LE DIRIGEABLE DANS L'ARMÉE ET DANS LA MARINE
Emploi dans Varmée de terre. — C'est surtout à l'armée que le dirigeable sera utile ; aussi, dès que les preuves faites par le Lebaudy ont été suffisamment convaincantes, le ministère s'est-il préoccupé d'étudier les services que cet engin nouveau pourrait rendre au pays, comme instrument de guerre.
Nous avons parlé déjà des expériences de Toul. Il ne nous appartient pas d'entrer dans des détails qui, d'ailleurs, restent confidentiels, mais il est permis de déclarer que ces expériences ont été complètement probantes, qu'elles ont réussi au delà de tout ce qu'on pouvait espérer.
La visite officielle du ministre de la guerre, son ascension, le ruban rouge si bien mérité de M. JuUiot, la commande à cet éminent ingénieur d'un aéronat nouveau destiné à l'armée, sont assez de preuves que les autorités militaires ont jugé le Lebaudy susceptible de rendre de très grands services et d'entrer définitivement dans la phase de l'utilisation, et qu'elles se sont empressées de commander de suite un deuxième aéronat du même type.
Ces services seront évidemment très nombreux. II semble qu'on puisse les classer en trois catégories : le dirigeable sera un agent de communication très précieux, un instrument offensif, surtout un moyen de reconnaissance merveilleux.
Pour nous rendre compte de ce qu'on pourra obtenir
LE DIRIGEABLE DANS l'aRMÉE ET DANS LA MARINE So'J
avec lui, passons rapidement en revue les principaux cas où Ton pourra utilement employer un dirigeable du modèle du Lebaudij. 11 sera facile d'en déduire ce que pourrait faire la PatriCy qui a une vitesse supérieure et un rayon d'action presque double.
Fig. iig. — Le Lebaudy en plein vol, à ^o à Theure.
Communication. — Tout le monde a présents à la mémoire les efforts désespérés faits en 1870 par les assiégés de Paris pour communiquer avec l'extérieur. On put bien arriver grâce aux ballons libres, grâce à de hardis fugitifs, à envoyer en province des nouvelles de la capitale, voire même transporter quelques passagers de marque comme Gambetta, mais ces différents moyens étaient fort restreints et très aléatoires. Il fut par exemple impos-
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sible de faire connaître à temps la tentative de sortie de Champigny, parce que le ballon qui l'annonçait, poussé par des vents défavorables vers la zone des armées allemandes, vers le Rhin, puis la mer du Nord, ne put atterrir en territoire non ennemi qu'en Norvège, sur un plateau désert à loo km. de Christiania, d'où il fallut de longs et pénibles efforts pour trouver le moyen de câbler vers la France les précieuses indications dont on était porteur.
Si les communications du dedans au dehors sont difficiles, elles ont été jusqu'ici impossibles de Textérieur vers les assiégés. En dehors des très rares individus qui arrivent, en risquant cent fois leur vie, et par d'audacieux subterfuges, à s'infiltrer au travers des troupes assiégeantes, on n'a trouvé encore qu'un seul moyen de correspondre : le pigeon voyageur emporté par un ballon, et qui cherche à revenir au pigeonnier, l'aile chargée d'une dépêche réduite à une dimension très minime. Mais combien peu de ces messagers arrivent à destination ! L'ennemi, les oiseaux de proie les déciment en route, et souvent pas un seul ne parvient des cinq ou six partis avec la même dépêche. Et puis la place assiégée n'a qu'un nombre limité de pigeons, et aucun moyen de se réapprovisionner.
Depuis quelque temps un procédé de communication nouveau a surgi, la télégraphie sans fil, mais combien il est imparfait, lui aussi I Depuis que l'on se sert de cette admirable invention, on a pu la perfectionner d'une façon extraordinaire au point de vue de la distance franchie par les ondes, mais on n'a pas pu arriver à trouver un procédé pratique de syntonisation, en sorte que la dépêche envoyée sera perçue par tous les postes, ceux de l'ennemi aussi bien que ceux auxquels on s'adresse, et que rien ne sera facile à cet ennemi comme de troubler et empêcher une communication. On ne peut donc pas compter non plus beaucoup sur cette ressource.
