QUELS CONCOURS DEVONS-NOUS APPORTER A NOS JOURNAUX
On les ignore, faisons-les connaître. On organise autour d'eux la conspiration du silence, faisons-leur de la publicité. Lisons-les ostensiblement. Toutes les fois que l'occasion se présente, parlons-en avantageusement, signalant la justesse et la rapidité de leurs informations, l'actualité et le sérieux de tel ou tel article. Nos journalistes catholiques ont besoin de notre sympathie. Ils souffrent de voir leurs alliés naturels, ceux dont ils défendent les intérêts et l'idéal, ceux pour lesquels ils bataillent et reçoivent des coups, s'en aller porter à d'autres, à ceux mêmes qui les attaquent et les bafouent, leur bienveillance. Pour le journal libertin, neutre ou mondain, on n'a jamais assez de louanges ; on lui trouve de l'esprit et de la verve ;
on vante la forme et le fond de ses articles, la qualité de son papier et la science de sa mise en pages. S'il va un peu loin dans ses attaques, s'il dépasse les bornes de l'impudeur admise, on trouve facilement des excuses. On réserve les critiques, et les plus acerbes, au journal((bien pensantw.Lcsmoindres négligences dans le style, dans l'information, dans la distribution, bien excusables cependantquandon sait les difficultés du journalisme, ne trouvent pas grâce à nos yeux. Dès qu'on a dit, d'un petit air narquois, « journal de curés ou des bonnes de presbytères », on se croit dispensé de porter tout autre jugement. Si on s'y est abonné pour faire plaisir à quelque dévote personne, et acheter ainsi une paix que d'incessantes sollicitations troubleraient, on s'en excuse en disant : ce n'est pas pour moi, mais pour mes domestiques.
Lire la bonne presse, la propager, c'est déjà la soutenir, mais cela ne suffît pas. Nous devons l'aider en l'approvisionnant de nouvelles, en lui prodiguant nos conseils, et à l'occasion nos corrections. Quelle presse incomparable nous pourrions avoir, si tous ceux qui sont capables de collaborer à un journal, et ils sont nombreux chez nous, voulaient s'en donner la peine I Comme nous trouverions un journal bien fait à partir du jour où nous y lirions notre propre prose, et comme ceux qui nous connaissent s'y intéresseraient ?
Pour se développer et pour devenir la royale messagère de la vérité à travers la France, notre presse a
besoin de ressources. Elle doit lutter contre de puissantes organisations, contre des hostilités de toutes nature. Et si nous voulons que nos journaux soient les mieux rédii^és, soient les premiers et les plus rapidement informés ; si nous voulons qu'ils se présentent au i)ublic sous une forme attrayante, dotons-les largement. Nos sympathies, nos abonnements, nos annonces, que nous leur réserverons à l'exclusion de tous les autres journaux, ne suffisent pasaujourd'hui àremplir leur caisse. Ce qui leur faut, c'est notre bourse ouverte, non pour de sordides subventions, misérables rognures d'un superflu que l'on dissipe souvent en futilités, mais pour de riches subsides. Et ces subsides, au lieu de les égarer sur des journaux inutiles ou perpétuellement moribonds,concentrons-jes sur des journaux que nous outillerons puissamment, qui pourront s'assurer le concours d'un personnel, directeurs, rédacteurs, collaborateurs de premier ordre, qui pourront consacrer des sommes importantes à la publicité, à la propagande, et qui un jour, parce qu'ils n'auront pas à lutter constamment avec d'épuisantes difficultés financières, deviendront non seulement des œu\Tes merveilleuses d'apostolat, mais aussi d'excellentes affaires, qui seront pour nous comme celles de nos concurrents des placements rémunérateurs. Rémunérateurs par les dividendes que toucheront les actionnaires ; rémunérateurs aussi et surtout,parce que cette presse agissant puissamment sur l'opinion publique et par elle sur nos gouvernants, arrêterait rœu\Te de
laïcisation qui nous oblige sans cesse à des œuvres nouvelles et coûteuses, parce qu'elle nous aiderait à obtenir justice pour nos écoles dont l'entretien est un si lourd fardeau, pour l'Eglise dont la spoliation même légale ne peut pas être définitive, pour nos œuvres de jeunesse et de bienfaisance, qui ont droit aux mêmes subventions que les œuvres laïques similaires.
