‹ La conquête des hommesChapitre 14 sur 32 · LÉON XIII · texte numérisé non relu

LÉON XIII

« La presse appartient à l'ordre respectable des maux nécessaires. Les journaux sont devenus un tel péril qu'il est nécessaire d'en créer beaucoup. La presse ne peut être combattue que par elle-même et neutraUsée par sa multitude. »

« Le poignard le plus aigu,le poison le plus actif et le plus durable, c'est la plume dans des mains sales : avec cela on gâte un peuple, on gâte un siècle. Il s'écrit aujourd'hui des choses qui lèveront en semence de crimes. »

(Louis Veuillot, Mélanges .)

« La presse insinue la vie ou la mort, et l'insinuation est d'autant plus redoutable qu'elle est insensible. Le pain ne dit pas: Je suis le pain. Le poison ne dit pas : Je suis le poison. Tout est masqué, tout est caché. On ne sait ce qu'on boit et ce qu'on mange.

« Si j'insiste sur cette distinction qui dissimule aux hommes l'importance de la presse, c'est qu'elle a, comme la presse elle-même, des conséquences énormes, incalculables et inaperçues.

« Ces hommes nombreux et prudents, qu'on appelle les conservateurs, et qui très souvent s'ai)pellent eux-mêmes les bons, ces hommes consciencieux, et qui réfléchissent à beaucoup de leurs devoirs, je suis heureux de le proclamer, ont-ils suffisamment réfléchi à ce devoir énorme essentiel, qui leur incombe vis-à-vis de la presse ? » (Ernest Hello, Le siècle, les hommes et les idées, p. 311 )

« Le peuple le plus religieux du monde, le plus soumis à l'autorité, qui ne lirait que de mauvais journaux deviendrait, au bout de trente ans, un peuple d'impies et de révoltés. Humainement parlant, il n'y a pas de i)rédication qui tienne contre la m.auvaise presse. Que disons-nous ? grand Dieu I Les miracles mêmes n'y tiennent pas. Ne croyez-vous pas que Lourdes, La Salette et Paray-le-^Monial et tant de zèle se manifestant pour toutes les bonnes œu\Tes auraient converti la France sans les mauvais journaux ?

(Cardinal Pie, évêque de Poitiers.)

t Fonder, soutenir un journal destiné à éclairer et à çamener .es esprits, est, en un sens, aussi nécessaire et aussi méritoire que de construire une église. »

(Cardinal Lavigekie.)

€ J'estime qu'actuellement les œu\Tes de presse doivent passer les premières, même avant les écoles. »

(Mgr Dadolle, évêque de Dijon.)

L'Apostolat par la Presse.

La presse est partout, mais surtout chez un peuple d'esprit léger et mobile comme le nôtre, où les préjugés de la mode sont si tyranniques, un formidable levier d'opinion.Eilecstla gTande régulatrice de la vie publique et elle prétend diriger les consciences des individus.il faut bien avouer qu'elle conduit les masses et qu'elle règne sur les parlements, qu'elle enseigne à ses lecteurs ce qu'ils doivent faire et penser et que nos convictions personnelles sont en beaucoup de matières inspirées par elle.

d'où vient cette puissance de la presse sur l'opinion publique ?

Le journal est un maître qui enseigne à son élève, le lecteur, une doctrine. Son autorité est d'autant plus grande qu'il n'a pas l'air de vouloir donner une leçon ni exercer une influence. Il ne dit pas: vous pen^ serez ou vous ferez cela. Il se défend de toucher même légèrement à votre liberté. Il se contente d'exposer des opinions, de raconter des faits, et il semble impartial. Aussi, votre tranquillité est-elle rassurée et votre vanité nullement froissée. Mais, sans que vous vous en aperceviez, il vous enlace dans d'invisibles liens qui tous les jours se resserrent davantage, et le

moment vient où son emprise sur vous est telle qu'à votre insu il pense, juge, veut à votre place.

Qui donc contrecarrera l'autorité de ce précepteur quotidien, ou tout au moins permettra de contrôler son enseignement ? Personne. La plupart des hommes ne lisent que leur journal, ou bien parce qu'ils n'ont pas le temps de lire autre chose, ou n'en n'ont pas le goût. Il reste donc le maître unique et incontesté. Il nous fournit nos idées courantes, nos appréciations sur les événements, sur la politique intérieure du pays, sur les grands problèmes sociaux, sur l'avenir du monde (1).

