VULNÉRABILITÉ DV DIRIGEABLE
On n'a naturellement jusqu'ici pu faire aucune expérience de tir sur des dirigeables, et pour cause ; ces instruments, même les plus imparfaits, sont trop rares, et d'un prix trop élevé pour qu'on veuille en sacrifier un pour une expérience; en outre, qui dit dirigeable suppose quelqu'un pour le diriger et Ton ne voit pas très bien un aéronaute s'offrir à une mort certaine pour cet exercice de tir, qui ne serait instructif que si on le répète jusqu'à ce qu'on démolisse le ballon (').
On en est donc, quant au plus ou moins de facilité d'atteindre un dirigeable, réduit à des conjectures, dont on peut seulement diminuer l'incertitude, dans une certaine mesure, en raisonnant sur les tirs exécutés sur des ballons captifs.
Il a été exécuté en igoS, en Autriche, une douzaine de tirs sur des ballons captifs. D'après certains articles de journaux ou revues autrichiennes et en particulier ceux du capitaine d'artillerie de forteresse Knobloch, dix ballons sur douze auraient été abattus. Deux seulement auraient échappé à la destruction et le capitaine Knobloch attribue ce fait au vent très violent qui régnait ces jours-là et à l'inexpérience des officiers chargés d'exécuter le tir. Les ballons atteints l'ont été, prétend-il, en une dizaine de minutes et au prix d'une quarantaine de projectiles. Mais nous ignorons les conditions de ces tirs : distance, hauteur, mobilité de ces ballons, degré d'incertitude sur la distance, etc. Ces chiffres ne nous donnent donc pas d'indications précises.
Des expériences analogues ont été faites, également, en France, à Poitiers et au camp de Châlons. Elles ont démontré qu'au delà de 6 ooo m. le tir sur ballon captif.
I . On exécute bien, cependant, des tirs de mer contre de rieux bâtiments hors d'usage. Il n'y a rien d'impossible à sacriGer un dirigeable réformé, à le munir d'un système de marche et d'évolutions automatique et à tirer dessus, dans un grand espace libre comme le camp de Châlons, ou sur mer. EnQn cela n'a pas encore été fait.
même avec pièces à grande portée, donne peu de résultats ; qu'à 4 ooo ou 5 ooo m. le ballon n'est facilement atteint que s'il est complètement immobile, ce qui n'est qu'un cas exceptionnel et que l'on peut parfaitement éviter. Encore faut-il une vingtaine de minutes en moyenne pour l'abattre.
 Port-Arthur les Russes se sont assez souvent servis de ballons captifs, jamais les Japonais n'en ont abattu un seul. A la bataille de Liao-Yang et en plusieurs autres occasions, un ballon de chacun des partis est resté en l'air plusieurs heures de suite ; on les a criblés de projectiles sans pouvoir une seule fois les descendre. Ce sont là des faits.
11 est évident que le tir sur dirigeables diffère totalement du tir sur ballon captif immobile, ou même en mouvement, carie dirigeable peut, à tout moment, modifier aussi bien sa direction et sa vitesse, que son altitude. Il jouit d'une mobilité extrêmement grande, qui lui permettra d'échapper très vile aux coups de l'artillerie.
Dans le tir sur un dirigeable, outre l'absence de tout point de repère, l'artilleur manque d'éléments d'appréciation des distances. Le ballon sphérique de l'aérostation militaire a un diamètre bien connu qui offre un moyen approximatif d'évaluation. Le Lebaudy, lui, présente cette particularité fort remarquable, qui a frappé tous ceux qui l'ont vu évoluer, de changer complètement d'aspect suivant l'angle sous lequel on le regarde. Plusieurs photographies prises de directions différentes semblent représenter des aéronats différents. Cela ajoutera une difficulté de plus à celles de sa mobilité.
Enfm la faculté que le Lebaudy a prouvée, de s'élever à plus de I 000 m. au-dessus du terrain, le mettra hors d'atteinte dans bien des cas.
Quels sont les genres de pièces qui paraissent le mieux aptes à exécuter des tirs contre dirigeables, les pièces de campagne à tir rapide ou l'artillerie lourde ?
VULNÉRABILITÉ DU DIRIGEABLE SSy
Voyons, pour cela, ce que peut faire le canon de campagne. N'ayant pas de données suffisantes sur la nouvelle pièce allemande, nous prendrons pour bases de calcul celles qui ne sont pas confidentielles du canon français de 70 (').
On admet qu'en pratique le canon de 75 n'est propre au tir contre ballons que jusqu'à 5 000 m. et pour les hauteurs inférieures à 4oo mètres.
Toutefois, le 75 peut, à la rigueur et dans des conditions particulières, tirer plus haut.
Quand la bêche de crosse est enfoncée en terre^ en donnant au canon le plus grand angle pratiquement possible, on arrive à environ 20 degrés d'inclinaison, ce qui procure une flèche de gBo mètres. Mais il faut bien remarquer que le canon, incrusté dans le sol à partir de son premier coup, ne conserve la faculté de suivre un objectif qui se déplace latéralement, que dans des limites très étroites, nous le verrons tout à l'heure.