Quelques millions opportunément consacrés à la presse nous auraient peut-être dispensé de dépenser des centaines de millions que nous avons consacrés à relever des ruines et qui eussent été mieux utilisés à des œuvres de progrès social. Donner à la presse catholique, c'est plus charitable et plus patriotique que de fonder des hôpitaux, des crèches et des dispensaires. C'est l'œuvre du temps présent.
« Que tous ceux qui veulent voir fleurir la religion et la société, écrivait Léon XIII, que tous ceux-là protègent de leurs libéralités la fécondité de la presse, chacun proportionnant ses largesses à sa fortune. Les soldats de la presse ont un absolu besoin de ces secours, sans lesquels leurs travaux n'auraient que des fruits chétifs... C'est le devoir des fidèles de soutenir la bonne presse en concourant directem.ent, chacun dans la mesure de ses moyens, à la faire vivre et prospérer. En quoi nous croyons que, jusqu'à présent, on n'a pas fait assez (1). »
(1) « Ce sont aussi des legs et deslej^s importants que nous devrions voir consacrer à la bonne presse. Mais cette orientation de leurs libéralités est à peu près inconnus de nos catholiques. Ils donneront quel-
LA CONQUÊTE DES HOMMES. — l3
A tous CCS concours, nous ajouterons celui de la prière. « Aucune sainte et féconde entreprise ne peut être menée à bien sans le secours de Dieu, nous dit Mgr Delamaire, et la lutte contre la mauvaise presse moins encore que toute autre, car, en réalité, il s'agit, par elle, de susciter des apôtres, de convertir des pécheurs, de chasser l'erreur et de vaincre le mal. Or, cette grande œuvre, la grâce de Dieu seule peut vous donner de l'accomplir. Vous la demanderez donc, et nous aurons la consolation de vous voir unir, sans cesse, aux efforts de votre pensée, aux combinaisons de votre sagesse, à votre action intense, la prière, et, avec elle, la pénitence. »
Catholiques nous serons donc des lecteurs, des collaborateurs, des bienfaiteurs de la bonne presse. Tout ce que nous pouvons faire pour elle, nous le ferons de grand cœur, car nous sommes assurés que le jour où la France aura la presse que rêvent les apôtres,la pacifique et sainte bataille des intelligences à délivrer de Terreur, des âmes à ramener à Dieu, sera en grande partie gagnée.
quefois des millions dans leurs testaments pour construire de vagues palais dont on ne saura que faire, ou pour remplir les caisses d'une Assistance publique, qui gardera f,0 o o de cet argent pour augmenter le confortable de ses employés, et la pensée ne leur %-iendra pas qu'avec les m-êmes ressources dirigées vers la presse, ils auraient pu libérer des milliers d'àmes et sauver tout un pays. Puissent-ils, à notre parole, ou^Ti^ enfin les yeux et diriger leur zèle si dévoué vers les œu\Tes que nous lui indiquons ! * (La Presse, par Mgr Delamaire, archevêque de Cambrai, t Moyens de Ja soutenir », page 23.)
L'Apostolat par l'Elite.
t L'Ftlat démocratique, qui est celui auquel vont les préférences de notre époque, s'accommode fort l)ien de l'existence d'une aristocratie morale. Que dis-je ? Il la réclame impérieusement comme son support, sa réserve et sa sauvegarde. »
(Cardinal Mercier, Œuvres pastorales, t. III, p. 157.)
« On n'est jamais pionnier pour se trouver tout de suite en grande compagnie. »
(L'abbé de Tourville.)
« Refaire une tête de peuple, tout nous ramène à cela.»
(M. BouTMYj fondateur de l'École libre des sciences politiques.)
ï Non numerantur, sed ponderantur, disait Cicéron ; ce qu'on pourrait traduire en langage moderne : la puissance numérique cédera toujours à l'action dynamique.
« La terre est remplie d'une immense désolation, parce qu'il n'est personne qui réfléchisse dans son cœiu*. » (Isaïe.)
« Parmi les moyens de réforme, il n'en est aucim qui ait produit des ellets plus éclatants, plus multipliés et plus merveilleux que les exercices de la retraite. »
(Saint Vincent de Paul.)
« Aujourd'hui vingt hommes bien unis, joignant la vertu au talent, donneraient à l'esprit public une impulsion définitive. La tAche n'est donc point impossible ; elle serait plus facile. Dieu aidant, que celle qui, au temps de la corruption gallo-romaine, fut accomplie par les sept apôtres de la Gaule. »
(Le Play, La paix sociale après le désastre, 1871.)