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Avec le dirigeable tout changera : passant au-dessus des assiégeants soit par le brouillard, soit la nuit, soit à grande hauteur, il ira porter directement, rapidement et sûrement au point voulu le courrier des assiégés. Puis, après avoir touché sa ration de gaz et d'essence, il reprendra son vol pour rapporter aux assiégés, avec des nouvelles de Textérieur, les instructions pour le gouverneur. Il sera donc facile de combiner les opérations entre la place et Textérieur.
En pays de montagne on sait combien sont longues, pénibles et aléatoires les communications entre les différentes colonnes séparées par des massifs élevés, traversables en de rares endroits par des sentiers, que, seuls, les mulets peuvent suivre à Tallure du pas. Aujourd'hui le Lebaudy ne pourrait servir d'agent de communication en semblables circonstances que tout à fait exceptionnellement et d'une façon très réduite. Son disponible de lest ne lui permet pas en effet de s'élever plusieurs fois de suite sans réapprovisionnement à de très grandes hauteurs ; la Patrie elle-même ne le pourrait que difficilement. Mais nous venons de voir que très prochainement, selon toute vraisemblance, cela deviendra possible.
Actuellement, un détachement coupé par l'ennemi n'a aucun moyen de correspondre, de signaler son malheur, de recevoir des ordres. Demain, s'il possède un dirigeable, l'investissement de l'ennemi, ou la séparation qu'il subit, perdra une grande partie de ses conséquences. C'est surtout en pays de montagne que les colonnes peuvent se trouver isolées, coupées et qu'il peut y avoir intérêt à rétablir les communications et combiner les efforts. Il en sera de même aux colonies, où les routes sont rares et mauvaises et où on ne dispose pas de télégraphe.
Certains ont émis des craintes sur la façon dont le navire aérien pourrait se diriger par temps brumeux ou pendant les nuits sans étoiles. Qu'on se rassure», il existe
des boussoles compensées où riiifluence des matières métalliques environnantes est annihilée ; les sous-marins en possèdent déjà.
Artillerie aérienne, — Le dirigeable pourra-t-il jouer un rôle offensif? Là question est assez controversée, et mérite qu'on s'y arrête.
Voici ce qu'en pense M. Julliot :
« Supposons qu'on ait préparé, à 3o ou 4o km. derrière le front d'une armée, une flotte de dix navires analogues au Lebaady 1906, ils pourront, en deux heures, passer au-dessus des avant-postes amis et ennemis et porter chacun sur les parties vitales de l'armée adverse une cinquantaine de projectiles d'une dizaine de kilogrammes d'explosif, mélinite ou autre ; ils pourront, avec ces projectiles armés au dernier moment, frapper au choix à la tête, jeter le désarroi dans les états-majors eux-mêmes, réduire l'armée ennemie à l'état d'un troupeau sans direction.
« Ce résultat s'obtiendra en ne compromettant, si on les compromet, que trente vies humaines et 3 millions de matériel, tandis qu'un cuirassé, dont l'action est limitée à la surface d'un élément et à ses bords, compromet plus de 800 personnes, plus de 3o millions, et est à la merci d'une torpille. »
Par contre, certaines personnes estiment que le rendement d'un dirigeable sera toujours beaucoup trop faible, son tir trop incertain, son effet très problématique, et demandent si le délestage de l'aéronat ne nuira pas gravement à sa stabilité.
Il semble que, du moins pour le moment, la vérité soit entre les deux. Sans exagérer les services que notre nouvelle flotte aérienne pourra rendre, il est hors de doute qu'elle en rendra beaucoup.
Ils seront de deux sortes : matériels et moraux.
Et d'abord, que peut emporter le Lebaudy 1906 ?
3l2 LA CONQUÊTE DE l'aIR
Nous avons vu que cet aéronal tel qu'il est peut emporter, en plus de trois passagers, 700 kg de provisions, lest, pétrole ou autre. Lorsqu'on le chargera spécialement d'aller détruire quelque organe de l'adversaire, il n'aura pas besoin des mêmes approvisionnements que pour une longue étape. Supposons par exemple qu'on lui demande une tournée de 60 km., soit moins de deux heures de marche, il lui suflira de 3o kg d'essence, mettons 5o, pour parer à l'imprévu. Il devra monter haut pour pouvoir passer sans risques au-dessus des premières lignes ennemies. Une ascension de i 000 m. oblige à jeter environ 200 kg de lest. On dépense en outre pour les besoins de la manœuvre, etc., 3o kg par heure. Ajoutons-en 4o pour parer aux imprévus et atterrir, cela fait un total de 4oo kg. Si ce calcul est peut-être un peu juste, il faut remarquer, par contre, que les délestages dus au lancement de projectiles viennent en déduction de la consommation horaire de lest. En cas d'absolue nécessité on a toujours comme dernière réserve de lest un serpent guîde*rope qui pèse 5o kg et divers objets qu'on pourrait sacrifier pour trouver encore un délestage d'autant.
