POUR LA FRANCE
Une considération qui ne doit laisser aucun Français indiiïéiTnt, c'est que, si nous parvenons à assainir notre librairie, en tuant le mauvais livre ou tout au moins en diminuant sa puissance de nocivité, en favorisant les œuvres saines, éducatrices et moralisatrices, nous aurons non seulement contribué à sauver et à élever les âm.es de nos compatriotes, mais nous aurons travaillé à rétablir la réputation de notre pays, hier compromise aux yeux des étrangers, et nous l'aiderons à remplir sa mission intellectuelle et civilisatrice dans le monde.
Vous n'ignorez pas ce que les étrangers sérieux pensaient de la France avant la guerre. Nous avions
(1) e Élever le niveau des lectiires ou, plutôt, donner aux lecteurs le goût de lire autre chose que ce qui flatte leurs passions ou leur a été recommandé par quelque ami, c'est une belle tache quia tenté bien des ouNTJers.
" Les cem^cç reïigletise?; ou laïques, les municipaîités.Ies donateurs ont multiplié les bibliothèques. Il en est de toutes les formes, à Paris surtout. Depuis, par exemple, que le chef des bibliothèques de la ville est M, Goyecquc, un technicien averti, ces bibliothèques ont eu leur personnel presque renouvelé, leurs heures d'ouverture augmentées, leurs catalogues perfectionnés et multipKés, leurs achats coordonnés et dirigés. Les résultats obtenus sont-ils en rapport avec l'etYort fourni ? On n'en pourra juger qu'à la longue.
« Et puis, en ce domaine, c'est l'action personnelle surtout qui est efficace. Il faudrait que l'impulsion des chefs ne rencontrât d'obstacle ni en haut, ni en bas lieu. II faudrait presque que les bibliothécaires eusent des âmes d'apôtres. C'est, sans doute, demander beaucoup. »
(Orion, L'Action française, 11 a\Til 1921.)
l'apostolat PAU LE LIVRE 123
la réputation d'être une nation rongée de vices et qui s'en allait" d'un pas rapide vers la ruine et la mort. Nos amis en souffraient ; nos ennemis s'en réj ouïssaient. On nous jugeait surtout d'après notre littérature. Vous direz qu'ils avaient tort de généraliser, comme avaient tort ceux qui jugeaient Paris et la France uniquement d'après les lieux mal fam.es de Montmartre. C'est possible, mais ils étaient excusables. Tous ou presque tous les livres français qu'ils trouvaient dans leurs librairies étaient des livres malsains et immoraux. Nous avions beau dire que « ces livres ne représentaient ni nos mœurs, ni notre esprit, ni rien qui correspond à notre existence ou à nos rêves de chaque jour )^, l'étranger qui lisait nos journaux dont les critiques vantaient ces livres et les représentaient comme un tableau exact de nos mœurs, et les exaltaient comme des chefs-d'œuvre de la pensée et du génie français, acceptait ces opinions comme des vérités. Et qui donc lui disait le contraire ?
« Nous savons, dit un publiciste, que les dénigrements dont nous fûmes l'objet n'ont pas eu pour raison unique la basse pornographie qui émanait des usines allemandes ou des souterrains de Paris, Les responsabilités remontent à bien d'autres encore. Depuis une vingtaine d'années, nos romans et notre théâtre s'amusent à tromper l'univers sur la qualité de nos mœurs. Il en est résulté un énorme malentendu : notre « fm de siècle », qui professait un goût très accusé pour Tétude des exceptions,, n'a pas pris soin d'en informer
le monde, et le monde, faute d'être averti, a cru qu'on lui montrait des généralités. Notre curiosité des cas pathologiques, et l'interminable défilé de ces cas, ont donné à conclure que tout était pathologie, chez nous ; la France est apparue comme un vaste hôpital, où la neurasthénie côtoie la pourriture. On se fût trompé à moins (1). »
Allons-nous aujourd'hui continuer les errements d'avant-guerre, et n'envoyer comme missionnaires de la pensée française à l'étranger que les représentants de la phis immonde pornographie ?
On pouvait le croire. 2\L Charles Benoist, notre ministre cà La Haye déclarait à un journaliste « qu'il est à peu près impossible de se procurer en Hollande de bciTS livres français. On n'y trouve guère que les spécimens, souvent indésirables, d'une littérature légère, la plupart du temps issue des presses allemandes » (2). Il en est de même dans les provinces rhénanes occupées par nos troupes. ;; Un agent de "M. Paul Tirard, notre haut commissaire, chargé par lui de faire une enquête à ce sujet, n'a trouvé chez les détaillants rhénans que la collection du Pantalon rouge — ce qui doit inspirer aux Allemands une avantageuse idée des mœurs et des préoccupations de nos officiers ! — et les Crimes des Papes, ouvrage dont la diffusion était tout indiquée, n'est-ce pas, dans un pays passionnément cathohque et qui demeure, pour la plus
(1) Edmond Haraucourt : La (Jénioraîisation par le livre et par Vimane, Congrès national du li\Te, tome I, p. 397.
(2) Le Gaulois, 6 avril 1920.
grande partie, dans les mains de son clergé (1). En Syrie^des familles catholiques regrettent, et le disent tout haut, d'avoir fait apprendre le français à leurs enfants, puisqu'ils ne lisent que des mauvais romans. Tous ceux qui ont voyagé à l'étranger ou qui y vivent nous disent qu'à cause de notre lit érature malsaine toute la littérature française est discréditée, nos idées et nos mœurs sont honnies ; notre prestige se voile.