« Tant qu'il restera une àme de bonne volonté pour se mettre à ce creuset, la notion du catholicisme intégral ne s'oblitérera pas... Par cette théorie de la sanctification, le type de la vertu totale est immortalisé dans les âmes et protégé contre toutes les mutilations de l'avenir. »
(Le Père Caussette.)
L'Apostolat par l'Elite.
Dans les jours longs comme des siècles où, dans nos tranchées, nous préparions la victoire, et où, dans vos régions envahies, vous attendiez la délivrance, nous pensions souvent, n'est-il pas vrai, à l'avenir de notre pays. Nous disions, et de nombreux faits nous encourageaient à parler ainsi, que la France de demain ne ressemblerait pas, ne pouvait pas ressembler à celle d'hier. Nous redisions sans cesse, afin d'ancrer (^avantage dans nos âmes cette conviction dont nous avions besoin pour rester forts, que la France sortirait régénérée de l'épreuve et que, dans l'ordre social nouveau qui suivrait la guerre, les cathohques ne seraient plus traités en parias dans leur pays. N'étaitce pas pour notre salut individuel et national que Dieu nous conduisait à l'école de cette grande éducatrice qu'est la mort ? Serait-il possible que des hommes qui auraient vécu de longs mois à son contact, qui l'auraient regardée chaque jour de leurs yeux de chair ne comprennent pas le prix et le sérieux de la vie ? Les combattants transformés par les combats transformeraient à leur tour la patrie qu'ils auraient sauvée et qui s'incarnerait en eux.
Quelles désillusions ! Que sont les ruines matérielles à côté des ruines morales! Depuis les derniers rangs de la hiérarchie sociale jusqu'à ses plus hauts sommets, il y a comme un vent de luxure et de cupidité qui traverse les âmes en tempête, éteignant les pures lumières qui les guidaient dans leur marche vers l'idéal, jetant à terre l'édifice péniblement élevé des convictions religieuses. Une voix seule est encore capable de réveiller des énergies que l'on pouvait croire à tout jamais endormies, c'est la voix qui appelle au plaisir. Travailler le moins possible, jouir toujours davantage, tel semble être le dogme de la société nouvelle.
Pendant la guerre nous pouvions redire le mot de saint Etienne : « Je vois les cieux ouverts », et, confiants dans les infinies miséricordes d'un Dieu bon, nous pouvions ajouter, je vois les âm.es purifiées par le sang s'élancer en rangs pressés vers les portiques éternels. Aujourd'hui, des abîmes sont ouverts sous nos pieds, et les âmes que la luxure blesse à mort s'y précipitent en foule.
Et en politique, pouvons-nous affirmer qu'il y ait un réel changement à notre égard. Ah ! je sais bien que certaines bonnes volontés en haut lieu voudraient nous donner une pleine et entière liberté, mais on n'ose pas. On entr'ou\Te timidement les portes par où pourrait passer le grand courant pacificateur et, c'est à peine si, de temps en temps, une bouffée d'air libre arrive jusqu'à nous. Le vieil anticléricalisme
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n'est pas mort. S'il craint encore de se manifester au grand jour de peur de heurter trop violemment l'opinion publique, il essaie de regrouper des troupes un instant dispersées pour les mener à des batailles nouvelles ; et les voix éraillées d'antan, auxquelles font écho d'imprudentes voix plus jeunes reprennent dans nos parlements et dans la presse le vieux refrain des lois intangibles. Le journal Le Temps, qui, certes, n'est pas suspect, écrivait, il y a quelques mois, en parlant du récent couvent maçonnique :« Use trouve donc encore des hommes qui se flattent d'être des penseurs et des libres-penseurs, pour reprendre, après les cinq années de guerre qui ont bouleversé le monde, l'exact vocabulaire d'avant-guerre, dont les termes sont devenus à peu près incompréhensibles. » Sans doute, avant la guerre, nous avions des difTicultés. Le génie du mal inventait chaque jour des moyens nouveaux et plus perfides pour corrompre les âmes, mais à ses attaques nous opposions une résistance qui, si elle n'était pas toujours pleinement victorieuse, enrayait du moins les progrès du mal. Souvent, prenant l'olïensive, nous lui arrachions quelques-unes de ses plus belles conquêtes, et le retentissement de ces conversions ébranlait les indifférents. Notre jeunesse était ardente au bien, et en la contemplant, les plus pessimistes renaissaient à l'espérance. Nos églises se remplissaient, et en voyant cette foule de vrais croyants venir, dans un siècle incrédule et hostile, s'agenouiller aux pieds des autels, nos ennemis.