Nous voyons par là qu'il nous reste un disponible de 3oo kg que nous pouvons consacrer aux projectiles (*). Or les projectiles du dirigeable auront un tout autre rendement que ceux de l'artillerie.
Les projectiles explosifs d'artillerie, en effet, doivent avoir un poids déterminé, une densité très grande, afin d'assurer, par le poids par unité de section, la conservation des qualités balistiques. Ils doivent être organisés de façon à pouvoir résister au choc de départ, épouser la rayure, etc. Toutes ces conditions font que le
I . Ces chiffres s'appliquent au Lebaudy ; avec la Pairie on a une capacité de transport sensiblement supérieure. Cet aéronat, soulevant un poids utile (aéronautes, lest et essence) de 1 260 kg, une cx)urse do deux heures, à I 000 m., avec quatre aéronautes et 5o kg pour l'impré^ni, pourrait dans le cas considéré transporter 600 kg de projectiles.
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poids utile, celui de l'explosif, est très faible par rapport au poids total. L'obus à mélinile du 120 pèse 2o''8,35o et ne contient que 4*'^j5oo d'explosif, soit un rendement de 22 °/o environ.
Il en sera tout autrement pour les projectiles des dirigeables. Il leur suffira, semble-t-il, d'une carapace protectrice très légère, analogue à celle des pélards de méliuite, et d'un appareil détonateur. On peut donc admettre 80 à 90 °/o de rendement. Il appartient aux artilleurs de faire des recherches et des expériences en vue de l'établissement de projectiles de ce genre, et d'étudier quels ellets matériels on pourrait en attendre.
En tous cas il semble que ce ne pourraient guère être que des projectiles percutants ; on ne voit pas bien, en effet, comment l'aéronaute pourrait, avant de lancer un explosif, estimer la distance avec une justesse assez grande [)Our régler l'évenl d'une fusée fusante ; son baromètre lui donne assez exactement son altitude, mais celle de l'objectif ne sera connue avec assez d'exactitude d'après la carte que dans des cas assez rares.
Le projectile explosif plein de matière brisante dont nous venons de parler serait destiné au matériel ; il agirait en somme comme la charge posée par le sapeur au pied d'un obstacle, ou, si l'on veut, comme la torpille sous-marine, toute proportion gardée quant aux dimensions. Il ne semble pas possible de songer à donner à ces projectiles de la force de pénétration pour deux raisons : ils partiront forcément d'une vitesse nulle et n'acquerront que celle qu'ils devront à la loi de la chute des corps, assez grande, il est vrai, pour une hauteur de i 000 m. surtout. D'autre part il paraît difficile de leur donner une carapace résistante et une forme favorisant la pénétration, sous peine de réduire beaucoup la quantité d'explosifs ou le nombre déjà faible de projectiles qu'on peut emporter.
Leur pouvoir destructif ne sera donc pas extrêmement
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considérable. Il no peut être question de leur faire attaquer un cuirassement quelconque. Par contre, il semble qu'ils pourront aqir efficacement contre tout ce qui n'est pas protégé verticalement. La toiture d'une maison sera assez facilement percée, et l'explosif pourra alors, en éclatant à l'intérieur, démolir l'habitation ; on pourra
Fig. 122. — Le Lebaudy sortant do son antre à demi souterrain.
incendier certains magasins ; il sera possible de rompre un pont de bateau, etc.
Pour agir contre le personnel, un projectile à balles à fusée percutante et à projection en couronne paraîtrait préférable. Il y a toute une étude à faire sur ce point.
En tous cas, il est évident que ces projectiles, s'ils tombent au bon endroit, pourront faire des ravages matériels ;
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par exemple un projectile, quelle que soit sa nature, qui éclaterait au milieu d'une troupe rassemblée, y commeltrait certainement des dégâts. Celui qui tomberait dans un état-major pourrait atteindre des officiers dont l'existence est particulièrement utile à l'armée.
