casemates, des ponts-levîs, etc., c'est une caserne commerciale, bâtie en bois, entourée d'une palissade de sapin ; c'est un caravansérail où l'on emmagasine les provisions, les armes, les pelleteries et toutes espèces d'engins de chasse. Le fort est situé à l'embouchure du Missinippi ou Churchill, grand