OBJECTIONS CONTRE LES RETRAITES
On s'est i)assc des retraites autrefois, disent certains,et la vie religieuse était cependant aussi intense qu'aujourd'hui.Pourquoinenous contenterions-nous pas des retraites qui se prêchent périodiquement dans nos paroisses? Pour mettre nos chrétiens en face des grandes vérités du salut, il n'est pas nécessaire de les envoyer perdre trois jours dans une maison de retraites.
Les retraites fermées, quoique vous puissiez en penser, ne sont pas une nouveauté dans l'Eghse.Sans parler du temps où le parfum des fleurs désertiques embaumait la chrétienté et où de pieux laïcs venaient dans la compagnie des solitaires ranimer leur ferveur, on peut affirmer que les retraites ne sont pas une invention de notre époque, ni même du xvi^ siècle. Dès les premiers temps de l'âge monastique les fidèles venaient souvent frapper à la porte des grandes abbayes bénédictines ou cisterciennes, et dans ces lieux bénis que la grande prière chorale rendait si vivants, nos pères se retrempaient aux sources de la vie religieuse. Les richesses matérielles dont les laïcs dotaient si largement les monastères d'alors n'étaient-elles pas la réponse, le merci des âmes à ceux qui donnaient sans compter les biens du ciel !
Dès le xiii^ siècle, la vie religieuse, qui, jusqu'alors, ne s'était épanouie qu'au creux des vallons ou au milieu d'épaisses forêts, avec les ordres mendiants,
vient s'installer au cœur des cités populeuses. Elle rayonne davantage, et par les Tiers-Ordres, elle s'en va à la conquête des âmes. Les laïcs, pour se rapprocher des Ordres religieux auxquels ils s'affilient en grand nombre, viennent volontiers passer quelques jours dans la paix des cloîtres. Les hôtelleries si accueillantes des couvents se remplissent et les retraites se généralisent.
Au XVI® siècle, saint Ignace de Loyola et ses disciples donnent aux retraites un élan considérable. Et les Exercices spirituels, entre les mains d'hommes expérimentés, deviennent rapidement un manuel à l'aide duquel on formera une élite vivante prête à tous les combats (1).
Sous Louis XIV, tandis que, à Paris, l'abbé de Rancé et saint Vincent de Paul emmènent en retraite les gens du monde et de la Cour, Michel Le Nobletz et le Père Maunoir y entraînent toute la Bretagne. C'est par elle aussi qu'un peu plus tard, Grignon de Montfort transformera la Vendée. A cette époque les retraites étaient si peu une nouveauté que Bourdaloue osait dire qu'elles étaient « une nécessité pour tous ceux qui veulent être dignes du nom de chrétien )) (2).
(1) « Saint Ignace s'exprime avec une extrême concision : beaucoup de ses sentences ne sont pas sans obscurité, un peu à la façon des aphorismes. Il l'a fait à dessein, il a formulé des vérités dont l'expression sjTithétique peut, par l'analyse, s'adapter à tous les états. Pour ^œu^Te d'adaptation, il s'est fié à la prudence de celui qui fait ou donne les Exercices » (P. Gagliardi, Commentarium in lihro Exerciiiorum, Prooemium)
(2) « Saint Charles Borromée se mit à mener une vie parfaite dès
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Et à supposer que la retraite fermée soit une nouveauté, si ee moyen était, de par le fait des circonstances, devenu nécessaire pour remettre nos volontés sous l'action de la grâce, pour reprendre possession de nos facultés, pour renouveler la provision de nos énergies morales, pourquoi ne l'emploierions-nous pas V Nous contentons-nous aujourd'hui des anciennes méthodes d'apostolat ? Nos patronages, nos cercles d'études, nos gymnastiques, existaient-ils il y a cinquante ans ? Et cependant non seulement nous nous résignons à les employer, mais nous les employons de grand cœur, parce que nous en reconnaissons la pressante nécessité et que nous en avons constaté maintes fois les heureux résultats. Il en sera de mérne pour les retraites fermées.