Mais nous estimons que leurs effets seraient surtout des effets moraux.
Les fougasses russes à Port-Arthur et à Liao-Yang produisaient certainement dans les rangs des Japonais des pertes cruelles, mais surtout elles y déterminaient des paniques qu'on s'explique assez aisément ; et la crainte seule de ce danger suffisait souvent pour faire perdre aux assaillants ce bel entrain qu'on a tant remarqué en toute autre circonstance.
N'est-il pas vraisemblable que la fougasse aérienne produira un effet analogue ? On s'imagine facilement l'impression que produira sur une troupe une pluie de projectiles tombant du ciel. Ces projectiles même n'auront pas besoin de tomber pour produire leur effet, il suffira qu'on voie, qu'on entende le dirigeable, pour qu'on ne soit plus du tout à son affaire ; que ce dirigeable vienne se placer exactement au zénith, alors, on n'y tiendra plus, et pour échapper à ses coups, on se dispersera, on perdra tout ordre et toute cohésion.
Et les troupes au cantonnement, croit-on qu'elles conserveront leur calme et jouiront du repos voulu, quand, tel un colossal frelon, le dirigeable ennemi rôdera bruyamment dans les environs, pr^t à lâcher à toute occasion quelqu'une de ses grenades, ne serait-ce que par manière de délestage ?
Et les bivouacs si visibles, de nuit comme de jour, ne seront-ils pas des objectifs merveilleux où tous les coups porteront?
On a reproché au Lebaudy le bruit considérable que fait son moteur et le sifflement de ses hélices rapides. Ce bruit est-il vraiment un défaut, et ne serait-il pas plutôt
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un élément démoralisateur pour rennemi ? 11 nous semble que les troupes qui entendront ce bourdonnement significatif n'auront plus qu'une préoccupation : voilà le dirigeable, où est-il ? Dès qu'il sera en vue, tous les yeux seront tournés vers lui, et quand il approchera de la verticale, toutes les troupes qui n'auront pas le cœur bien trempé et la discipline bien ferme oublieront leur mission et se débanderont pour échapper à un danger qu'elles s'exagéreront.
C'est donc, nous en sommes persuadés, surtout comme agent démoralisateur que le dirigeable pourra agir contre les troupes, à condition, bien entendu, que sa menace soit accompagnée d'un certain effet, que sa promenade soit jalonnée par un tir assez fréquent, sinon on finirait par le considérer comme un engin inoffensif.
Il est une nature d'objectifs que le dirigeable semble particulièrement propre à détruire, les ballons captifs du service de l'aérostation militaire de l'ennemi.
Il saute aux yeux que le dirigeable aura toute facilité pour les atteindre. Leur manque de mobilité, leurs dimensions en feront des cibles parfaites. Le dirigeable viendra se placer au-dessus et abandonnera un projectile de nature quelconque ; le malheureux captif n'aura aucun moyen d'échapper ni de se défendre.
Il nous semble que, pour ce cas particulier, l'explosif n'est pas indispensable; il ne paratt pas nécessaire de perdre lo kg pour crever l'enveloppe d'un ballon. Un simple instrument tranchant suffirait pour créer une ouverture, il n'y aurait qu'à assurer l'inflammation de l'hydrogène à l'orifice créé; l'instrument pourrait s'en charger en même temps.
Le dirigeable, quels que soient les moyens d'attaque qu'on mette à sa disposition, sera certainement un ennemi ten-ible pour les ballons de l'adversaire; ceux-ci, visibles de très loin, incapables de se dissimuler, n'auront pas d'autre moyen d'échapper à la certitude d'une
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chute, fatale aux aéronautes et au matériel, que de redescendre à terre aussitôt qu'un dirigeable sera en vue. Dès que celui-ci paraîtra, nous verrons donc probablement tous les ballons captifs de l'adversaire replier leur câble en toute hâte et cesser d'observer, tant que cet ennemi redoutable évoluera dans la région, et peu d'instants après ils seront mis hors de service par le couteau, ou détruits complètement par un explosif.
On peut donc penser que l'emploi du ballon captif sera absolument impossible pour une armée dont l'adversaire possédera un seul dirigeable. Ce seul résultat suffirait à justifier l'utilisation du dirigeable comme engin de guerre.