On peut même dépasser cet angle à condition d'enterrer la crosse, on peut ainsi arriver à obtenir la trajectoire de portée maximum, dont la flèche est d'environ 1 700 m. Mais, dans ce cas, la mobilité et la rapidité sont absolument neutralisées; en outre, le matériel, agissant dans des conditions pour lesquelles il n'est pas établi, pourrait subir des avaries; il y aurait même risque que le canon ne se cabrât et se renversât.
Remarquons de plus que la flèche, pour chaque portée, se trouve à une distance invariable de la bouche du canon, 5 000 m. dans le premier cas, 6 000 m. dans le deuxième. En deçà et au delà, le canon est dans l'impossibilité absolue d'atteindre à ces hauteurs maxiina, ce
I. On sait toutefois que la rapidité de tir de la pièce i8g6 transformée est sensiblement moins grande que celle du canon français, et nous ayons des raisons de croire que l'angle sous lequel il peut tirer est inférieur au nôtre ; le canon de campagne à tir rapide allemand répondrait donc encore plus mal que le nôtre aux conditions de tir contre un dirigeable.
qui veut dire, par exemple, que le canon ne pourra tirer à tir rapide contre un ballon qui vogue à gBo m. de hauteur que lorsque ce ballon se tiendra à 5ooo m. de lui; dès que celui-ci se sera rapproché ou éloigné ou élevé, on ne pourra plus rien contre lui. Et il est évident que les aéronautes ne seront pas assez naïfs pour rester audessous quand ils ont toute facilité pour s'élever. Ils n'auront, sauf le cas de brouillard, aucun besoin de le faire, puisque nous avons déjà dit que de i ooo m. on voit parfaitement tout ce que Ton a à voir, et que le tir vertical, même, conserve toutes les qualités voulues.
Nous laissons de côté le cas où la crosse est ce que l'on appelle enterrée, puisqu'il met le canon dans des conditions par trop défectueuses. D'ailleurs la trajectoire aussi inclinée n'obéissant pas du tout aux mêmes lois que les trajectoires ordinaires, les organes ordinaires de pointage de la pièce ne pourraient plus servir.
Examinons donc d'un peu plus près le seul cas intéressant et probable, celui où le dirigeable, voguant à moins de gSo m. de hauteur, apparaîtrait, précisément à 5 ooo m., devant une batterie à tir rapide de quatre pièces.
Admettons, pour mettre tous les atouts contre le ballon, que le capitaine soit aux aguets, averti, qu'il dispose de moyens pratiques et rapides (encore inconnus) d'apprécier les distances, bref qu'il ouvre le feu juste au moment voulu sans aucune hésitation ni perte de temps.
II commence par tirer une salve, quatre coups, avec Tangle de tir qu'il espère devoir convenir. Ce serait un hasard inouï que l'on tombât juste du premier coup !
A partir de ce moment, pendant combien de temps la batterie va-t-elle pouvoir tirer ? Le calcul est très simple : nos pièces à tir rapide sont dotées d'un mouvement de glissement sur l'essieu qui leur permet, la bêche de crosse étant fichée en terre, de dé[)lacer leur tir vers la droite ou vers la gauche d'un angle dont la tangente est environ 1/20 (52 millièmes, suivant le langage des artilleurs).
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Cela correspond, à 5 km., à un déplacement latéral de robjectif de 260 m.
On peut bien admettre que le dirigeable, dès qu'il verra quatre projectiles éclater à proximité, s'eflbrcera d'échapper par un déplacement latéral, en même temps, peut-être, que par une rapide modifîcation de sa hauteur. Or le l^baudy fait 1 1 m. à la seconde, la Patrie encore plus. On voit donc qu'en moins d'une demi-minute (22 secondes), le dirigeable sera sorti du secteur dangereux.
Or pendant ce temps la batterie n'aura pu tirer que vingt à vingt-quatre projectiles, et elle aura dû les lancer au hasard, sans aucun réglage, sans aucune rectification possible.
Si l'artilleur veut s'amuser à régler, comme cela se fait pour les objectifs ordinaires, c'est-à-dire à chercher à se rendre compte de l'emplacement relatif des points d'éclatement par rapport au but, puis à modifier la direction et l'angle de tir en tenant compte des observations successives, le ballon sera sorti de son champ d'action avant sa deuxième salve.
Peut-on espérer, dans ces conditions, avoir quelque chance d'atteindre un pareil objectif? Les règles de la probabilité, en tous cas, ne le permettent pas.
Et nous avons adtnis le cas le plus favorable au canon, celui où le dirigeable sera précisément à la distance où la trajectoire peut être assez élevée pour l'atteindre, et nous avons supposé que ce dirigeable est assez imprudent pour ne pas s'élever à temps au-dessus de cette hauteur de goo m. que le canon ne peut pas pratiquement dépasser !
