LA FORMATION DE L KLITE
L'élite se formera dans la retraite, et J'ajoute, dans la retraite fermée, c'cst-à-dirc loin de la famille et de ses préoccupations, loin des affaires et de leurs tracas, loin du monde et de ses distractions (1).
Dans le silence d'une solitude bénie, l'âme, au plus profond d'elle-même, trouvera celui dont le monde vit et que cependant il ignore, celui qu'elle a peut-être négligé elle-même et qu'il importe souverainement de connaître, puisque c'est de Lui que nous venons et que c'est à Lui que nous retournons, Dieu.
Le premier mouvement de l'ànie, effrayée de son néant et de ses misères, sera de s'anéantir devant l'infinie majesté de son Créateur et de son Maître ;
« Un organisme invisible à Tceil nu élabore la matière inerte. En y cherchant son aliment, en y rejetant ce qui lui est inutile, il la décompose et la transforme. » Une fois le ferment déposé dans la pâte, chaque molécule acide réveille en quelque sorte son âme puissante, s'agite, se soulève, pousse en avant », comme une marée minuscule mais irrésistible, porte son flot sur la rive voisine, s'insinue peu à peu, s'acharne contre les éléments de résistance et finit par les pénétrer et les envahir. Bientôt il n'est plus un seul élément de la pâte qui résiste à son influence. Sa vitalité dépend moins de sa grandeur que de la valeur des éléments qui la composent. Ainsi dévoilé, le mystère de la fermentation devient une source de lumière.
On s'en sert j)our éloigner le mal, pour se prémunir contre lui on s'en sert pour favoriser Z'éclosion, le maintien, le progrès de la vie.
Peu importe le comment, d'ailleurs. Il snfïit du résultat. Le ferment est une vie et répand la vie. L'élite aussi. (L. Rouzic : L'Élite, p. .39.)
(1) « La retraite est une carrière que l'âme parcourt sous la conduite d'un guide spirituel, et au terme de laquelle elle trouve sa régénération, son renouvellement moral. » (Mgr D'Hulst : Carême 1892. Retraite, 1 "'' sermon.
puis, se souvenant des infinies miséricordes de Dieu à son endroit, elle s'enhardira jusqu'à lui redire le mot de Paul terrassé sur le chemin de Damas : vSeigneur, qu'est-ce que vous voulez que je fasse (1) ?
Inondée de clartés divines, l'âme notera, au cours d'un minutieux examen, toutes les lacunes de sa vie passée ; elle apprendra les exigences de Dieu sur sa vie religieuse et sur sa vie professionnelle, sur sa vie individuelle et sur sa vie sociale (2).
Dans une prière ardente, et de tous les instants, aux pieds du Crucifix, où elle comprendra mieux la gravité du péché, l'âme demandera pardon pour ses trop nombreuses fautes ; auprès du tabernacle, où elle entendra la voix de l'ami qui parle de son amour et qui rassure, elle sollicitera des grâces pour mieux remplir à l'avenir tout son devoir. Et, libérée de ses misères, retrempée aux sources de la vie surnaturelle, elle se
(1) Actes des apôtres, ch. TX-6
(2) 0 On fait ces exercices pour que chacun devienne vrai et parfait chrétien dans sa condition : le prOtre les fait pour s'acquitter fidèlement de ses devoirs sacerdotaux, le curé pour bien diriger sa paroisse, le religieux pour bénéficier de ses règles, le gentilhomme povu- exceller dans son rang, le jurisconsulte pour bien remplir sa charge, le marchand pour exercer légitimement son négoce, l'étudiant pour devenir bon élève, l'agriculteur pour être bon cultivateur, le domestique pour être fidèle dans son ser\ice et ainsi de chacun suivant sa proTession. » (Manuel des retraites suivant l'esprit de saint Vincent de Paul, édité par M. Portail en 1654.)