L'emploi des ballons dirigeables comme batteries aériennes soulève une question de droit. On a pu dire que ce genre de tir était interdit par les conventions de La Haye.
C'est une erreur.
La « convention spéciale » dont il s'agit, annexée à la conférence de La Haye, a été signée le 29 juillet 1899. Et elle stipule exactement ceci : « Lés puissances contractantes consentent pour une durée de cinq ans à l'interdiction de lancer des projectiles et des explosifs du haut de ballons ou d'autres modes analogues nouveaux. »
Cette interdiction n'était valable que jusqu'au 29 juillet 1904. Elle n'a pas été renouvelée, et il est bien évident qu'elle ne le sera pas. Nul ne se permettrait de demander à la France de renoncer à l'emploi d'un engin de guerre d'aussi grande valeur, uniquement parce qu'elle est seule à le posséder. D'ailleurs, toutes les grandes nations se préoccupent avec fièvre de nous imiter; si leurs efforts jusqu'ici n'ont pas encore été couronnés de grand succès, ces efforts seuls leur interdisent de soulever des difficultés à celle qui a été assez habile pour les devancer.
On peut d'ailleurs faire remarquer que l'Angleterre a refusé de signer cette convention.
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Et puis, si l'on prétendait interdire tout rôle offensif au dirigeable, il serait indispensable de le rendre inviolable. On ne peut admettre qu'un engin de guerre soit condamné à recevoir des coups sans pouvoir en donner.
Fig. 123. — Le balloa du Lebaudy pendant Je dégonflement.
Pourquoi d'ailleurs voudrait-on interdire le tir du dirigeable, instrument infiniment moins dangereux matériellement que quantité d'autres qu'on tolère ? Il y aurait bien plus de raison de proscrire l'emploi des sousmarins qui agissent traîtreusement. Si l'on voulait rendre
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la guerre inoirensive, îl faudrait supprimer les canons, les fusils, les torpilles et les armes blanches !
On peut se demander si le tir vertical du haut d'un ballon aura une justesse suffisante pour qu'on ait des chances d'atteindre le but visé.
Des expériences ont été faites sur ce point à Toul; elles conservent, bien entendu, un caractère confidentiel (^) ; on peut cependant sans indiscrétion dire qu'elles ont été très satisfaisantes et ont prouvé qu'on pouvait, même d'une grande hauteur, atteindre facilement une grande partie des objectifs sur lesquels il pourrait y avoir intérêt à jeter des projectiles.
Il suffit d'ailleurs, dit fort justement M. Julliot, qu'une partie des projectiles portent bien : les autres ne seront pas perdus, par suite de l'ellet moral particulier qu'ils produiront.
On a pu faire à cette application du dirigeable des objections d'ordre technique.
L'abandon, a-t-on demandé, de projectiles pesants, qui constitue un brusque délestage, n'esl-îl pas de nature à déséquilibrer un aéronat de forme allongée, à compromettre sa stabilité? La sage organisation de nos dirigeables et l'expérience répondent victorieusement à cette objection.
Nous avons vu qu'à l'intérieur du grand ballon se trouve un ballonnet dans lequel un ventilateur puissant peut envoyer de l'air à raison de i m' par seconde.
Lorsqu'on abandonne un projectile de 20 kg, par exemple, le ballon se trouve délesté du même poids, et par conséquent la force ascensionnelle augmentée d'autant. Si l'on veut conserver l'équilibre et rester en place, il suffit de lâcher 18 m' de gaz, qu'on remplace, pour
1. Des comptes rendus très précis de ces sortes de tirs ont été donnés dans certains journaux ; nous pouvons affirmer qu'ils sont inexacts et même complètement fantaisistes.
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maintenir le volume total, par l'envoi dans le ballonnet de i8 m' d'air. Étant donné le débit du ventilateur, cela demande dix-huit secondes.
Et pendant ces dix-huit secondes, le déplacement réel en hauteur est insignifiant.
Ce déplacement peut d'ailleurs être diminué et presque
Fig. ia4. — Le démontage du Lebaudy
supprimé si on a soin d'appliquer le remède avant que le mal se manifeste, c'est-à-dire de commencer l'abandon du gaz quelques secondes avant le lancement du projectile (de préférence douze secondes pour un projectile de 20 kg).