qui, un instant, nous avaient cru vaincus, commençaient à douter de leur victoire. Il semble que toutes ces promesses d'avenir aient été emportées dans la grande tourmente. Où sont nos jeunes gens d'hier ? Quand, devant Dieu, nous les nommons comme si nous voulions les appeler à notre secours, à chaque nom qu'épelle notre cœur, nos lèvres répondent : mort au champ d'honneur. Où sont les œuvres d'avant-guerre organisées au prix de tant d'etïorts ? Beaucoup de ceux sur lesquels elles reposaient sont auprès de Dieu ; ou bien quand ils sont encore là, fatigués de faire appel à des troupes qui ne répondent plus, ils s'avouent impuissants et abandonnent la partie.
Est-ce que tout est fini ?
Faudra-t-il que, semblable au vieux Jérémie, qui, sur les ruines fumantes de Jérusalem ou du fond de sa caverne, poussait ces plaintives lamentations dont l'écho remplit encore l'univers, nous nous contentions de pleurer sur nos malheurs ? Xon, car sans parler de Dieu qui nous reste, et qui fait que les paroles qu'il inspirait jadis : mium infîrmor tune potens sum, sont vraies pour nous com.me elles l'étaient pour le grand apôtre (1) ; sans parler de la vertu rédemptrice du sacrifice et du sang de tous ceux qui ont souffert et sont morts, en pensant au divin Crucifié, je dis que, mêm.e à l'heure actuelle, nous n'avons pas le droit de désespérer. La jeunesse catholique n'est pas tout
(1) Saint Paul, II, Corint., xii-10.
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entière restée sur les champs de bataille. La mort, que cette jeunesse ardente, riche des promesses de vie éternelle, semblait braver, la mort a fauché sans relâche dans ses rangs. Mais avant que tous ne fussent tombés, la grande moissonneuse a dû s'avouer vaincue. Il nous reste encore des jeunes gens, et des meilleurs. Ils répondront à notre appel, les conviant, au dévouement comme leurs compagnons d'armes ont répondu à l'appel de Dieu et de la Patrie les conviant au sacrifice suprême. Si certaines de nos œuvres ne sont plus que des grands corps sans vie, est-ce que,rassemblant les hommes qui nous restent, soldats et chefs de notre armée catholique d'hier, nous ne pourrons entraîner à l'action ces masses inertes qui souvent n'attendent pour revivre qu'un de ces mots riches de divin et par conséquent de puissance créatrice. Nous ne sommes pas faits pour pleurer sur des ruines. « Les hommes n'ont le droit de pleurer, disait un jour Etienne Lamy, que s'ils ne peuvent plus combattre. »
Faudra-t-il que, semblables à cet autre prophète, qui, aux jours des grands désastres d'Israël, sur les rives des fleuves assyriens, déchirait les voiles de l'avenir et, dans une éloquence de feu, faisait briller l'espérance aux yeux du peuple captif, nous nous contentions de chanter les relèvements futurs mais lointains, en disant que si Dieu, eu égard au passé de notre race si riche de vertus et de services rendus à la cause de l'Eglise, n'avait pas permis que nous fussions ensevelis dans un Waterloo gigantesque, ce n'était
pas pour nous laisser ensuite lamentablement périr dans la boue ? Non. Que l'espérance en des jours meilleurs nous soit un stimulant, et que de nouveaux Ezéchiel nous la prêchent sans cesse, mettant en relief 'tous les motifs que nous avons d'espérer, et le respect et l'estime dont nous entourent ceux qui,hier,n'avaient contre nous que des préventions, et les précieuses recrues que la guerre nous a amenées après les avoir arrachées à la frivolité, à l'incrédulité et même à la haine, et la notion encore vague chez certains, très nette chez d'autres, que sans Dieu et sans son Christ, sans le catéchisme enseigné et pratiqué, une société, que l'anarchie ébranle et menace de submerger, est irrémédiablement vouée à la ruine, c'est très bien, mais cela ne suffit pas. Ce qu'il nous faut ce sont de véritables imitateurs de ces hommes qui, un jour, du milieu du peuple de Dieu en exil, se levèrent et reprirent la route de Jérusalem, des imitateurs de Zorobabel qui releva le temple de ses ruines, des imitateurs d'Esdras qui remit en honneur le livre de la loi, des imitateurs de Néhémie qui rebâtit les murs de la ville. Ce qu'il nous faut, ce sont des hommes d'action qui non seulement mesurent les profondeurs du mal dont nous souffrons, conséquence d'un passé déjà lointain et suite presque inévitable d'une guerre trop longue, mais aussi se rendent compte des possibilités pour le bien, nulle part aussi grandes que dans notre peuple, et se mettent résolument à l'œuvre de la reconstitution morale et religieuse de la France.