Le journal est un ami que l'on reçoit alors même que sa porte est consignée à tout visiteur, un ami qui n'attend jamais, dont la venue est toujours désirée, et dont le moindre retard impatiente. S'il est causeur aimable, s'il sait renseigner sans inquiéter, distraire sans déplaire, amuser sans choquer, émouvoir sans afïoler, on ne se lasse pas de bavarder avec lui. Dès les premières heures du matin, on s'entretient avec lui des événements de la veille et de la nuit, on lui demande des pronostics sur ceux du jour ou du lendemain. On lui sait gré de jouer au prophète, et,

(1) « La toute-puissance du journal, dit yi. Henry Rérenger, est dans ce fait qu'il ne commande jamais, mais qu'il suggère toujours. Le journal nous laisse libre en apparence, et l'on sait combien les Français sont jaloux des apparences de la liberté. Le journal nous asser\-it en nous laissant croire qu'il nous affranchit... Protée humble et spirituel, il nous dompte en nous caressant. Cliacim de nous, démocrates, est im roi cerné de courtisans ; vos journaux ne vous laissent connaître de la vérité que ce qu'ils veulent, et quand vous vous imaginez mener vos pensées, ce sont eux qui les mènent. »

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appuyé sur ses prévisions, on s'en va vers l'avenir défiant ou confiant. Dans ce moment d'intimité matinale, alors que les bruits du monde n'ont pas fait irruption en nous, il imprime tout à son aise dans notre intelligence ses manières de voir et de penser. Et, dans la journée, quand, au cours d'une conversation, nous parlerons politique, sociologie, morale, nos appréciations, sans que nous nous en doutions, seront celles de notre journal, et, dans notre langage, on retrouvera des lambeaux de ses phrases, des expressions favorites de l'un ou de l'autre de ses rédacteurs, La répétition les incruste dans notre mémoire.

Non seulement cet ami alimente notre vie intellectuelle et nous dispense de réfléchir, de penser, de faire œuvre personnelle, mais il nous dicte nos gestes, il inspire nos démarches. C'est lui qui nous conduit aux guichets des banques pour souscrire à tel ou tel emprunt, qui nous entraîne dans tel lieu de plaisir pour assister à la pièce de théâtre dont il nous parle, pour entendre le conférencier qui a ses préférences. Cet ami de papier s'empare très vite de notre nme, de notre maison, et, ce qui est rare dans l'amitié, de notre cofîre-fort. Il souille sur nos haines,il les attise et les exaspère ; il mine nos plus vieilles affections et elles s'écroulent, et à son gré, ce que nous brûlions nous l'adorons et ce que nous adorions nous le brûlons. De quelle effroyable puissance dispose ce merveilleux ensorceleur (1) !

(1) Un auteur affirme que, dans la propagation et l'élaboration de ropinion par la presse, la cause la plus active, c'est l'émotion conta.

Ce maître est-il compétent ? cet ami respectable ?

Hélas ! la compétence, ce n'est pas d'ordinaire dans le journalisme qu'il faut la chercher. La plupart du temps, — sauf dans certains journaux qui se respectent.où les rédacteurs et les directeurs ont une haute idée de leur mission et oii la conscience professionnelle commande impérieusement de ne jamais biaiser avec le devoir, — les articles de fond qui dogmatisent sur tout sont écrits souvent par des hommes intelligents, qui, bousculés par la besogne quotidienne, n'ont pas le temps de s'informer exactement de ce qu'ils enseignent aux autres, ou n'ont pas le loisir de réfléchir aux jugements qu'ils sont chargés de porter sur les hommes et les événements. Le journal doit paraître à heure fixe. Le metteur en pages n'attend pas et les trains moins encore. Ecrivez, et vite. Peu importe que votre article soit plus ou moins fortement et justement pensé, que la langue française soit plus ou moins bien traitée ; est-ce que les lecteurs ne croient pas aveuglément ce qu'ils lisent ? c'est imprimé, donc c'est vrai ; font-ils attention à la correction des phra-