« Le premier de nos devoirs est d'accomplir les commandements de Dieu et faire de cet accomplissement le but de nos oraisons ; que chacun commence donc par remplir les devoirs de son état... Tous les états ont été établis par Dieu, et c'est lui qui en a déterminé les obligations : quiconque viole ces obligations résiste donc à l'ordre de Dieu. » (Le Vénérable Louis de Grenade, dominicain, Traité de la véritable oraison, 11^ partie, chap. V).
C'est le principe fondamental de toute saine spiritailité.
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tournera davantaj>c vers Dieu et vers les choses de Dieu(l).
Au cours de méditations commencées dans le recueillement d'une petite cellule bien blanche et prolongées dans les allées ombreuses d'un parc rempli de poésie, dans de longs et réconfortants colloques avec Lin maître de la vie spirituelle, dans des causeries pleines d'abandon avec d'autres âmes que la grâce divine travaille et emporte vers les lumineuses régions de l'idéal, le retraitant prendra davantage conscience de sa responsabilité intégrale. « Il n'aura plus seule-
(1) « Quel moyen, disait saint Bernard, de pénétrer avec un juste discernement, et les choses qui sont au-dessus de nous, c'est-à-dire un premier principe, une fin dernière, un souverain bien qui est Dieu, pour nous y élever par les exercices d'une pure et solide religion ; et les choses qui sont au-dessous de nous, c'est-à-dire les besoins des hommes que la Providence nous a soumis comme inférieurs, pour y descendre par la pratique d'un vrai et charitable zèle ; et les choses qui sont autour de nous, c'est-à-dire les devoirs infinis qui nous lient comme égaux : notre prochain, pour y satisfaire et pour en remplir la mesure dans l'étendue d'une exacte justice : quel moyen d'accomplir toutes ces obligations, tandis que le monde nous obsède, et que nous sommes occupés ou plutôt possédés du monde ? Quel moyen, poursuit le saint docteur, de goûter les fruits de la prière,de se sanctifier par les œuvres de la pénitence, d'être attentif aux mystères du redoutable sacrifice, de participer en esprit et en vérité à la grâce des sacrements, de répandre son âme devant Dieu par l'humilité de la confession, de s'unir spirituellement à Jésus-Christ par la communion, en un mot de travailler à ce grand ouvrage de la réformation de nos mœurs, et de se préparer à la mort, si l'on ne prend soin de se retirer quelquefois comme Moïse sur la montagne ; ou, selon le précepte de l'Évangile, si l'on ne rentre souvent dans l'intérieur de son âme ; et là, les portes des sens fermés, claiiso ostio, sans autretémoin que le Père Céleste, si l'on ne traite avec lui et avec soi-même de tout cela ! Il faut donc pour tout cela s'éloigner du monde, et, à l'exemple des Israélites, qui n'ont été pour nous qu'une figure de ce que nous devrions pratiquer, il faut sortir de TÉgypte pour aller sacrifier au Seigneur dans le désert. »
(RouRDALOUK : Sermon sur V éloignement et la fuite du monde. Tome III, page 207, é:lit. PiOger et Chernoviz.)
ment devant les yeux l'horizon borné de ses intérêts personnels, mais celui des intérêts de la société surnaturelle dont il est membre, qu'il a mission de défendre, et dont tous les membres sont ses frères, au salut desquels il ne peut être indifférent, et dont les intérêts matériels eux-mêmes ne doivent pas lui être étrangers (1). «
De cette solitude, '(ce//e patrie des forts », comme l'appelle le Père de Ravignan, de ce face à face avec Dieu et avec Tidéal qu'il impose à chacun de réaUser, de cette remise au point de tout l'être moral, il sort des hommes nouveaux, des convaincus, des êtres embellis, remplis d'un saint enthousiasme, des ardents qui ont la passion non seulement de sauver leur âme, mais de sauver les âmes de leurs frères ; de ces cénacles où souffle l'esprit de Dieu qui est vérité et amour, il sortira demain, si nous le voulons, l'indispensable et agissante élite d'apôtres qui travailleront à la régénération de la France (2).
« Nul, s'il n'en a fait l'expérience, disait le comte
(1) p. Antoni Boïssel, Retraites fermées, page 10.