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LE salut par L liLITE
Quand on mesure la tâche à accomplir, les ruines à relever, les âmes à guérir, les libertés à conquérir, on est effrayé. On se dit qu'une armée d'apôtres travaillant pendant un siècle n'y suffirait pas. Et pour entreprendre ce gigantesque travail, combien sommes-nous et que sommes-nous ?
Combien sommes-nous ?
Parmi nos concitoyens, les uns ignorent tout de la religion, tout, jusqu'aux notions les plus élémentaires. L'école laïque étant sur ce sujet muette ou hostile, la presse étant en grande majorité neutre ou franchement irréligieuse, ils n'ont souvent entendu parler de Dieu, du Christ, de l'EgUse que par ceux qui les insultaient ou les raillaient. Les autres ne connaissent ces divines réalités que par un enseignement religieux reçu, et souvent bien incomplètement, dans la première enfance. Ils ont abandonné les pratiques religieuses presque aussitôt après leur première communion, parce que c'est l'habitude, où dès l'âge des passions, parce que le Christ est devenu alors un gêneur. Ils ne se rappelleront qu'ils sont baptisés que dans les rares circonstances de la vie où certains actes religieux sont encore imposés par le milieu social dans lequel ils vivent. D'autres enfin, pris dans l'engrenage d'une vie toute matérielle, n'ont pas d'autres horizons que la terre. La religion n'est pas faite pour eux. C'est un objet de luxe à l'usage des riches.
En face de cette immense armée d'indifférents, pouvons-nous du moins ranger en bataille tous les croyants fidèles, tous ceux qui sont chrétiens autre- ^ment que de nom.
Non. «Beaucoup de chrétiens sont hors d'état d'embrasser du regard les intérêts généraux du christianisme. Tout ce qu'ils peuvent faire est d'accorder une attention, déjà difficile et méritoire, à l'œuvre de leur salut individuel.
« Beaucoup sont d'humeur pacifique; nés pour être protégés, ils ne savent pas se défendre eux-mêmes ; et les exigences de la lutte les trouvent incertains et timides (1). »
Il reste le petit nombre.
C'est avec ce petit nombre, j'en ai le ferme espoir, que nous conquerrons le monde.
J'entends retentir à mes oreilles une parole qui, un jour, est sortie des lèvres d'un homme dont les vœux ne peuvent pas être stériles, dont le bon vouloir ne connaît pas d'obstacles, et qui, à son gré, dispose de la victoire ou de la défaite, cet homme, c'est un Dieu, c'est Notre Seigneur Jésus-Christ : « Ne craignez pas, petite troupe, disait-il à ses timides apôtres, il a plu à votre Père céleste de vous donner la victoire (2). »
Quand, mesurant nos forces et celles de l'ennemi; quand, nous reconnaissant inférieurs en nombre, en ressources, la défaillance sera près d'entrer dans
(1) Mgr D'HuLsr : Œuvres oratoires, II, page 160.
(2) Saint Luc, ch. XII, v. 37.
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nos âmes, nous prêterons l'oreille à cette voix divine, et elle nous réconfortera, comme, au cours des siècles, elle a réconforté tous ceux qu'épouvantait la grandeur des tâches que le ciel peut imposer à des forces humaines.
Si cette parole ne nous suffisait pas, les faits, du moins, devraient nous convaincre.
Comment le monde a-t-il été christianisé ? Dans la foule qu'il évangélisait, le Christ a choisi des apôtres, des disciples, des amis, et pendant trois ans il a instruit, formé ce petit troupeau, semence féconde des abondantes moissons venues plus tard. Et quand, obéissant aux ordres du Maître, et forts de ses divines promesses, les apôtres sont partis à la conquête du monde, ils n'ont pas eu l'ambition iolle de conquérir d'un coup des villes et des nations ; ils ont partout constitué des communautés qui ont été le ferment chargé de faire lever la pâte. Et ainsi, de proche en proche, âme par âme, le monde a été gagné à l'Evangile (1).
