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LA LUTTE CONTRE LA MAUVAISE PRESSE

Supprimer la mauvaise presse est impossible^ dirat-on ? Complètement, c'est vrai ; mais il est en notre pouvoir de diminuer sa puissance de nocivité, et peut-être même d'en faire disparaître une grande partie. Comment ?

S'il fallait juger des opinions des gens avec lesquels on voyage en chemin de fer par les journaux qu'ils lisent, quelle piètre idée on aurait de la plupart de nos compatriotes ! On voit souvent entre les mains de catholiques pratiquants des journaux, sinon nettement irréligieux, du moins neutres ; entre les mains de défenseurs de l'ordre des feuilles qui prêchent le chambardement universel et dont le but avoué est de saper les assises de la société; entre les mains de gens qui se respectent et veulent qu'on les respecte des périodiques graveleux ou franchement pornographiques. Ils les lisent et semblent y prendre intérêt et plaisir. La lecture faite ils passent le journal ou la revue à leur voisin ou la laissent traîner sur une banquette de wagon, et il devient la proie d'un voyageur qui le guette, et qu'un titre suggestif a alléché, d'un employé qui le ramasse et le jette peut-être, après l'avoir lu, dans la boîte où les hôpitaux et les hospices recueillent des lectures pour leurs pensionnaires, et il s'en va souiller l'imagination d'un malade ou troubler les derniers jours d'un moribond.

C'est un devoir strict de conscience de ne jamais

lire de journaux irréligieux, et ceux qui attaquent ouvertement notre religion et ceux qui n'en parlent que d'un ton dégagé et gouailleur, pour lesquels il n'y a ni vérité, ni erreur, qui ouvrent leurs colonnes à tous les systèmes et n'exigent de leurs collaborateurs que d'être d'excellents stylistes.

Vous ne lirez jamais de journaux immoraux, ni ceux où l'immoralité s'étale toute crue et toute nue, qui racontent avec une impudeur dégoûtante les pires perversités de la chair ou qui font profession d'orner de lascive poésie l'équivoque et la gravelure, et, sous couvert de littérature, tiennent école quotidienne et publique de libertinage, ni ceux qui, en termes corrects ou badins, bafouent la morale, excusent, légitiment, glorifient les passions,et s'érigent en défenseurs des droits sacrés de l'amour sensuel (1).

Vous ne lirez même pas les journaux qui n'ont comme unique but que d'amuser le lecteur, qui n'ont pas d'autre sujet que la mode, d'autre esprit que le rire, qui plaisantent sur les plus graves problèmes, qui ne voient la vie nationale qu'à travers les exploits des cabotins, des danseuses et des boxeurs, dont ils racontent avec un grand luxe de détails les déplacements, les aventures, les scandales, et qui, de parti pris, écartent de leurs colonnes toutes les affaires sérieuses qui pourraient un instant assombrir le front de frivoles lecteurs.

(1) Svir les règles h siii\Te quand il s'agit de pareilles lectures, voir, dans I.a Mission de la jeunesse contemporaine, le chap. VII sur la lecture et l'appendice I sur les règles de V Index, pages 327 et suiv..

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Vous comprendrez mieux cette obligation de vous abstenir de toiles lectures, quand vous saurez que votre âme est en jeu.

Etes-vous immunisés contre ce contact démorali^ sateur ?

Votre foi est-elle assez solide, vos convictions religieuses assez fermes pour affirmer qu'elles ne seront pas entamées par l'erreur ou la raillerie ? Ce n'est pas le mince bagage d'instruction religieuse que vous avez rapporté de votre éducation première au catéchisme et au collège, que vous avez recueilli au hasard de quelques sermons distraitement entendus ou de rares lectures sérieuses, qui vous permettra d*afïronter les attaques de votre journal et de réagir contre la mentalité que la répétition des mêmes erreurs, des mêmes sophismes doit créer. Quoique vous disiez, la lumière de votre foi, après avoir peut-être longtemps vacillé sous ces souffles meurtriers, finira par s'éteindre.

