ON NE PEUT SE DÉSINTÉRESSER DE LA PRESSE
Etant donnée la puissance de la presse, nous ne pouvons pas, nous qui rêvons de conquérir les hommes pour rechristianiser notre pays, nous désintéresser de son action et la laisser entre les mains de nos ennemis ou d'exploiteurs qui ne s'en servent que pour s'enrichir. Tant qu'une presse impie maintiendra son empire d'erreur, tant qu'une presse immorale perfectionnera ses moyens de perversion, tant que nos jeunes gens et nos hommes, pour ne parler que d'eux, subiront leur mortelle influence, nos efforts pour l'extension du règne de Dieu seront impuissants, notre apostolat, nos œuvres voués à un insuccès relatif, quand ce n'est pas total. Nous n'arriverons à rien au point de vue religieux, si nous ne préservons pas les intelhgences du poison de la mauvaise presse, et si nous ne les nourrissons pas du substantiel aliment de la bonne presse ; nous n'arriverons à rien au point de vue social, si nous n'avons pas de journaux qui propagent nos idées, nos méthodes, et les fassent prévaloir en pénétrant dans la masse ouvrière, actuelle proie des fauteurs de désordre ; nous n'arriverons à rien au point de vue politique, si nous ou-
blions que les chemins du pouvoir se tracent avec de l'encre d'imprimerie.
« Les maladroits ! disait Windthorst, en parlant des catholiques de France^ on ferme leurs écoles et ils se contentent d'en bâtir d'autres ; on démolit leurs œuvres, et ils en créent de nouvelles, sans songer à arrêter le bras plus prompt à détruire qu'ils ne peuvent l'être à édifier ; que n'emploient-ils plutôt leur argent à se donner une presse puissante qui leur conquerrait l'opinion et, par elle, le pouvoir avec tout ce qu'ils ont perdu ! »
« Pendant que les catholiques, se faisant illusion sur la force et la ruse de leurs ennemis, fondèrent à grands frais, pour le bien du peuple, égUses, hôpitaux, écoles, couvents et œuvres de toutes sortes, des journaux répandus à profusion travaillaient activement l'opinion pour obscurcir et pervertir les idées du grand nombre. Puis, le jour est venu où cette opinion, maîtresse de tout en France, grâce au suffrage universel, a signifié son congé à la religion et a vu, sans trop s'émouvoir, la liquidation brutale et inique de la plupart des œuvres qui représentaient les efforts et les sacrifices des catholiques. Ceux-ci avaient pensé à tout, excepté à s'assurer la tranquille possession du terrain sur lequel ils construisaient, c'est-à-dire à éclairer l'opinion, à la renseigner, à la tenir en main, de manière à pouvoir s'appuyer inébranlablement sur elle (1). »
(1) Lesetre, La paroisse.
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« En minorité à la Chambre, un parti y serait le plus fort s'il avait la majorité dans la presse. Aucun pouvoir ne peut tenir longtemps contre la révolte de l'opinion publique ; aucune mesure persécutrice ne pourrait être votée ni surtout appliquée, si la masse du pays s'y opposait vraiment. Or, cette opinion, c'est la presse qui la forme et c'est la presse qui l'exprimc,comme en une sorte de référendum permanent; cette foule, c'est la presse qui la remue, la soulève ou l'apaise, au gré de ses caprices. Elle en est la maîtresse, comme le vent est maître des flots de la mer. Elle peut déchaîner en lames furieuses contre la barque parlementaire les protestations et les résistances de la conscience popuîaire,arrêter sa miarche en avant, la forcer à donner un coup de barre, à se détourner, à fuir. Elle peut aussi, hélas I rendre plus audacieux ses pilotes, enfler ses voiles et la pousser vers les écueils I
« Nos gouvernants ne l'ignorent pas. Ils ont des journaux à leur solde, chargés de faire l'opinion, de la calmer quand elle s'irrite, de l'exciter quand elle leur paraît trop lente à les suivre (1). »
Nos ennemis ne nous indiquent-ils pas ce que nous avons à faire pour regagner le terrain perdu ? Prenons le moyen qu'ils ont em.ployé pour le conquérir. Leur grand moyen ça été la presse, qui, d'après Jules Ferry, devait remplacer le prêche et le doubler au
(1) Abbé Thellier de Ponciieville, Par la presse, pages 125-
besoin, qui était, d'après le Juif Crémieux, la seule chose dont on devait se préoccuper, le reste n'étant rien, car ayant la presse, on était assuré de tout avoir.
Les '( Protocoles » des sages de Sion récemment publiés nous révèlent clairement les plans de nos ennemis pour la conquête du monde.
« La littérature et le journalisme sont les deux puissances d'éducation les plus importantes ; pour cette raison, notre gouvernement achètera le plus grand nombre de périodiques. Nous neutraliserons ainsi la mauvaise influence de la Presse indépendante, et nous acquerrons un empire énorme sur l'esprit humain. Si nous permettons dix périodiques privés, nous en lancerons trente nous-mêmes, et ainsi de suite.
« Mais le public ne doit pas avoir de ces mesures le plus léger soupçon ; aussi, les périodiques par nous publiés devront paraître de vues et d'opinions contradictoires, inspirant ainsi confiance et présentant une forme attrayante à nos ennemis sans défiance, qui tomberont de la sorte dans notre piège et seront désarmés )>...
« Déjà il existe dans le journalisme français un système d'entente maçonnique pour donner les mots d'ordre. Tous les organes de la Presse sont Hés par des secrets professionnels mutuels, à la manière des anciens augures. Aucun de ses membres ne dévoilera sa connaissance du secret, si l'ordre n'a pas été donné de le rendre public. Pas un seul éditeur n'aura le
courage de trahir le secret qui lui a été confié, car nul n'est admis dans le monde littéraire s'il ne porte la marque de quelque acte ténébreux dans son passé. Au moindre signe d'insoumission, la tache serait aussitôt révélée. Tant que ces marques restent connues du petit nombre seulement, le prestige du journaliste attire l'opinion publique à travers le monde entier. Le peuple le suit et l'admire...