Évidemment ce ne sera jamais un moyen d'apostolat pour la masse. Tout d'abord, c'est matériellement imipossible, et j'ajouterai môme qu'il faut user de ce moyen avec discrétion. A la porte de nos maisons de retraites, ne pratiquons pas le compelle intrare. Choisissons avec soin ceux que nous y envoyons. Il faut, si nous voulons que la retraite fermée produise
la première retraite qu'il fit à Rome. Pareillement, saint François de Sales attribuait à cette pratique le principe de sa vie angélique. Le Père Louis de Grenade, homme d'une grande vertu, disait que sa vie entière ne lui aurait point suffi pour expliquer les nouvelles connaissances des choses éternelles qu'il avait découvertes en faisant les Exercices spirituels, qu'il appelait une école de sagesse céleste ; et le Père Louis de Blois, bénédictin, disait que c'est un précieux trésor que Dieu a manifesté à son Église dans ses derniers temps, et qu'on doit lui en rendre des actions de grâce spéciales. »
(Saint Alphonse de Liguori: Lettre à un jeune homme sur l'utilité de la retraite spirituelle).
tous ses fruits, n'y envoyer que des natures droites et franches, des âmes désireuses du bien, et surtout, sauf dans des cas très rares, c'est le cas où l'on se trouve en présence d'une belle et riche nature qui regimbe contre la grâce, ne contraignons personne à y aller. Pour la majorité des chrétiens, même pour le plus grand nombre de ceux qui font partie de lios œuvres, la retraite paroissiale on la retraite particulière à l'œuvre suffît ; et si on veut quelque chose de plus que la retraite générale annuelle, peut-être pourrait-on essayer en France ce que les Pères Rédemptoristcs viennent de tenter avec succès dans certains centres industriels de la Hollande avec leur système des retraites populaires (1).
Nos retraites fermées ont pour but principal, ne l'oublions pas, de former une élite et de la maintenir en haleine. Nos maisons de retraites, c'est, si j'ose me servir de cette comparaison, une école mihtaire où se forment des chefs et où ont lieu périodiquement des manœuvres de cadres.
Il y a une autre objection contre les retraites fermées que mes lèvres dominicaines ont de la peine à formuler, mais que je ne veux pas passer sous silence, parce qu'elle me donne l'occasion de rendre un fraternel hommage à ceux qui ont été en France les principaux initiateurs de l'œuvre des retraites fermées.
(1) p. Castelaix, Rédemptoriste. Les retraites populaires. Librairie Sainte-Famille, Paris.
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Les retraites fermées, me disait-on, il y a quelques jours à peine, c'est la mainmise des Jésuites sur ce que nous avons de meilleur.
Tout d'abord, les Jésuites ne sont pas les seuls à s'occuper des retraites fermées. Les grands ordres religieux, qui, plus modestement mais non moins efficacement, les avaient précédés dans cette voie, continuent à ouvrir très largement les portes de leurs monastères à ceux qu'attirent la douceur si apaisante des cloîtres et le grand bienfait de la prière liturgique. Rien ne vous empêche, si la méthode des uns ne vous plaît pas, de recourir à celle des autres. Les exercices de saint Ignace ne sont pas l'unique méthode pour exercer les âmes à la pratique de la vertu. Des âmes leur doivent d'être parvenues à une éminente sainteté, d'autres âmes sont parvenues à une non moins éminente sainteté par des voies toutes différentes. Ce qui importe,ce n'est pas de marcher sous tel ou tel étendard, c'est de faire rœu\Te de Dieu. Mais même, si, pour une raison de tempérament ou de sympathie, nous ne recourons pas à eux, soyons-leur reconnaissants pour tout le bien qu'ils ont fait. Et vous, en particuUer, catholiques du Nord, gardez pieusement la mémoire bénie des Pères qui ne sont plus et qui, dans les rudes labeurs de cette œuvre obscure, ont été si grandement utiles à d'innombrables âmes.