Votre vertu résistera-t-elle aussi longtemps que votre foi ? Le journal trouve en vous tant de comphces I Ce n'est pas en vain qu'on laisse l'entrée libre de son imagination à toutes les peintures lascives ou simplement risquées, ni qu'on laisse sa sensibilité éprouver toutes les émotions malsaines. Les faits et gestes des héros dont on vous raconte les exploits, qui hier vous paraissaient épouvantables, finiront par ne plus vous étonner,vous y prendrez intérêt et insensiblement vous trouverez leur manière d'agir natu-

relie. La passion aidant, l'occasion se présentant, vos lèvres murmureront les mêmes paroles, vos mains accompliront les mêmes gestes (1). C'en sera fini de la délicatesse de votre conscience, et Dieu veuille que vous ne deveniez pas, vous aussi, un libertin et un parangon des vicieux. « S'imaginer que la littérature obscène laissera intacte la pureté des mœurs, que la littérature violente ne déchaînera pas la violence, que les « idées » ne seront pas des « forces », que les passions excitées resteront dans le cœur sans passer dans les actes, c'est ignorer les résultats les mieux démontrés de toute la psychologie philosophique (2). » L'habitude de lire les journaux qui prennent tout à la blague, qui sifflent et qui persiflent, pour lesquels la vie n'est qu'une fête où l'on s'amuse, qu'un théâtre où grimé on joue le rôle que le public ou l'intérêt réclame, n'altérera-t-elle pas votre goût du sérieux, votre amour du travail, votre passion du dévouement ? Tout ce qui faisait de vous un homme sur lequel la religion et la société pouvaient compter sombrera dans la futilité et la niaiserie. Et vos enthousiasmes qui s'en allaient vers les nobles causes, vers les buts utiles, s'en iront à tout ce qui passionne

(1) c Ah ! c'est que les idées lancées dans le monde par le talent littéraire, sans autre dessein que d'émouvoir les oisifs Cdisons le mot \Tai, de chercher la fortune et la renommée) ne sont pas de stériles poussières ; ce sont des grains qui germent selon le terrain où le vent les jette. Il en est dont jaillit la plante vénéneuse. L.es mains insoucieuses qui les ont lancées ne sont pas innocentes (Ed. RoD,Au Milieu du chemin. Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1899, p. 556).

(2) Alfred Fouillée : Lettre sur la responsabilité delà presse contemporaine. Re^•ue bleue, 8 jan\-if^r 1898.

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le monde des oisifs, des snobs, des jouisseurs, et vous, fils d'une race noble et fière,vous réserverez vos applaudissements à une comédienne, vos admirations à un boxeur ou à un pitre, votre attention aux misérables potins de la vie du monde et de la coulisse (1).

Vous pensez peut-être que j'exagère l'influence néfaste du mauvais journal, et si, à la rigueur, vous admettez que les inconvénients que je signale peuvent être réels, ils ne le sont que pour le peuple qui ne sait pas, ne peut pas, ne veut pas se défendre contre la tyrannie de son journal. Nous, affirment certains, nous ne les lisons que pour nous tenir au courant du mouvement des idées et des mœurs. Ce n'est qu'un vulgaire moyen d'information. Nous en prenons et nous en laissons. C'est bien le cas de dire qu'autant en emporte le vent.

« J'admire, vraiment, ceux qui se croient indépendants d'une puissance qui s'exerce sur eux tous les jours, ou plusieurs fois par jour, et contre laquelle ils ne songent même pas à se mettre en défense.

(1) « Qu'éprouvons-nous après la lecture rapide d'un journal, ou d'un roman médiocre mais i)lein de péripéties émouvantes ? Un sentiment de fatigue, les yeux sont surmenés, la respiration gênante, le corps proteste par son malaise. Au cerveau monte un sentiment de vide, de lassitude, de mécontentement. On est comme hébété. On est incapable d'ailleurs de retrouver, sans un efTort, quoi que ce soit de sa lecture. Demain, on ne pourra absolument plus rien réévoquer. C'est du temps perdu. D'ailleurs,essayons l'inventaire de ce qui reste des lectures d'une semaine, d'un mois, d'une année ! Nous serons atterrés de sa pau\Teté. Alors, ù quoi bon ?... j'ai cru que je devais « me tenir au courant » ! Se tenir au courant, c'est trop souvent écouter les bavards, et les verbomanes qui pullulent ?... à vouloir te tenir au ♦ courant », tu risques d'être emporté par le courant ? (J. Payot : Le travail intellectuel et la volonté, p. 193 et p. 222.)