C'est un petit troupeau qui a conquis le monde, ce
(1) « Les inoculations qui régénèrent ne se font pas en masse, mais en détail. Il faut constituer des foyers de vie surnaturelle, d'où la contagion du bien se répande . Quelques-uns d'entre nous ont pu rêver, à certaines heures, d'une conquête collective par l'inlluence du pouvoir. Dieu ne l'a pas permis.
« C'est l'esprit qu'il faut atteindre, et, pour atteindre l'esprit, il n'est pas nécessaire d'avoir à son service les ressources de la puissance publique, les apôtres ne les ont pas eues. 11 ne nuit pas d'être persécutés ; les apôtres ont subi des persécutions que nous ne connaîtrons jamais. Ce qui est nécessaire, ce qui suffit, c'est de communiquer ù des i\mes choisies un principe de vie divine et de faire de ces âmes transformées des agents propagateurs de la vérité et de la grùce.»
sont des petits troupeaux qui l'ont restauré chaque fois qu'il en a eu besoin.
Quelle triste époque dans notre histoire que le xii^ siècle. C'est la nuit noire, c'est la décadence dans les cloîtres, c'est la glorification des passions avec le manichéisme, c'est l'ignorance religieuse et comme conséquence le triomphe de l'hérésie. Il n'y a plus d'amour, plus de mœurs, plus de vérité. Les âmes s'en vont aux abîmes ; et il semble que tout soit perdu. Tournez quelques feuilles, et c'est le récit des merveilles du xiii^ siècle, un des plus beaux de l'histoire. Aux ténèbres succède la lumière, à la corruption la sainteté, à l'erreur la vérité. Les monastères se multiplient et répandent autour d'eux la vertu ; les universités s'organisent et deviennent des foyers de lumière ; du sol surgissent ces merveilleuses cathédrales, poèmes de foi et d'amour. L'influence surnaturelle de deux hommes, Dominique de Guzman et François d'Assise, qui entraînèrent à leur suite une pléiade d'âmes d'élite, suffit à expliquer ce mouvement (1).
(1^ « Qu'y iavait-il de plus désespéré en 120r, que l'état religieux du Laniiuedoc ? Le prince était un hérétique passionné ; la plupart des barons favorisaient l'hérésie ; les évoques ne montraient aucun souci de leurs devoirs, et quelques-uns, tels que l'évcque de Toulouse et l'archevêque d'Auch, étaient souillés de crimes publics ; le clergé avait perdu l'estime ; les catholiques demeurés fidèles n'étaient plus qu'im petit nombre ; l'erreur insultait par le spectacle d'une vertu factice aux désordres de l'Église ; et le découragement avait atteint ceux-là mêmes qui portaient une foi inébranlable dans un cœur chaste et fort. Mais ces deux chrétiens qui passent suffisent pour tout changer. Us relèveront le courage des légats du Saint-Siège, ils confondront les hérétiques par un apostolat pauvre et austère.
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La société française du xvi^ siècle était, certes, bien malade. Les guerres dites dereligion venaient de sévir sur le pays, elles-mêmes précédées de tout un régime de mœurs débordées. La miséricordieuse Providence qui voulait sauver notre pays suscita, çà et là, de 1600 à 1620, des prêtres admirables, comme de Bérulle et saint François de Sales. Ils dirent aux gens du monde: « Ne gémissez donc pas tant, réformez- vous vous-mêmes pour commencer ; puis groupez-vous, formez des cercles chrétiens, vous rayonnerez ensuite, et vous verrez que tout ira mieux. » Ainsi fut fait. Ce furent des groupes, petits numériquement, qui régénérèrent alors le monde et qui nous donnèrent le grand siècle 1
Que pouvait-on espérer de cette France de la Révolution, dont Chateaubriand, revenant d'exil, nous décrivait la si poignante désolation. « On eût dit que le feu avait passé dans les villages ... à droite et à gauche du chemin se montraient des châteaux abattus ; de leurs futaies rasées,il ne restait que quelques troncs équarris, sur lesquels jouaient les enfants. On voyait des murs d'enclos ébréchés, des églises abandonnées, dont les morts avaient été chassés, des clochers sans cloches, des cimetières sans croix ; des saints sans tête
affermiront les fîmes chancelantes, consoleront les Ames fermes, arrocheront l'épiscopat à son apathie ; un grand évêque montera sur le siè^e de Toulouse, et si le succès n'est pas décisif, il sera toujours assez remarquable pour manifester de quel côté est la raison, la droiture, le dévouement, et la certitude d'une cause divine. >> (P. Lacou- DAiRE, Vie de saint Dominique^ chap. lîl, in finem.)
