PROPAGER LE BOX LIVRE
Les hommes, non seulement les étudiants, mais les ouvriers et m^ême les paysans, lisent plus qu'autrefois. Ils ont pris à la guerre le goût de la lecture et celui de la réflexion. Ils sont beaucoup plus portés aux idées et à la psychologie. N'étant pas guidés, ils lisent tout ce qui leur tombe sous la main. Et comme les bons livres sont moins répandus que les mauvais, ces derniers sont presque l'unique pâture de leur intelligence. On voit le danger, et combien il est urgent d'y porter un prompt remède, non seulement en luttant contre la littérature imm.orale, mais en propageant le livre éducateur et mioralisateur.
Je sais qu'on se heurte ici à de grosses difficultés.
Les bons livres ne sont pas connus et on ne les trouve pas facilement, tandis que les mauvais livres étalent partout leurs titres suggestifs. Ils encombrent les étalages des librairies, des kiosques, des bibliothèques des gares. Il n'y a qu'à tendre la main pour se les procurer. Cherchez un livre catholique, dans la plupart des librairies, on vous répondra : nous ne connaissons pas.
La faute incombe pour une très grande part aux éditeurs catholiques. Ils ignorent, ou presque, la publicité. Quelques annonces dans des revues religieuses leur culfisent. Et ces revues la masse ne les lit
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pas ou peu. On dirait vraiment que les ecclésiastiques sont leurs seuls clients. De plus, il faut bien l'avouer, certains manquent totalement d'esprit commercial. L'organisation de leur maison est défectueuse, et la lenteur qu'ils "mettent pour servir leur clientèle finit par la rebuter. On se lasse de renouveler plusieurs fois une même commande avant d'obtenir satisfaction
Une autre raison du peu de diffusion du bon livre, c'est souvent la pingrerie des éditeurs vis-à-vis des petits libraires. N'ayant pas beaucoup d'intérêt à vendre un volume qui ne leur procure qu'un léger bénéfice, ils n'en poussent pas la vente. Et comme d'ordinaire les bons livres sur lesquels on fait un petit bénéfice coûtent chers, et que les mauvais sur lesquels on réalise un plus gros profit sont, en règle générale, meilleur marché, on voit la conclusion. Ils sont plus demandés et plus recommandés.
A cela on objecte parfois que les libraires catholiques font une bonne œuvre, et que ceux qui vendent et achètent de tels livres doivent s'y associer. Je ne veux enlever à personne le mérite d'une bonne action si lucrative soit-elle. Mais, ferait-on une moins bonne œuvre en vendant moins cher et en vendant davantage ? Il me semble que dans le second cas l'œuvre serait meilleure, puisqu'elle atteindrait beaucoup plus de monde et rémunérerait davantage ceux qui s'y dévouent.
La librairie catholique, si elle veut être un instrument au service du bien, doit comprendre les exigences de notre temps. De même que l'apôtre n'attend pas
les âmes, mais va au-devant d'elles, la librairie ne doit pas se contenter d'une clientèle de tout repos, mais, par une réclame, judicieuse et discrète, par une mise ^ plus immédiate à la portée du public de ses œuvres, elle doit aller à la conquête de milieux qu'elle n'atteignait pas. La question de son expansion doit être une de ses préoccupations dominantes.
Sans négliger les ouvrages de fond qui ont fait sa réputation, sa prospérité et sa gloire, et qui sont un arsenal où l'apôtre trouve ses armes et ses munitions, la librairie catholique doit se tenir au courant de l'actualité, et ne pas laisser aux maisons d'en face la spécialité des questions qui, à juste titre, préoccupent l'opinion publique, et dans lesquelles, nous, catholiques, nous' avons notre mot à dire. Pourquoi ne prendrait-elle pas l'initiative des belles œuvres qui peuvent faire honneur à la France et à l'Eglise ? Ce ne sont pas les compétences littéraires, artistiques, scientifiques qui nous manquent.