Entendrons-nous ces cris d'alarme ; laisserons-nous l'opinion honnête à l'étranger se dresser contre la France, l'appeler à nouveau la Babylone des nations et la tenir pour un danger mondial, dont il faut s'éloigner commue de la peste ?
Faudra-t-il, pour que nous comprenions le danger, que tous les gouvernements qui ont le souci de la moralité publique prennent des mesures comme celles que vient de prendre le gouvernement de Bruxelles interdisant l'entrée du territoire à huit périodiques parisiens licencieux ?
Faudra-t-il, pour que nous nous rendions compte du péril, que les libraires du monde entier imitent les libraires américains qui réexpédient en ballots les romans immoraux que des éditeurs français continuaient comme par le passé à leur envo^^er ?
Faudra-t-il attendre que de semblables leçons nous viennent des nègres de l'Afrique ou des peaux rouges de l'Amérique pour que nous comprenions tout ce
(1) Pierre Mille, L'Avenir, !•' novembre 1920.
qu'il y a de honteux pour un pays, dont un étranger, Nietzsche, a pu écrire : «Tout ce qu'il y a de noble en Europe, dans l'ordre des sentiments, des goûts et des mœurs, est l'invention de la France », de se voir pour crime d'immoralité chassée de toutes les nations ?
Non. Et si nous avions bien compris les intérêts de notre pays, nous n'aurions jamais permis que des malfaiteurs gaspillent aussi impunément le patrimoine de la France, En tous cas, beaucoup de Français, qui comprennent maintenant combien cette propagande malsaine a coûté cher à leur pays, sont bien décidés à ne plus tolérer que les pornographes seuls parlent en son nom.
Pendant la guerre, le monde a appris à nous connaître. La candeur morale, les richesses spirituelles, les vertus profondes de notre race ont brillé d'un vif éclat. On ne nous méprise plus, on nous estime, et devant tant de grandeur dans le sacrifice un instant on s'est incliné. Ne laissons pas s'évanouir ce fruit de la victoire,le seul qui peut être demain nous restera.
« Il appartient à la France, hier porte-drapeau des nations libres dans l'effroyable guerre, de demeurer dans la paix un centre de ralliement. Sou passé magistral la désigne et elle vient de révéler plus vivaces que jamais ses vertus d'initiative, d'invention, d'audace, c'est-à-dire ses dons de création. A l'appel intérieur qu'entendent tous les esprits de notre pays, s'ajoutent les exhortations amicales et pressantes de
rétranger. Nous sentons que ie sacrifice de nos quinze cent mille morts ne porterait pas ses fruits, si d'une victoire acquise à ce prix unique dans l'histoire ne résultait un nouvel essor du génie français. Le monde a besoin d'avoir une métropole intellectuelle. Que le nom de celle-ci soit France. L'impérieuse logique des événements nous rend à notre vocation.
«De quoi le monde a-c-il besoin? D'un épanouissement artistique et littéraire qui confère à la civilisation contemporaine une distinction, une élégance et des mœurs policées égales à celles des grandes époques ; d'une forte pensée religieuse, philosophique et sociale qui le guide ; d'un sentiment héroïque de la vie ; d'un développement considérable des sciences théoriques et appHquées, afin d'améliorer les conditions matérielles de l'existence. Voilà qui détermine pour les années qui viennent la mission intellectuelle de notre pays. La France offre au monde le don de sa pensée purifiée et sanctifiée sur les champs de bataille et qui veut se soum.ettre aux plus puissants efforts de la méditation et de la recherche dans des laboratoires organisés. Faisons connaître aux quatre coins de l'horizon nos sources jaillissantes et notre volonté de renouveau intellectuel (1). »
Tous ceux qui peuvent travailler au rayonnement de la pensée dans le monde comprendront leur devoir. Les auteurs se souviendront en écrivant qu'ils ont
(1) Maurice Barrés : Discours ti la Ligue des Patriotes, 27 mai
charge d'âmes et que la grandeur de la France est dans une : arge mesure entre leurs mains ; les critiques se feront un scrupule de conscience, sinon parce que catholiques, du moins parce que Français, de ne jamais recommander que des ouvrages qui peuvent élever les esprits et contribuer au bon renom de la patrie ; les éditeurs ne publieront que des ouvrages irréprochables dans le fond et dans la forme, qui contribueront au prestige de la France ; et sur ce champ de bataille où se jouent les influences des nations, ils s'efforceront de remporter la victoire en attirant à nos œuvres de nombreux clients et en faisant aimer l'âme française. Nous amènerons les uns et les autres, même les réfractaires, à avoir une telle conception de leur mission, en usant de tous les moyens que nous avons signalés. En France, guerre à outrance au mauvais livre et victoire assurée au bon. A l'Etranger, nous demanderons à nos amis de nous aider. Qu'ils boycottent chez eux comme nous le faisons chez nous les auteurs irréligieux et pornographiques, qu'ils achètent, propagent nos auteurs anciens et modernes qui leur apportent la vraie France, la seule vraie, la France cathohque.
L'Apostolat par la Presse.