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et lapidés dans leurs niches. Sur les murailles étaient barbouillées des inscriptions républicaines déjà vieillies : Liberté, Egalité, Fraternité ou la .Vor/. Quelquefois on avait essayé d'efïacer le mot Mort, mais les lettres noires ou rouges reparaissaient sous une couche de chaux. Cette nation, qui semblait au moment de se dissoudre, recommençait un monde, comme ces peuples sortant de la mort ou de la barbarie et de la destruction du moyen âge (1). »
Et qui donc devaient être les artisans de ce recommencement ? Quelques hommes à l'âme ardente, à la foi vive, des convaincus et des enthousiastes allaient entraîner à leur suite toute une jeunesse qu'ils captivaient par la magie de leur style, par l'éclat de leur éloquence, par la hardiesse de leurs entreprises et surtout parle rayonnement de leur vie, et nous eûmes les beaux jours du milieu du xix^ siècle, si riche en grands hommes et si fécond en belles œuvres. Et après des jours de terreur on vécut des jours de liberté ; où avait passé la haine qui dessèche soufflait l'amour qui vivifie. Et à travers nos rues purifiées, comme aux âges de foi, on entendit le murmure de nos pieux cantiques ; et dans nos temples réconciliés, le culte divin put dérouler la majesté de ses pompes, et l'Eghse, hier conduite à l'échafaud ou jetée sur les pontons et dans les prisons, passait triomphante sur les tombes à peine recouvertes de ses persécuteurs.
(1) Chateaubriand : Mémoires d' OiUre-iombe, tome II, p. 235.
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Notre petit nombre ne doit donc pas nous épouvanter.
Suiïit-il d'être un petit nombre pour être assuré de la victoire ?
Un jour, le pape Pie X parlait des affaires de France avec un de nos évêques : « Voyez, disait-il, la situation nouvelle va vous forcer d'envisager la vérité réelle. Sous le Concordat, parce que l'Eglise était reconnue et officiellement honorée, on se laissait prendre aux apparences. On disait : trente-six millions de catholiques en France ! Ce n'est pas des masses de ce genre que Dieu veut, ce sont des « petits troupeaux » fervents, comme au commencement. Vous n'êtes plus que cela, des « petits troupeaux », mais on ne le voyait pas, et on va le voir et, les masques tombés, on va être dans le vrai... Le Pape prie pour toutes les âmes, sans exception ; mais il ne met sa confiance que dans « les petits troupeaux fervcnLs (1). ))
Les petits troupeaux fervents, qu'est-ce donc, sinon ce dont on parle tant aujourd'hui, des élites, c'est-àdire des petits groupes où la vie se concentre plus intense et d'où elle rayonne plus influente et plus envahissante (2) ?
(1) Mgr Dadoli.k : Retraites spirituelles, p. 9 et suiv.
(2) Définition, de l'élite par Mgr Gibieh.
« C/cst un petit bataillon tle grandes àines vouées ^i une noble cause, la défendant énergiquenient d'après les règles d'une sage organisation, et cherchant à entraîner la foule dans la voie du bien. »
« Voir clair, aller droit, entraîner les autres à sa suite. »
Définition du dictionnaire Larousse.
Deux signilicutions du mot élite : « Ce qu'il y a de meilleur ou de
LA CONQUÊTE DES HOMMES. — l4
Insister sur la nécessité d'une élite, c'est absolument comme si nous voulions démontrer qu'une tête est nécessaire à un corps humain. De même que le cerveau coordonne les mouvements de tout l'être, dans un pays, c'est une phalange d'hommes instruits et agissants qui entraîne à sa suite les masses profondes de la nation. Les masses n'ont jamais de grandes convictions. Elles ne se décident pas par elles-mêmes, elles obéissent à une impulsion, elles se laissent conduire par des meneurs convaincus et remuants. Sur tous les terrains comme dans tous les temps, ce sont les minorités bien formées et bien compactes qui ont gagné les batailles. N'est-ce pas à l'élite que le maréchal Jofîre attribue la victoire ? Après avoir rendu hommage à la vaillance du soldat français et noté la puissance et la nouveauté du matériel, il affirmait que la guerre n'avait pas été ce qu'on appelle une guerre de soldats,m, comme on a voulu le dire, une guerre de matériel.