Ces développements lui permettraient d'augmenter considérablement ses bénéfices, et par conséquent de mieux rétribuer les auteurs qui lui confient l'édition de leurs œuvres. Quand on sait ce que rapportent parfois les livres à des auteurs cathoUques, on admire leur désintéressement et leur vertu. Pour rester fidèle à leur idéal, ils préfèrent la pauvreté à lafortune,alors qu'il leur suffirait, pour devenir riches, de tremper jeur plume dans la boue au lieu de la tremper dans l'azur. Un cantonnier qui casse des cailloux à l'ombre
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des grands arbres d'une route nationale gagne souvent plus qu'un auteur dont on admire le talent. De même que le prêtre a le droit de vivre de l'autel, l'écrivain doit vivre de sa plume. Et je suis persuadé que si ce ministère, cet apostolat permettait à ceux qui s'y consacrent corps et âme de gagner honorablement leur vie, beaucoup de jeunes talents, que la question du pain quotidien éloigne des lettres, y viendraient, apportant des trésors que la matérialité de l'existence enfouira à tout jamais. Et puis, et c'est un fait, est-ce que des grands auteurs catholiques qui se font éditer dans des maisons où leurs œuvres voisinent avec des productions peu recommandables, dont indirectement ils favorisent ainsi la vente, s'ils trouvaient chez les éditeurs catholiques les mêmes chances assurées de succès, ne viendraient pas à eux ?
Il faut aussi que, de son côté, le public catholique comprenne son devoir. Qu'il favorise les éditeurs et les auteurs qui travaillent à la propagation de son idéal. Qu'il perde la funeste manie de dénigrer les siens et de ne trouver parfait que ce qui est signé d'un adversaire ou d'un auteur que la renommée mondaine consacre. Nous avons des hommes dont le talent honore les lettres françaises, des savants dont les travaux contribuent au progrès de la science, aidons-les en lisant leurs ouvrages, en les louant, en les recommandant.
l'œuvre des bibliothèques catholiques
Le peuple ne peut pas acheter tous les volumes qui
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exposent nos idées et qu'il serait cependant utile qu'il lise. Ofïrons-les lui dans des bibliothèques catholiques.
Autrefois, quelques rares privilégiés fréquentaient les bibliothèques. Elles étaient beaucoup plus des musées qu'un instrument de travail, et un lieu où l'on va chercher de quoi se récréer et s'instruire. Aujourd'hui, l'ouvrier les fréquente, et par suite de l'application de la loi de huit heures et des facilités de la semaine anglaise, il en deviendra de plus en plus le cUent assidu.
Sait-on qu'à Liverpool, ville de 759.000 habitants, on fait annuellement, dans les bibliothèques publiques, plus de 6 millions de prêts de lecture ; à Manchester, ville de 662.000 habitants, plus de 7 miUions et demi de prêts ? A New-York, les conmiunications de li\Tes ou de revues s'élèvent à 5.490.244, à Brooklyn à 3.242.124, à Chicago à 1.601.645, à Boston à 1.529.111... A Paris les bibliothèques municipales ont eu, en 1918,1.321.075 prêts; elles en avaient compté 2.046.509 en 1901.
« On ne doit pas oubher qu'à Paris les bibliothèques des mairies et quelques autres, également publiques, qui consentent le prêt, ont toujours compté des fidèles très nombreux. Peut-être beaucoup de ces derniers venaient-ils chercher là des auteurs d'un genre un peu différent de celui qu'on trouve dans les catalogues des cabinets de lecture : avec Tinstruction largement répandue, le goût du grand pubhc a évolué. Il ne se
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poîie plus exclusivement sur les œuvres d'imagination, il s'adresse aussi aux voyages, aux mémoires, aux sciences, à la critique, à la sociologie. Enfin, la guerre, avec ses considérations militaires, politiques et économiques, a remis en grande faveur tout ce qui touche à l'histoire.
« Ce sont là des indications générales dont devront tenir compte ceux qui se chargent de répandre l'aliment intellectuel, s'ils veulent demeurer en accord avec les inclinations de leur clientèle (1) ».
La création de nombreuses bibliothèques catholiques, à la ville et à la cam.pagne, s'impose. Si nous ne faisons pas un sérieux efï'ort sur ce point, les bibliothèques neutres, scolaires, municipales et autres attireront toute la clientèle des lecteurs, et nous savons quels ouvrages on y trouve (2).
(1) J.-B. : Le Temps, 8 septembre 1920.
(2) Les organisations suivantes aident, soit par les renseignements qu'elles fournissent, soit par les dons gratuits de livTes, à la constititution et à l'alimentation des bibliothèques dans les paroisses pauvres ou dans les œuvres :
La Société bibliographique, 5, rue Saint-Simon, Paris.