En effet, par suite de la force d'inertie et de la grande surface de résistance que présente un aéronat dans le
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sens vertical, celui-ci aura à peine commencé, au bout de douze secondes, à esquisser le mouvement de descente déterminé par le lâcher progressif de ces i3 m' de gaz (diminution de i3 kg de force ascensionnelle) lorsque le lancement du projectile, délestant de 2Q kg, créera une force un peu supérieure en sens contraire, force qui sera exactement équilibrée, quelques secondes après, dès que les i8 m' de gaz se seront écoulés.
La même manœuvre pourra être renouvelée sans interruption. Il ne s'ensuivra qu'un très léger balancement de bas en haut, qui, dans ces durées de dix-huit secondes, n'atteindra pas une amplitude de plus de quelques mètres.
Pour des délestages successifs de 20 kg, avec un ballon de la forme et du volume du F^ebaady, il serait donc absolument insignifiant.
On peut donc admettre que, lorsque l'aéronaute voudra conserver son altitude, il pourra lâcher toutes les neuf secondes un projectile de 10 kg, ou toutes les dixhuit secondes un de 20, ce qui correspond au jet sur un objectif déterminé de 200 kg d'explosif en trois minutes. On n'aurait d'ailleurs guère intérêt à agir plus vite, car il est préférable d'observer les points d'éclatement pour pouvoir, dans une certaine mesure, régler ce genre de tir.
Mais pour cela il est évident qu'il faudrait que le dirigeable pût se maintenir au même point de l'espace un certain temps. Or M. Juchmès a prouvé devant tous les yeux à Toul, le jour même de l'ascension du ministre, qu'un pilote habile pouvait arriver à maintenir mathématiquement son aéronat la pointe au vent, en donnant à sa propulsion exactement la force voulue pour contrebattre parfaitement celle du vent, c'est-à-dire immobiliser d'une façon absolue le dirigeable par rapport au sol. Dans ces conditions, la précision d*un tir prolongé ne peut pas subir de difficultés.
On pourrait lâcher dçs projectiles beaucoup plus lourds que ceux dont nous venons de parler ; mais leur lancement ne saurait être compensé de la même façon : le jet d'un poids double déterminerait un mouvement à peu près quadruple qui serait alors assez sensible pour qu'il y ait intérêt à l'éviter.
Toutefois, une expérience a montré qu'en cas d'utilité il serait possible d'abandonner, à la fois ou en peu de temps, des quantités bien plus fortes de projectiles sans aucun danger pour l'aéronat. Celui-ci, délesté, se mettrait à monter plus ou moins rapidement, voilà tout.
Cette expérience, involontaire, mais qui n'en a pas été moins instructive, est celle que nous avons décrite au début de cet ouvrage : on se souvient que, le 28 août 1904, le Lebaudy, las d'obéir toujours si fidèlement à ses maîtres, dans un moment de révolte, rompit ses amarres, quelques instants après que ses deux aéronautes eussent mis pied à terre et avant qu'ils n'eussent eu le temps de remplacer leur poids par du lest.
Tout se passa à ce moment comme si Ton avait subitement délesté de 1 00 à 120 kg (en tenant compte du gaz lâché pour Tatterrissage). Or le ballon s'éleva rapidement mais sans aucun accident et sans aucune perturbation de son équilibre général.
On peut donc en déduire que, si le capitaine du dirigeable ne voit pas d'inconvénient à monter, par exemple à la fm d'un tir, il peut, sans hésiter, lâcher la quantité de projectiles qu'il voudra, sans se préoccuper de la durée de cette opération.
Toutefois, il semble probable que Ton s'en tiendra à peu près à des bombes de 20 kg, poids susceptible de produire des effets notables, et qui permettra en même temps d'en emporter un nombre raisonnable. On se contentera même vraisemblablement de celles de 10 ou de 5 kg, qui, lorsqu'on ne cherche qu'un effet moral, seraient très suffisantes. Pour les tirs contre ballons captifs
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ennemis, il suffira même, comme nous l'avons vu plus haut, de projectiles beaucoup plus légers encore.
Reconnaissance. — Donc, en fait aussi bien qu'en droit, le dirigeable est et sera un instrument offensif redoutable, en même temps qu'un précieux agent de communication.
Fig. 126. — Intérieur du manège de la Justice, à Toni, pendant le démontage du Lebaudy.
Mais, par-dessus tout, ce sera un organe de reconnaissance d'une valeur incalculable.