« La guerre, disait-il (1), si on veut la définir d'un seul mot, a été une guerre d'états-majors. Ils ont eu à résoudre des problèmes d'une difficulté inconnue. Sans eux les plus belles vertus militaires eussent été paralysées. »
Aussi notre reconnaissance doit aller a à ces chefs résolus et calmes qui toujours, dans les moments les
plus distingué : l'élite de la société -, et s Quelqu'un de très distingué, de premier choix : un homme d'élite •-. il) Maréchal Joffre : Discours de réception à l'Académie française.
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plus tragiques, gardèrent intacte leur foi dans la victoire de nos armes, illustrant victorieusement la règle la plus vraie de tout l'art militaire qui veut qu'un général soit battu alors seulement qu'il se croit battu. . . Au cours des premières semaines de la guerre, jamais nous n'aurions pu faire ce que nous avons fait si les grands états-majors d'armée n'étaient demeurés comme des rocs dans la tempête, répandant autour d'eux la clarté et le sang-froid (1) ».
Hier, les impies n'étaient pas très nombreux et cependant, ils entraînaient la multitude indiiïérentc dont ils avaient su se faire une alliée. Aujourd'hui,les socialistes, à leur manière, n'agissent que par une élite. Un très petit nombre conduit tout le troupeau. La masse suit sans même savoir où elle va (2).
Cette loi de l'histoire, qui nous montre les élites remportant les victoires dans toutes les luttes sociales, politiques ou guerrières, se vérifiera pour nous sur
(1) « Dans la guerre moderne, c'est aux gros bataillons qu'on promet la ^^ctoiI'e. Admettons que ce soit vrai, jusqu'au jour où la îiardiesse heureuse d'une troupe d'élite viendra rompre les ressorts compliques de l'immense machine que la science a construite, et passer triomphante à travers les tronçons dispersés. Mais la guerre contre l'impiété, contre l'ignorance, contre la corruption et l'égoïsme, n'est pas une guerre moderne, c'est la plus ancienne des guerres. Et celui qui l'a instituée, a promis la victoire au petit nombre.
« Dans cette guerre morale, la tactique qui prévaut c'est celle que Jeanne d'Arc faisait connaître à ses juges, désireux de la convaincre de sortilège. Pour remporter tant de succès, lui disaient-ils, vous aviez donc un secret ? — Mon secret était simple, répondait la Vierge héroïque. Je disais à mes gens : a Entrez hardiment au milieu des Anglais ; et j'y entrais la première. »
(Mgr d'Hulst : Œuvres oratoires^ tome II, p. 387.)
(2> « I.e genre humain est dans sa masse quelque chose de mobile qui cherche ù se mettre au niveau. » (Joubert : Pensées.)
le terrain religieux. L'élite catholique exercera, si elle le veut, sa nécessaire influence sur la multitude et l'entraînera vers le bien.
iVinsi donc, la besogne urgente, à mon avis, à l'heure actuelle, c'est de former des élites, de les former dans toutes les paroisses, et j'ajouterai dans toutes nos oeuvres, si nous voulons qu'elles aient un véritable rendement. Au milieu de toutes nos associations, un petit groupe d'âmes, meilleures que les autres, plus fortes, plus ardentes, décidées à vivre intégralement leur vie chrétienne, et à la faire vivre par les autres, entraînera certainement la masse, et par la force de ses exemples, irrésistiblement, la conduira sur les hauteurs où elle a établi sa vie. C'est là le but de l'élite (1). Il ne s'agit pas, selon le mot de ^Vlgr Gibier (2), de constituer une éhte fermée, un petit cénacle bien clos et embrasé du feu sacré, et de se retirer de la grande église dont les larges portes laissent tout passer et où l'on gèle ; il s'agit de ramasser une élite en vue de repeupler la grande Eglise ; il s'agit de préparer la qualité pou.r avoir la quantité, de se servir de l'élite pour reconquérir le monde. Souvenons-nous toujours du levain de l'Evangile (3).
(1) Saint François Xavier disait d'une centaine de jeunes gens qui composaient la cour de Lisbonne :
« S'ils sont ce qu'ils doivent être, le bas peuple prendra exemple sur eux et ainsi se reformeront tous les séculiers du royaume. Car je tiens pour certain que c'est réformer tout le royaume que de réformer la noblesse. »
(2) Mgr Gibier, Les reconstructions nécessaires.
(3) « A quelle loi obéissait le levain, on l'a longtemps ignoré. Pasteur est venu. Il a découvert dans le fcrmeut une fonction de la vie.
L APOSTOLAT PAR l'ÉLITE 209
Où se formera l'élite ?