« Je ne crois pas avoir le cerveau plus malléable qu'un autre, et j'aspire à boire dans mon verre, quelque petit qu'il soit ; mais je n'oserais pas dire que le journal que je lisais à l'insiant ne laissera rien de son influence dans n:ia tête. Je n'oserais pas dire surtout qu'en lisant ce journal tous les jours, même sous prétexte d'information, les jugemicnts dont il entoure cette information, s'ils sont déduits avec un peu de suite et d'habileté, n'arriveraient pas' peu à peu à entamer les miens, comme le filet d'eau d'une gouttière entame le m.arbre, et que je n'en viendrais pas, comme tant d'autres, à cet état d'esprit un peu ridicule de croire que le journal est dans mes idées, alors que c'est moi qui suis dans les siennes. Je ne me crois pas intangible sur ce point, et c'est pourquoi je choisis mes auteurs, et je gémis de l'obligation professionnelle où je suis de lire quand même bien des sottises. J'en lis le moins que je peux, et je me frotte les yeux après cette lecture, avec quelque bon Uniment ou profane ou sacré, qui maintienne la fraîcheur du regard et sa justesse. Je m'essuie les lèvres, après ce repas obligé, et je suis pris de pitié, quand je songe aux millions d'âmes qui, sans défiance, et sans défense aussi, s'associent à cette même table, la croient peut-être bien servie, et demeurent vides alors qu'on pouvait et qu'on devait les nourrir (1). »

Quand je vous demande de ne pas lire un seul mau-

(1) p. Sertillanges : loc. cit., page 205.

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vais journal, je ne pense pas seulement à vous, mais à mon pays. Si, en France,ie nombre des crimes augmente, si l'immoralité monte, si la légèreté fait place au sérieux, la faute n'en est-elle pas, pour une très large part, à la presse qui tient école de perversion, qui vicie chaque jour un peu plus l'atmosphère que nous respirons et rend la vie vertueuse, celle qui nous relèverait moralement et physiquement, difficile, pour ne pas dire impossible.

« Si la criminalité de l'enfance et de la jeunesse suit la progression effrayante que dénonce la statistique, il faut en accuser l'école sans doute, mais beaucoup plus la presse. La presse ordurière et haineuse égare et dégrade la nouvelle génération, espoir du pays. »

Ce qu'écrivait M. Fouillée dans la Revue des Deux Mondes, les criminels l'avouent eux-mêmes. C'est le mauvais journal qui a mis le poignard dans leurs mains. L'idée de leur forfait leur est venue en lisant le récit d'un crime. Ils en ont étudié avec passion tous les détails dans les journaux qui disent tout. Ils les vivaient en esprit, ils en étaient les héros. Un jour l'occasion s'est présentée, et l'idée a engendré l'acte.

La publicité faite par la presse aux forfaits que, par pudeur et pour l'honneur de l'humanité, il faudrait enfouir à six pieds sous terre, à leurs auteurs dont elle donne les photographies, raconte longuement les biographies, recueille pieusement les mots drôles de voyous, est contagieuse. Des cerveaux faibles et ma-

lades, des brutes cyniques rêvent de cette célébrité. En prison, les criminels interrogent gardiens et avocats pour savoir ce que l'on dit d'eux, si les journaux donnent leur portrait. Cette illustration les relève de leur déchéance et cette heure de gloire les paie des années de bagne (1).

Si le criminel fait souvent dans son journal l'apprentissage, combien d'hommes et de jeunes gens du crime y font celui de la débauche.