« Dans les pays soi-disant dirigeants, nous avons fait circuler une littérature malsaine, ordurière, dégoûtante. Nous continuerons à laisser prévaloir cette littérature pendant un court espace de temps après l'établissement de notre Gouvernement, afin qu'elle fasse ressortir d'une manière plus frappante le contraste des enseignements que nous donnerons du pinacle où nous serons élevés. Nos savants, instruits tout exprès pour diriger les Gentils, feront des discours, tireront des plans, ébaucheront des mots et écriront des articles au moyen desquels nous influencerons les esprits, les inclinant vers la science et les idées qui nous conviendront (1). »
Puisque la santé morale du pays, son existence même sont en jeu, il est donc nécessaire que nous nous servions de la presse pour guider l'opinion publique et agir sainement et puissamment sur elle. Le moment est propice. Dans le désarroi qui succède à la grande catastrophe, dans cette anxiété des
(1) Les « Protocoles » des Sages de Sion, pages 86 à 96, passimi Emile Paul, éditeur, 1920.
esprits que la victoire ne rassure pas et que l'avenir chargé de nuages épouvante, l'opinion attend ceux qui la guideront et la conduiront vers les chemins de lumière, de paix et de salut. « L'opinion publique flotte : de merveilleuses disponibilités, comme disent les financiers aux époques d'emprunt, reposent en elle. Inconsciemm.ent et secrètement elle attend le geste prophétique de quelque bâton blanc : elle pressent qu'il y a des directions à suivre, des écarts à éviter et des tournants dangereux. Vite donc des pancartes et des agents à tous les carrefours de l'esprit avec des indications claires, et nous retrouverons la grande route nationale de la tradition, — la seule qui mène à l'avenir (1). »
Certains, pour se dispenser de faire les efforts que demande cette conquête de l'opinion publique par la presse, attendent, en cela commiC en tout, le salut de l'Etat, dont le devoir, disent-ils, est de préserver ce grand enfant qu'est la foule contre toutes les puissances qui peuvent semer en elle l'erreur dangereuse et la corruption meurtrière.
« Permettre de tout dire et de tout écrire, contre les lois, contre les mœurs, contre les hommes, en ne se réservant de punir que ies actes une fois accomplis, disent-ils avec M. Fouillé, attendre l'explosion d'une mine après l'avoir laissée charger et allumer sous vos yeux. A notre époque de criminalité croissante, les idées sont trop explosives pour que l'on ne considère
(1) Gaston Rageot : Le Figaro. 2S novembre, 1920.
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pas déjà comme des actes celles qui sont une provocation à des crimes et délits. Tel article ou tel roman sont des actes cent fois pires qu'un vol ou un assassinat, car ils en feront commettre une série.
Il est impossible d'admettre que la presse populaire — en particulier le journal à un sou avec son supplément à un sou, — qui s'adresse même aux jeunes filles des classes pauvres, ne soit pas soumise à des conditions toutes spéciales encore de moralité et de responsabilité. Il n'y a pas de raison pour réglementer les théâtres forains, où ne peuvent entrer que quelques centaines de personnes, et pour laisser toute licence à ces théâtres dans un fauteuil ou sur une chaise, qui s'adressent d'un seul coup à des centaines de milliers de lecteurs. Est-ce donc parce que l'action de la presse est plus considérable et, encore une fois, plus collective, qu'elle doit rester plus impunie ; comme si on punissait le meurtre d'un homme par un coup de pistolet, mais non celui d'une foule d'hommes par la dynamite. ?
L'Etat qui interdit aux apothicaires de vendre des produits vénéneux sans une autorisation spéciale devrait interdire au publiciste de distribuer des milliers de feuilles qui exploitent la confiance publique et gaspillent l'épargne nationale, qui déchaînent la licence et travaillent à corrompre le sang de France. N'est-ce pas du poison aussi que tout cela 1
On objecte qu'il est impossible de toucher à la liberté de la presse. On en a besoin, dit-on, pour con-
trôler le pouvoir dans un pays de démocratie, pour rendre les injustices et les abus de l'autorité impossibles, pour stimuler le progrès. Liberté tant que vous voudrez. Mais la liberté n'est pas la licence, et elle ne s'oppose pas à un contrôle. Ce qui arrête les pouvoirs publics dans la répression de tout ce qui, dans la presse, peut outrager les mœurs, propager les doctrines perverses ou subversives, ce n'est pas la difficulté d'établir un contrôle, mais, c'est que, très souvent, des intérêts cachés interviennent, et qu'une puissance d'argent met son veto à toutes mesures qui pourraient gêner son action. Pour tarir les fleuves de boue, il faudrait tarir des ruisseaux d'or, et ça, les maîtres ne le voulant pas, les serviteurs ne le peuvent pas.
Le public ne doit donc compter que sur lui-même, et il est bon de lui dire son devoir. On parle toujours, et, certes, on a raison, de la responsabilité des écrivains, et jamais ou presque de celle des lecteurs. Ils en ont " une, et elle est grande. Si je ne craignais pas d'être taxé d'exagération, je dirais que la responsabilité des lecteurs est plus grande que celle des écrivains.
On peut la définir ainsi. Lutter contre la mauvaise presse qui oppose un obstacle presque insurmontable à notre action, et développer la bonne presse, qui, dans l'œuNTe de la régénération du pays, nous apportera son précieux, son indispensable concours.