Le livre français échamjeable, 35, Avenue George-V.
L'œuvre des Presbtjtcrcs dévastés, 43, rue Saint-Didier.
La bibliothèque centrale d'étml-^s, 13, rue de Miromesnil.
L'œuvre des campagnes, 2, rue de la Planche.
La Bibliothèque des Familles, 37, rue Saint-Placide.
L'œuvre de Saint François de Sales, 11 bis, passage de la Visitation.
L'œuvre des Bibliothèques populaires catholiques, 73, rue N.-D.-des- Champs.
Depuis la guerre, des Revues ont organisé des services bibliographiques (jui i)cuvent rendre de grands services. — On s'adressera à la Revue des jeunes, rue de Luynes. — A l'Action pojjulaire, de Reims. — A la Revue des lectures, Lille. On consultera avec profit : Les livres qui s' imposent, de Duval. — Romans à lire et à proscrire, de l'abbé Bethléem.
Dans la formation de ces biblictlicques procédons avec méthode. S'il faut faire une part aussi large qu'il est nécessaire à la distraction, sans cependant jamais tomber dans le genre futile et niais, ne négligeons pas les ou\Tages d'éducation, de formation morale et religieuse, de sociologie. Le sérieux n'épouvante plus. Profilons de cette tendance pour élever le niveau de nos bibliothèques. Quand nous nous adressions aux auteurs, nous leur rappelions qu'écrire c'est agir, c'est la même idée que nous voudrions que ne perdent jamais de vue ceux qui s'occupent des bibliothèques. La lecture pour Z'ac/io/i, tel doit être tout leur program^me. Comment et à quelle catégorie de personnes un livre peut-il être utile, telle est la question qu'ils doivent se poser avant d'acheter un nouveau volume.
« Certaines personnes demandent aux livres de les transporter ailleurs, bien loin de leur âge et bien loin d'elles-mêmes ; je leur demanderais, plutôt, de nous aider à pénétrer davantage, plus complètement, plus intimement, dans la connaissance même de cette époque sur laquelle nous devons agir, de cette humanité au progrès de laquelle nous devons nous dévouer, de ces âmes auxquelles jamais l'occasion ne manque de faire un peu de bien. Certaines personnes veulent que la lecture les isole ; je souhaiterais, au contraire, qu'une bibhothèque fût comme un lien constant et permanent entre notre pensée et la pensée de notre époque ; qu'elle nous fût, par ses livres d'étude, un moyen de palper l'esprit de nos contemporains; qu'elle
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nous fût, par ses romans, un moyen d'entrer en contact avec les aspects divers de leurs sensibilités, qu'elle nous donnât l'ambiance dans laquelle vivent leurs âmes, et qu'elle nous mît en mesure, ainsi, de manier ces esprits, de pacifier ces sensibilités, de devenir intelligibles pour ces âmes. Libre aux dilettanti, du haut de leur superbe élégance, de concevoir la culture comm.e un moyen d'échapper et de tourner le dos aux banalités du siècle — de ce siècle où Dieu les a placés; concevons-la, bien plutôt, comme une courtoisie et un raffinement de sympathie à l'endroit de nos contemporains, dont alors notre apostolat, parce que courtois, parce que sympathique, obtiendra facilement l'audience (1) )>.
Uns bibïiGÎhcque est une œuvre d^ apostolat, son but est donc de rendre les âmes meilleures, de les rapprocher de l'idéal, de Dieu, de les faire sortir de leur égcïsrne étroit où trop souvent elles se complaisent pour mettre au service de la société les dons qu'elles ont reçus de la Providence. Aussi, le bibliothécaire qui travaillera à cette œuvre, au moins autant que le livre lui-miême, puisque c'est lui qui guidera dans le choix des lectures, qui conseillera tel ouvrage et qui, par sa conversation, saura en faire apprécier la beauté et la valeur et d'un mot en soulignera la conclusion, qui suggérera de faire lire tout le Uvre ou tel passage aux autres membres de la famille ou à un camarade, en un mot qui aidera le livre à s'emparer
(1) Georges Goyau ; Auteur du catholiciame social, IV, p. 14.
d'une âme, à conquérir un milieu, doit être un apôtre d'une très grande clairvoyance, d'un sens pratique parfait et d'un tact exquis (1).