gieuse. « Il ne faut pas sous-entendre par là la nouvelle sensationnelle, le bluff, le scandale. L'émotion contagieuse est un phénomène normal do réaction psychologique, afïectant la sensibilité, variable à rinfmi, et obtenu, presque indéfiniment par la rapidité des moyens de communication dont dispose la presse contemporaine. Tous les jours, tous les hommes d'un même continent, de plusieurs continents peuvent lire la même nouvelle, fixer leur attention sur la même Idée, porter un jugement sur le même événement. En quelques jours, un coup de téléphone et de télégraphe peuvent faire jaillir la même pensée dans cent millions de têtes, faire lever le même désir dans cent millions de cœurs. »

(H. MoYssET, L'opinion publique. Semaine sociale 1910. Rouen, page 143.)

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ses ? ils lisent si vite et si superficiellement I D'autre fois, ils sont rédigés par des incompétents, et, ce qui est la même chose, par des gens d'une universelle compétence. Aujourd'hui ils sont rédacteurs financiers dans un écho de la Bourse, demain, ils seront diplomates et renseigneront le public sur tous les secrets des chancelleries. Ils excellent dans l'art de la stratégie militaire. N'a-t-on pas vu, pendant la guerre, de petits plumitifs, qui n'avaient guère fréquenté que l'arrière de nos armées, et encore de très loin, discuter des opérations militaires, traiter nos généraux d'idiots ou de fous à enfermer, et proposer tous les jours des plans de batailles qui devaient le surlendemain amener la victoire ? Ils n'ont pas leurs pareils dans la critique littéraire, et quand ils ont décoré un auteur du nom de maître éminent, un ouvrage de l'épithète de remarquable, ils s'imaginent que le nom et l'épithète s'appliquent à eux et à leurs articles. On a retrouvé dans les notes de Maxime du Camp ce portrait qui peut s'appliquer à certains : « Il n'apprit rien, écrivit presque sur tout, se trompa presque toujours, et ne s'en aperçut jamais. »

« Chose étrange 1 Pour toutes les professions qui touchent aux intérêts secondaires de la vie sociale, il faut de longues préparations, des garanties très sérieuses : et le journalisme, qui influe efficacement sur les intérêts les plus graves, est livré au premier occupant, sans responsabilité, sans contrôle ? Il faudra des années d'études pour trancher une question de

mur mitoyen et on tranchera les questions les plus délicates en religion, en morale, en politique, sans , être armé d'autre chose que d'un peu de style et de confiance en soi. Il faut longtemps, pour être docteur en médecine, et pour toucher aux plaies du corps social, que faut-il donc ? Un peu de bagou, beaucoup d'audace ! On a regardé un jour au bout de sa plume ; on l'a trouvée plus ou moins bien taillée, et l'on se dit : « Sois journaUste ! cela ne coûte rien, et cela rapporte (1). »

Et la respectabilité ! Ce journaliste,à qui vous confiez la mission d'éclairer votre intelhgence et de vous guider dans le dédale des mille devoirs de la vie pratique, est-il digne de votre confiance ? Est-il sincère dans ses convictions ? Combien, qui défendent avec une ardeur qui vous émeut les causes saintes que vous aimez, les attaqueront demain avec autant d'ardeur dans le journal d'en face ? En entrant dans le bureau de rédaction, ils déposent au vestiaire leurs convictions personnelles s'ils en ont, et sont prêts à toutes les besognes, à exécuter tous les ordres. Le maître n'a qu'à parler pour être écouté, et suivant ses désirs ils passeront dans un camp ou dans un autre. Combien de lignes voulez-vous, sur quel sujet et dans quel sens ? Et ils se mettent à la besogne pour satisfaire le patron, qui, lui, n'a que le désir de satisfaire sa clientèle. Et cet homme en qui vous mettez une

(1) p. Seutillanges, Le patriotisme et la vie sociale. Le rôle de la presse, p. 202.

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confiance dont vous n'honorez même pas vos meilleurs amis, vous ne voudriez peut-être pas, si vous le connaissiez, le saluer dans la rue; et, à cause de ses antécédents, à cause de sa vie privée, vous rougiriez de l'appeler votre ami.

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