Je pourrais accumuler les témoignages, multipher les faits, ils abondent. Mais à quoi bon? Sur ce point la conviction de tous est faite depuis longtemps, et Dieu veuille que ce ne soit pas l'expérience personnelle qui nous ait éclairé sur ce point. Je veux cependant apporter ici un témoignage, et, certes, il n'est pas suspect, c'est celui de M. Léon Daudet :

« Au cours de leurs flâneries forcées, les enfants de la laïque se délectaient devant les kiosques et les

(1) t Ces a^idités morbides, ce goût du crime soulevé par la presse et qui se traduisent en honteuses démonstrations, ce n'est qu'un des lamentables efïets de la publicité détaillée des crimes. J'ose dire que c'est un des moindres. Les véritables fruits, c'est l'empoisonnement des imaginations populaires par les peintures malsaines ou cruelles ; c'est la vulgarisation de procédés de toute sorte pour voler ou pour tuer impunément s'il est possible ; c'est la contagion d'animalité ignoble ou féroce.» (Eug. Rostand, de l'Académie des sciences morales et politiques.)

« Sans autre bagage morale que ces sottises, comment ces pauvres enfants, arrivés à Tàge où les passions s'éveillent, ne se jetteront-ils pas sur tous les mauvais journaux, les mauvais livres qui leur tomberont sous la main ; et quand ils liront le récit de Tassassinat d'un rentier, du cambriolage d'une banque, ils se pâmeront devant l'adresse du cambrioleur, l'audace de l'assassin, et ils rêveront d'en faire autant. Combien de criminels ont déclaré avoir puisé dans leurs lectures l'idée de leur crime ? » (H. de Gailhard-Bancel, député. Enquête de la Croix.)

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petites librairies du quartier, dans la contemplation dos journaux illustrés et des cartes postales.

« Ici on voyait un malheureux environné de flammes auprès de sa lampe renversée, des soldats écrasés par un train, des nègres torturant un marin, un aviateur assommé sous la chute de son appareil, une noyade, une arrestation, un fou dansant sur une paillasse. Le tout violemment coloré et enluminé, avec une légende dramatique que les marmots épelaient gravement.

« Là une série de dames outrageusement décolletées ou complètement dévêtues souriaient de toutes leurs dents, envoyaient des baisers à des messieurs correctement habillés, entourés d'une guirlande de fleurs ou d'une devise.

« Ces jeunes imaginations, à l'âge où elles flambent pour un rien et où les empreintes deviennent indélébiles, se rassasiaient ainsi d'accidents, de sang, de sensualité bestiale, s'approvisionnaient pour toute la vie de violence et de débauche. Petites filles et petits garçons riaient, se poussaient le coude, s'expliquaient les choses avec ce luisant dans les yeux qui épouvante le moraliste, parce qu'il y lit clairement le mauvais mirage (1). »

Ces journalistes savent aussi bien que nous qu'en exploitant tous les vils instincts, en surexcitant les appétits de basses jouissances, ils dévirilisent, pervertissent l'âme de la patrie ; ils savent qu'à l'heure grave que nous vivons, où la France a besoin de la

(l)Léon Daudet : Ceux qui montent, roman contemporain,pagclA5.

vertu, de l'intelligence, du travail, du sang de tous ses enfants, ils sont, en étant la cause du gaspillage de toutes ces forces, les plus actifs artisans de sa déchéance. Mais, qu'est-ce que cela peut leur faire, si ce glissement vers l'abîme est lucratif ? Que leurs lecteurs s'enlisent, que la marée montante du crim^e et de l'immoralité nous submerge, que la France en meure, cela n'a pas d'importance. L'essentiel, c'est de gagner de l'argent. Ils ne font pas de la pornographie, ni du reportage sensationnel pour le plaisir d'en faire, mais parce que le public en demande et que cette besogne remplit la caisse, et permet aux actionnaires de toucher de gros dividendes, aux rédacteurs d'être royalement payés.