Actuellement, quels sont les moyens d'investigation que possède un commandant d'armée pour s'éclairer sur la situation.
Il a les espions, dont les services sont bien aléatoires.
Il a les reconnaissances d'officiers d'élat-major ou de cavalerie. Mais ces reconnaissances ne peuvent, à de rares exceptions près, déterminer que des contours. Leurs indications sont généralement très peu précises et souvent contradictoires. La zone d'action de chacune d'elles est bien réduite par l'allure et l'endurance des chevaux et les précautions qu'il y a à prendre. Il s'ensuit que, ne voyant que peu de chose et dans un secteur très limité, ces officiers se font souvent une idée très fausse de la situation générale et contribuent parfois involontairement à induire le commandement en erreur. Leurs rapports arrivent en outre très tard, souvent trop tard.
Il y a le ballon captif.
On compte un peu sur le ballon captif. Il est incontestable qu'il rendra des services, mais combien difficilement ! Rivé par son câble à un treuil fort lourd, il est extrêmement peu mobile et lié presque obligatoirement aux routes. Son câble a une longueur totale de I ooo mètres. En pratique, il s'élève rarement à plus de 5oô, hauteur à laquelle le poids du câble enlève déjà une notable partie de la force ascensionnelle.
Étant très peu mobile (*), il est très vulnérable, aussi admet-on partout qu'il doit se tenir au delà de toute portée d'artillerie, c'est-à-dire à 6000 m. des canons ennemis. A cette distance, l'observation, on le devine aisément, est extrêmement pénible. D'ailleurs, l'angle de 1/12 que lui donne une hauteur de 5oo mètres,
I. Les Drachen-Ballons allemands, ou ballons cerfs-volants, sont beaucoup moins mobiles que les sphérique^ français, car ils offrent une telle prise au vent qu'on est obligé de fixer leur voiture-treuil au sol, tandis que nos ballons peuvent se déplacer au pas, voire au trot, pendant Tobscrvation même. Cel inconvénient est si grave, que, sans l'avouer devant le public, les aérostiers allemands construisent un certain nombre de ballons sphériques analogues aux nôtres. La seule mobilité que possèdent les Drachen- Ballons est celle, partagée naturellement avec nos captifs, qui est due, d'abord au vent qui remue toujours plus ou moins l'aérostat, puis à des tractions latérales irrégulières qu'on peut efTectuer avec une corde sur un point du câble déroulé.
ne lui permet pas de voir au delà des mouvements de terrain un peu prononcés, qui continueront à défiler à sa vue les emplacements et les mouvements des troupes.
Enfin, pour observer d'un ballon captif, il faut être un spécialiste. Sans parler de Paspect tout particulier que présente le terrain du haut de la nacelle, aspect qui nécessite, pour s'y reconnaître avec une carte, une habitude particulière, il est indispensable d'avoir... le pied aérien. La nacelle, en effet, pour peu qu'il y ait du vent, éprouve, dans la lutte que se livrent la force ascensionnelle du ballon et la retenue du câble, des trépidations extrêmement désagréables auxquelles beaucoup préfèrent le balancement de la mer. En outre, ballon et nacelle sont souvent entraînés, avec les câbles en corde, dans une rotation assez rapide à droite puis à gauche, qui fait tourner la tête et achève de gêner Tobservateur. Voilà pourquoi les officiers insuffisamment entraînés, que les états-majors envoient parfois observer du haut du ballon, ne voient rien et sont obligés de s'en remettre purement et simplement aux indications que leur donne leur camarade du génie, habitué à ces petits ennuis, mais plus ou moins absorbé par la manœuvre même du ballon et moins exercés aux observations tactiques.
Enfin, le dernier moyen de « savoir » que possède le chef, le seul un peu sérieux, quoique encore trompeur dans bien des, cas, c'est le combat, mais combien ce moyen-là est coûteux ! Que de sacrifices de vies humaines ne fait pas, dans certaines circonstances, le général qui a absolument besoin de s'éclairer sur certains points, et ne peut le faire qu'en tâtant l'ennemi !
Le dirigeable, lui, suppléera, et avantageusement, à tous ces modes d'investigation.
D'une hauteur de 700 mètres, on voit parfaitement les hommes isolés, qui ont l'aspect d'un point noir, bien qu'il soit impossible de distinguer ni leur uniforme ni