On peut donc conclure nettement que le canon de campagne actuel est impropre au tir contre les dirigeables!
Les canons lourds, dans la catégorie desquels nous pouvons englober l'obusier de io"'''",5 des Allemands, ca-
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pables de tirer sous de grands angles, sont-ils plus susceptibles de combattre le vaisseau aérien ?
Évidemment ces pièces peuvent atteindre à toutes les hauteurs où se trouvera le dirigeable ; mais, ce qui leur manque absolument, c'est la mobilité et la rapidité de tir. Elles ne sont, pour la plupart, pas douées de mouvements latéraux comme le canon à tir rapide ('). Après chaque coup, pour suivre le dirigeable essentiellement mobile, il faudra déplacer la pièce, ce qui est long et pénible, et le coup suivant devra être tiré par conséquent autant au hasard que le précédent, sans pouvoir tenir compte, même approximativement, des résultats que l'observation du point d'éclatement aura donnés, si tant est qu'il en donne jamais. Ces sortes de pièces sont absolument impropres au tir contre tout but mobile, et à plus forte raison contre les ballons dirigeables.
Il y a lieu de remarquer, d'ailleurs, qu'il y a toute une partie de l'atmosphère où le dirigeable sera presque complètement en sûreté. C'est précisément celle où lui-même sera le plus à redouter.
Quand, après avoir passé à de grandes hauteurs audessus de la zone dangereuse qui s'étend à 3, 4 ^t 5 km. en avant de la ligne des canons ennemis, il arrivera audessus de la région occupée par cet ennemi, il n'aura pour ainsi dire plus rien à craindre, car, si dans cette situation on voulait tirer sur lui, on ne l'atteindrait très probablement pas, mais le tireur risquerait fort que ses projectiles ne retombent sur les troupes amies. Si un canon à tir complètement vertical cherchait à atteindre le ballon lorsqu'il se trouve juste au-dessus, le projectile retomberait sur ceux qui l'auraient lancé.
Donc, tant qu'il sera au-dessus de l'ennemi, même à de faibles hauteurs, il n'aura que fort peu à craindre et
I. 11 n'y a encore qu'une seule pièce au inonde qui réponde à ces conditions, le canon français de i55 court Rimailho.
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pourra faire en toute tranquillité sa besogne de reconnaissance, de destruction et de démoralisation.
Nous pensons même que souvent il aura intérêt à ne pas se tenir haut, car, s'il est très élevé, des canons mis en batterie à 3 ou 4 km. en arrière pourront encore essayer de tirer sur lui, certains que leurs projectiles tomberont en avant de la première ligne ; quand il sera bas, ce ne sera pas possible.
Est-ce à dire que l'artillerie ne puisse pratiquement rien contre le dirigeable ? Aujourd'hui, nous répondrons hardiment oui. Demain, cela pourra changer, car on pourra établir des pièces spéciales pour le tir contre ce nouvel objectif.
Un rédacteur d'un grand journal de Paris, dans le numéro du II novembre igoS, a écrit ceci :
« Nous savons tous (?) qu'il y a deux ans, à la première nouvelle des exploits du Lebaudy^ l'empereur d'Allemagne a commandé un canon spécial monté sur un système à la Cardan qui lui permet d'être pointé rapidement dans toutes les directions de l'horizon, même celle du zénith (!), et que cet engin, du calibre de 70"", lance des fusées percutantes à répétition et à explosions espacées. Je ne possède pas de renseignements exacts sur la portée, mais j'estime que la zone dangereuse peut comprendre une distance de 2 5oo m. »
Cette indication n'est, à notre connaissance, confirmée nulle part. Le fait serait, s'il était exact, assez important pour être connu. Si les Allemands possédaient un semblable canon, il y a longtemps qu'ils l'auraient dit sur tous les tons, afin de tranquilliser l'opinion publique, si déçue des premiers échecs des Zeppelin et si inquiète des succès du Lebaudy et de son adoption par l'armée. Aussi pensons-nous qu'il s'agit là tout au plus d'un simple projet, qui n'a pas pu, jusqu'ici du moins, être mis à exécution.
L'établissement d'un modèle de canon de svstènie
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aussi nouveau risque fort d'exiger des années de tâtonnements.
A dire vrai, les Allemands ont bien établi un canon à ballons, mais ce n'est pas hier. C'était en 1870, pendant le siège de Paris : furieux de voir continuellement passer sur leur tête des ballons libres français, ils firent construire à l'usine Krupp un « mousquet à ballons », qui
Fig. i35. — Le mousquet à ballons des Allemands en 1870.
existe encore à l'arsenal de Berlin. Dès qu'un ballon était signalé, le mousquet était envoyé dans le vent du ballon. Il a beaucoup tiré, mais n'a jamais atteint aucun aérostat. Nous ne croyons pas le moment venu d'étudier les moyens d'atteindre et de détruire des dirigeables. Cela n'aura de réel intérêt pour nous que lorsque les armées étrangères posséderont des engins de ce genre.