CHAPITRE XI VULNÉRABILITÉ DU DIRIGEABLE
Le dirigeable, avec sa spacieuse poche de gaz, semble évidemment être un outil fragile et vulnérable. Il y a un intérêt capital, avant de l'employer, à savoir au juste ce qu'il a à craindre et les limites dans lesquelles il pourra compter échapper aux dangers qui le menacent, car il est clair que son emploi sur une assez grande échelle n'est logique que s'il a des chances suffisantes de ne pas être détruit trop facilement.
Les dangers qu'il peut courir proviennent de trois sortes d'engin : les dirigeables ennemis, la mousqueteric et l'artillerie.
Quand l'ennemi possédera des dirigeables analogues aux nôtres, — et il ne faut pas se dissimuler que cela arrivera tôt ou tard — il est clair que la grande facilité de crever un ballon par un projectile ou un couteau, dès qu'on a pu arriver à se poster au-dessus de lui, rendra le dirigeable ennemi extrêmement dangereux. Chacun cherchera à atteindre son adversaire en montant plus haut et en passant au-dessus, et cela donnera lieu à des manœuvres tactiques fort intéressantes, qui rappelleront quelque peu celles de nos vaisseaux de guerre lorsqu'ils s'efforcent de maintenir leur flanc, lequel procure le maximum de puissance de tir, du côté de l'ennemi à battre. Dans cette lutte, tout comme sur mer, la vitesse jouera un grand rôle, car la supériorité de vitesse seule permettra de poursuivre et d'atteindre un adversaire, elle seule permettra d'échapper, lorsqu'on le jugera à propos. La mobilité, c'est-à-dire la facilité et la rapidité d'évolution.
d'ascension, etc., joueront également un rôle important. C'est donc dans ces deux sens que devront être poussés les efforts de perfectionnement. Il est évident aussi que, à vitesse et mobilité égales, le dirigeable qui posséderait le plus grand rayon d'action, c'est-à-dire le plus de lest, gaz disponible et essence, aurait le plus de chances de succès, puisqu'il pourrait prolonger la lutte le plus longtemps.
Mais laissons cette lutte aérienne et voyons ce que, aujourd'hui, le Lebaudy ou la Patrie auraient à redouter des engins existants.
Le fusil, contrairement à ce que l'on pourrait croire au premier abord, n'est pas en état de faire grand mal à ces aéronats.
D'abord le fantassin atteindra-t-il facilement le ballon ? C'est assez douteux ; il y a à cela une raison technique : l'hypothèse de la rigidité de la trajectoire, admise pour l'établissement et l'emploi de la hausse, n'est plus du tout exacte quand on fait un tir en l'air. Alors quelle hausse employer ? Certainement pas celle de la distance supposée. — La hausse zéro ou inférieure de l'arme ? Ce sera bien lorsqu'on tirera sur un ballon qui sera juste au zénith, genre de tir fort difficile matériellement — les chasseurs amateurs du « coup du roi » le savent — et qui avec les armes de guerre risquera fort de briser la clavicule du tireur.
Alors, tir oblique avec hausse faible ? On ne pourra choisir cette hausse que tout à fait au hasard, à moins qu'on n'organise sur les fusils des systèmes de hausse savants avec instruments d'évaluation d'angles flanqués de tables de tir riches en données de toutes sortes. Ce n'est pas possible pour des armes portatives.
D'où nous concluons que le fantassin atteindra très difficilement le dirigeable, malgré ses assez grandes dimensions.
Quand il l'atteindra, il ne lui fera, pour ainsi dire, au-
350 LA GONQUÈTK DE l'aIK
cun mal : le raisonnement et Texpérience le prouvent nettement.
La balle du fusil de guerre actuel est très petite dans toutes les armées, les plus grosses ne dépassent pas 8 mm. de diamètre. Mais ce serait une grave erreur de croire qu'elles agissent à la façon d'un emporte-pièce qui laisse un trou de ce diamètre. Dans certaines enveloppes de ballon leur passage détermine, par suite de l'élasticité du tissu, comme cela se produit pour la chair humaine, un trou beaucoup plus petit que leur section ; dans des tissus analogues à celui du Lehaudy elles ne font aucun trou, elles produisent seulement une petite déchirure rectiligne de lomm. de long, qui se referme entièrement derrière elles, par suite de la tension générale de l'enveloppe.
Néanmoins il s'échappe un peu de gaz par cette petite ouverture. Combien ? Des expériences précises faites sur des ballons captifs, en France et à l'étranger, en particulier en Autriche où l'on s'est spécialement préoccupé de la question, il ressort que le gaz ne s'échappe pas du tout par le trou inférieur, et que, l'ouverture supérieure, si elle est à peu près au sommet de la calotte, donne passage à un litre de gaz par seconde, soit 3 m' et demi par heure, ce qui correspond à une diminution de force ascensionnelle continue, mais très lente, qui au bout d'une heure atteint 3 kg.
C'est évidemment très peu de chose !
Mais il s'agit là de ballons captifs. Que doit-on en déduire pour ceux des dirigeables? On n*a pas encore exécuté de tirs contre des dirigeables. Il faut donc se contenter de raisonnement et de déductions ; la comparaison avec les ballons captifs suffit amplement, étant donné que l'on n'a pas besoin en l'espèce d'une approximation très précise. Or, dans le ballon du Lebaudy, la pression intérieure du gaz est très légèrement supérieure à ce qu'elle est dans un ballon captif non plein (20 mm.
VULNÉRABILITÉ DU DIIUGEABLE 35 1
d'eau, c'est-à-dire i/5oo de la pression atmosphérique). En outre les trous faits à la partie inférieure (sauf ceux faits dans le ballonnet) laisseraient échapper du gaz dans des conditions analogues à cause de cette légère surpression. Mais, d'autre part, ceux qui auraient été faits soit sur l'enveloppe intérieure, soit sur la paroi extérieure (plateforme) du ballonnet ne donneraient lieu à aucune perte, puisque la pression de l'air du ballonnet est naturellement égale à celle du gaz. De tout cela nous déduisons que l'échappement du gaz dû au passage d'une balle de 8 mm. au travers du ballon amènerait un perte de force ascensionnelle de 4 à 5 kg au bout d'une heure. On voit qu'à ce compte il en faudrait un certain nombre pour empêcher le dirigeable d'achever une mission, et à plus forte raison pour créer pour lui un danger de tomber dans les lignes ennemies.
Ajoutons que la réparation de ces petites déchirures, une fois le dirigeable à terre, est des plus faciles au moyen de rondelles d'étoffes caoutchoutées collantes, sans que l'on ait besoin de dégonfler.
Des expériences ont été faites, à Moisson et à Toul, avec des coups de revolver tirés sur un petit ballon captif en même étoffe que le dirigeable et gonflé à forte pression. Elles confirment absolument les données précédentes et montrent en outre que, même avec de grandes pressions et de nombreux trous, il ne se produit pas de déchirement.
Ce qui pourrait en somme arriver de plus fâcheux, ce serait qu'une balle malencontreuse vînt toucher le moteur dans une partie vitale ou atteindre l'un des aéronautes. Mais ce seraient là des résultats tellement aléatoires qu'ils ne sont guère à redouter ; d'ailleurs on peut les empêcher presque totalement en mettant au-dessous de la nacelle une plaque d'acier à l'épreuve de la balle ('),