« Tout le mal, dans la presse, écrit un publiciste (1), provient, à mon avis, de ce qu'elle est une presse d'argent et une presse démocratique. S'adresser au plus grand nombre, lui plaire et lui plaire par tous les moyens ; représenter ainsi une clientèle innombrable, en disposer, et, de ce chef, faire le plus d'affaires, et les plus grosses affaires ; devenir, en un mot, une puissance d'argent par la puissance du nombre, s'imposer à la fois au second par le premier et au premier par le second ; toute l'histoire de la presse est là, et il ne peut sortir d'elle, logiquement, que ce qui sort, en général, du nombre et de l'argent.

» Qu'en sort-il donc ? Vous le savez, et vous le voyez. Dès l'instant qu'il s'agit de s'installer auprès de

(1) ^Maurice Talemyer : Reoue Bleue, 4 décembre 1897.

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50.000, 100,000, 500.000 lecteurs, et de s'y installer de force, n'importe comment, à travers toutes les concurrences, il ne faut même pas seulement flatter leurs goûts, mais leurs vices, et leur dire toute autre chose que la vérité.

« L'argent, d'autre part, étant le but, tout sera nécessairement sacrifié à l'argent. Allez au journal le plus honnête, ou même le plus littéraire, donnez-lui à choisir entre une belle page et une bonne annonce, il ne prendra certainement pas la belle page.

« Et songez à la pente sur laquelle se trouve une presse comme celle-là, à la nécessité pour elle de gagner toujours plus d'argent en faisant toujours plus d'affaires, et de donner toujours plus de nouvelles, toujours plus étonnantes, plus rapides, plus pimentées.

« Enfin, pensez au personnel qui sera naturellement le mieux approprié à un pareil journalisme, et qui régnera par lui sur le pubHc, le tiendra et le dirigera, et vous regarderez sans surprise les événements de votre époque.

« Rien ne vous étonnera plus, et tout vous semblera même fort raisonnable. Vous féliciterez l'argent de n'être pas plus l'argent qu'il ne l'est, le nombre de rester, comme sottise et comme corruption, dans les limites où il veut bien rester, et certaines gens de nombre et d'argent de se maintenir les gentlemen que nous les voyons (1). »

(1) « Cette institutrice de la nation n'a guère plus de moralité qu'une racoleuse des rues au service d'un souteneur enrichi, et elle

Eh bien, le grand, l'infaillible moyen de faire disparaître cette presse ou de la faire changer d'attitude, ce n'est pas de protester dans nos conversations ou dans d'éloquents discours contre ces procédés, ce n'est pas de demander au pouvoir d'intervenir pour l'obliger à observer les lois les plus élémentaires de la morale, c'est de lui refuser votre argent.

En achetant un journal, en lui donnant vos annonces vous le favorisez. Vous lui dites, et de la manière la plus explicitera seule d'ailleurs qu'il comprenne : ta façon d'agir me plaît, continue. Et à cause de vous et de vos semblables, à cause de tous les honnêtes inconscients, il continuera de plus belle. Comment appelez-vous ça ? Que vous le vouliez ou non, moi j'appelle cela une mauvaise action. Les trois sous que vous donnez à la tenancière du kiosque ou au crieur de journaux, c'est une prime à la honte, c'est un coup de pioche dans l'édifice social qui vous abrite.

Si tous les bons Français comprenaient leur devoir et leur responsabilité, s'ils avaient conscience de la puissance de leur geste, le petit geste insignifiant qui consiste à tirer de son gousset quelques pièces de monnaie, s'ils n'achetaient jamais un mauvais jour-

est à coup sur moins surveillée. Avant tout, il faut gagner de l'argent, si la publicité honnête vaut moins que le chantage, on emploiera le chantage, si la vérité attire moins que le mensonge, on mentira sur toutes les lignes; si Técrivain obscène a plus de clientèle que Técrivain honnête, on emplira le journal de pornographies variées ; si l'appel aux passions, si la calomnie, si l'injure fait monter le tirage, on traîner i dans la boue, on écorchera sans scrupule tous les hommes pubhcs 1 i,Henry Berancer, Revue bleue, 22 jan\ier 1898.)