(2) « Ce sont sans doute les grands hommes qui font la force d'un empire, dit Bossuet. La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés, mais il faut les aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les acliève, ce sont des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits et passent insensiblement de Tun à l'autre. Qu'est-ce qui rend notre noblesse si fière dans les combats et si hardie dans les entreprises ? C'est l'opinion reçue dès l'enfance, et établie par le sentiment unanime de la nation, qu'un gentilhomme sans cœur se dégrade luimême et n'est plus digne de voir le jour... Quand on a commencé à prendre ce train, les grands hommes se font les ims les autres. » {Discours sur l'Histoire universelle, III, VI.)
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Albert de Mun, en parlant des retraites données à Athis.après la guerre de 1870, nul ne sait ce que valent trois jours ainsi passés dans la méditation, arrachés au bruit, à l'agitation, au souci des affaires, donnés à la réflexion et à l'examen loyal de soi-même. J'ose affirmer (|u'il n'y a pas pour la vie privée comme pour la vie publique, pour les devoirs de la famille comme pour les fonctions sociales, pour les hommes d'Etat comme pour les simples particuliers de plus forte et plus salutaire préparation,..
« Là, ajoutait-il, furent trempés, dans la robuste éducation de l'âme et de l'esprit, des caractères que rien ne put ensuite ébranler ; là, dans l'élan d'une piété chevaleresque, de généreuses résolutions changèrent des chrétiens timides en apôtres ardents ; là, se conclurent dans l'intimité des longues causeries, des amitiés fécondes, dont l'étroite communauté des idées fut le lien indestructible (1). »
« Il faut, disait-il vingt ans après, au Congrès de Landerneau,en septembre 1896,que je vous dise où s'allume le foyer de nos œuvres; c'est dans nos retraites annuelles. Là, pendant trois jours, devant Dieu, sous la direction d'un prêtre rompu à la manœuvre des âmes, nous nous rassemblons, nous prions, nous méditons, nous essayons de fouler aux pieds les difficultés, les obstacles semés sur la route, d'arracher les épines, compagnes inséparables du travail humain ; puis nous
(1) A. DE IMuN : Ma vocation sociale, page 16G, Lethielleux.
échangeons nos idées, nos craintes, nos espérances ; nous disons nos résultats obtenus, les échecs essuyés ; nous apaisons nos cœurs ; s'il le faut, nous fortifions nos âmes et nous renouvelons nos serments à Jésus Crucifié ; et nous sortons de là plus forts, plus joyeux, plus résolus; nous en sortons aussi nous aimant davantage. C'est là que les hommes se relèvciit, entrés indécis à la maison de retraites et devenus apôtres avant d'en sortir; c'est là que se nouent des affections indestructibles entre des hommes qui s'ignoraient et se sont pris au cœur (1). »
Les bienfaits des retraites pour les hommes et pour les œuvres, que constataient A. de Mun, ne les avons-nous pas constatés nous-mêmes. Et si nous nous obstinions à nier l'évidence, du milieu de cette assemblée, des prêtres, des religieux, des apôtres, des chrétiens se lèveraient et nous diraient : ce que nous sommes, ce que nous avons fait, c'est pour une large part à l'œuvre des retraites que nous le devons (2).
(1) A. DE MuN : Discours.
(2) « Celui qui a écrit ces lignes a vu des personnes étrangères à la piété, encore engagées même dans les liens du péché, mais désireuses de s'en afïranchir, aborder courageusement cette épreuve et la traverser avec autant de facilité que de bonheur. C'est là, dans ce têteà-tête avec Dieu, dans cette série admirablement combinée d'actes intérieurs que l'àme retrouve la connaissance de sa fin, l'horreur du péché, la grâce infiniment douce du repentir, puis le désir de suivre Jésus-Christ dans la voie qu'il nous trace par la succession de ses mystères. C'est là que se révèlent les desseins de Dieu dans le travail fécond de l'élection. C'est là que le chrétien sort renouvelé, armé pour la lutte,embrasé d'ardeur pour le service du divin Roi. »
(.Mgr d'HuLST : Vie de Just de Bvetenières, p. 79-80. Poussielgue.)
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