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liai et s'ils voulaient user de leur influence sur les personnes de leur entourage pour les amener à agir de la môme façon, la mauvaise presse aurait vécu. Car le jour où actionnaires et rédacteurs intéressés à la vente se rendraient compte que les fonds baissent et que l'impiété, l'immoralité et le crime ne font plus recette, on donnerait aux lecteurs une autre pâture. La loi de l'oiïre et de la demande régissent cette industrie du journalisme comme les autres. Demandez de la vertu on vous en donnera, de la honte on vous en versera à pleins bords.

l'inertie des catholiques

Quand il s'agit de presse, serons-nous, nous les fils de la lumière, moins habiles et moins empressés que les enfants des ténèbres ? On pourrait le croire, en voyant combien la masse des catholiques, aujourd'hui encore, se désintéresse de l'action de la presse honnête et catholique. Quand on compare les chiffres de tirages des divers journaux mauvais et neutres avec ceux de la plupart de nos journaux, quand on sait les difficultés morales et matérielles au milieu desquelles se débattent nos journahstes catholiques, tandis que leurs adversaires ont entre les mains tous les éléments de succès et sont sûrs de l'armée qu'ils entraînent à la bataille ou au plaisir, on est vraiment honteux.

Comment exphquer cette inertie des, catholiques ? On ne peut certes pas arguer de leur ignorance. Depuis longtemps, des laïques clairvoyants poussent cri

d'alarme sur cri d'alarme. Dès 1875, M. Alphonse Baudon, président général des conférences Saint- Vincent-de-Paul, écrivait au comité catholique une lettre qui était une véritable prophétie : « A mon sens, la sérieuse importance de la presse n'est pas assez comprise par les fidèles.* On songe à bâtir des églises, à faire des conmiunautés, à multiplier les asiles pour les orphelins et les pau\Tes — ce qui est évidemment au rang des œuvres les plus nécessaires ; — mais on oublie qu'au dessus de tous ces besoins il en est un autre qui, par la force des choses, prim.e tout le reste : c'est l'extension de la presse catholique, au moins dans certains pays, au nombre desquels je place la France.

« Car si la presse catholique n'est pas soutenue, encouragée, élevée à la hauteur qu'elle doit atteindre, les églises seront désertées sinon brûlées; les communautés seront d'autant plus expulsées qu'elles seront plus assises ; et les maisons de charité, les écoles ellesmêmes seront enlevées à la religion qui les aura fondées.

« A moins d'un miracle, les efforts des cathoUques seront donc inutiles tant que la presse sera entre les mains de leurs ennemis. ?)

Et, depuis lors, est-il un seul congrès où des orateurs n'aient essayé de convaincre les cathohques du devoir impérieux de combattre la mauvaise presse et de favoriser la bonne ? Est-il une seule ligue, un seul groupement catholique qui ne se soit proposé comme

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un de ses buts l'apostolat par la presse ? Les évêques dans des lettres pastorales, dans des discours ne cessent de multiplier les avertissements, Rome ellemême a fait entendre sa voix. Léon XIII a parlé de l'œuvre de la presse dans plus de quarante documents publics. Pie X et Benoît XV rappelaient constamment sur ce sujet les graves enseignements de leur prédécesseur.

Malgré ces solennels avertissements, on rencontre des catholiques qui, sous prétexte qu'on s'est passé autrefois du journalisme et qu'on ne s'en trouvait pas plus mal, s'imaginent qu'on peut bien encore s'en passer aujourd'hui.

« Ah ! la presse, disait Pie X à un publiciste, on ne comprend pas encore son importance. Ni les fidèles, ni le clergé ne s'en occupent comme il le faudrait. Les vieillards disent quelquefois que c'est une œuvre nouvelle et que jadis on sauvait bien des âmes sans s'occuper de journaux. C'est bientôt dit : autrefois ! autrefois I Mais on ne fait pas attention qu'autrefois le poison de la mauvaise presse n'était pas répandu partout et que, par conséquent, le contrepoison des bons journaux n'était pas également nécessaire ! Il ne s'agit pas d'autrefois. Nous ne sommes pas à autrefois ; nous sommes à aujourd'hui ! Eh bien, c'est un fait qu'aujourd'hui le peuple chrétien est trompé, empoisonné, perdu par les journaux impies. En vain, vous bâtiriez des églises, vous prêcheriez des missions, vous fonderiez des écoles ; toutes vos bonnes œuvres.

tous VOS eftorts seraient détruits, si vous ne saviez pas manier en même temps l'arme défensive et offensive de la presse catholique, loyale, sincère. »

La véritable cause de l'insouciance des catholiques à l'égard de la bonne presse, c'est que beaucoup, iiui ne prêtent qu'une oreille distraite aux enseignements de leurs pasteurs, n'ont pas réfléchi un instant à la puissance de la presse, qui, suivant le mot du cardinal Dubois, « doit être utilisée pour le bien », et devenir, comme l'Eglise elle-même, l'éducatrice éclairée du peuple, son guide sur les chemins de son avenir. D'autres, pour se dispenser de faire les efforts que demande cet apostolat, comm.e d'ailleurs tout apostolat, pour ne rien changer à leurs habitudes routinières, s'imaginent volontiers que la presse catholique et sa propagation sont l'affaire du clergé. Cette œuvrelà, pour agir efficacement sur l'opinion et pour produire de sérieux résultats, exige, plus qu'aucune autre œuvre, le concours, d'un bout à l'autre du territoire, de toutes les bonnes volontés. La presse catholique ne deviendra l'efficace auxiliaire de la régénération du pays que le jour où elle pourra jeter dans les masses des journaux plus puissants que ceux dont elle dispose aujourd'hui, mieux informés, mieux illustrés, mxieux rédigés que les journaux d'en face et qui s'imposeront à l'attention de tous. Alors, mais alors seulement, levier puissant, elle soulèvera les consciences populaires, la terre même de France. Sous cette poussée vigoureuse la vie chrétienne se dévelop-

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pera, l'ordre social deviendra plus juste et plus fraternel, la vie nationale, par l'utilisation de toutes les forces vives de la race, s'épanouira.

Cette œuvre de la presse, à elle seule sans doute, ne suffit pas pour refaire la France. Elle n'en remplace aucune, mais elle est nécessaire à toutes. Si nous la négligeons, toutes nos autres œuvres seront frappées de stérilité ou du moins leur action restera très limitée. Elles ont besoin qu'une presse d'esprit chrétien les soutienne de son influence et leur donne sa puissance de rayonnement.

De plus peut-on réfléchir à l'état actuel de la société sans comprendre le rôle de la presse, et par conséquent l'impérieuse nécessité de ne pas nous désintéresser de son rôle, « Nous oublions trop souvent que nous sommes en démocratie, disait un jour le secrétaire général de « la Presse pour tous )),M. Laudet ; qu'elle soit un, bien ou qu'elle soit un mal, peu importe, elle est, et il faut compter avec elle ; comment donc se fait-il que nous fassions si peu de chose pour l'éclairer ?... C'est de ce côté-là que nous devons diriger particulièrement nos efforts ; puisque nous dépendons du suffrage universel, puisque sur dix électeurs il y en a neuf qui appartiennent au peuple, comment se fait-il que nous ne sentions pas la nécessité d'avoir une presse qui vulgarise auprès du peuple les grandes notions dont il n'a le plus souvent qu'une conception trop incomplète ? »

Donc, si variées et si nombreuses que soient les

œuvres dont nous nous occupons, nous devons faire une place dans notre activité à l'œuvre de la bonne presse. Et quand je parle de place à lui donner, je n*entends pas parler de cette place de parent pauvre, que certains, estimant lui faire beaucoup d'honneur, lui accordent, en se contentant de payer leur abonnement, ou en donnant par commisération trois sous à un vendeur, comme on jette une aumône dans Tescarcelle d'un mendiant ; non, elle a droit à une place de choix. Si nous voulons qu'elle vive et qu'elle grandisse, nous devons tous lui apporter notre concours personnel et persévérant.

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