Tous ceux qui s'occupent des retraites fermées, qu'ils soient bénédictins ou trappistes, dominicains ou franciscains, jésuites, lazaristes ou prêtres sécu-
liers pendant le temps très court où les âmes leur sont confiées, ne doivent avoir qu'un but : faire l'œuvre de Dieu ; et cette œuvre de Dieu, il faut qu'ils se le rappellent, peut être faite par d'autres que par eux-mêmes. Personne n'a ici-bas entre les mains le monopole de la direction des âmes. Et alors que tout serait monopolisé, ce monopole n'existera jamais. Il est possible que, dans ce jardin des retraites, un directeur, séduit par la beauté et la richesse d'une âme, s'enhardisse jusqu'à la cueillir pour son ordre, sa compagnie ou sa congrégation. Que voulez-vous? c'est bien compréhensible ! C'est un peu la rançon pour tout le bien fait à la multitude. Mais ce que les directeurs ne feront jamais, ce qu'ils n'ont jamais fait, je veux le croire, leur conscience le leur interdit, c'est de substituer leur volonté à celle de Dieu, c'est de s'ériger en juge suprême et infaillible de tous les autres directeurs, c'est de drainer systématiquement à leur profit ce qui doit être l'élite dans l'élite de vos œuvres.
N'ayez donc pas peur. Et, croyez-le bien, vos paroisses, vos œuvres, au foyer divin des retraites fermées trouveront un nouvel élément de vie, et vous aurez en elles, par leurs bienfaits immédiats et par leurs conséquences lointaines, une arme merveilleuse pour conquérir les masses au Christ (1).
(1) Discours prononcé au Congrès des caUioliques du Nord, à Lille, en septembre 1921.
La Conquête du monde du Travail
« Qu'on trace sur une mappemonde les frontières de la civilisation, on s'apercevra qu'on a tracé celles du christianisme. Qu'on scrute les couclies superposées de la société, pour voir jusqu'à quelle profondeur a pénétré le travail de l'esprit civilisateur, et l'on pourra constater qu'il s'arrête à la limite précise atteinte par le principe cin-étieu. » (G. Klrth, Les Origines de la Civili sut ion. lutvodnction, IV.)
« Si Jésus-Cln-ist n'eût point paru sur la terre, j'i;»nore comment le monde aurait résisté au despotisme qui l'étoufTait. Je ne parle j)oint ici en chrétien, je laisse de côté toute question religieuse, et ne suis qu'un historien. C'est en cette qualité que j'afTume qu'en politique aussi bien qu'en morale et en philosophie l'Évangile a renouvelé les finies. C'est avec raison que nous datons de l'ère nouvelle, car une société nouvelle est sortie de l'Évangile. » (Laboulaye, l'Etat et ses liinHes.)
« Je regarde devant moi et je ne vois partout que la démocratie. Je vois ce déluge monter, monter toujours, tout atteindre et tout recouvrir. Je m'en effraierais volontiers comme homme ; je ne m'en effraie pas comme chrétien ; car, en même temps que le déluge, je vois l'arche. Sur cet immense océan de la démocratie, avec ses abîmes, ses tourbillons, ses écueils, ses calmes plats et ses ouragans, l'Éghse seule peut s'aventurer sans défiance et sans Tjeur.>)EIIe seule n'y sera pas engloutie. Elle seule a la boussole qui ne varie point, et le pilote qui ne fait jamais défaut. » (^Montalembert, Discours prononcé en 1863.)
« Le peuple a besoin d'églises comme le riche, plus que le riche. Quand les joyeuses volées des cloches du dimanche jailHsscnt des tours et des flèches de l'église, l'ouvrier chrétien sort de son usine où il étouffe depuis six jours ; le marchand ferme sa boutique, pleine d'espérances si souvent trompées ; la pauvre veuve et la jeune ouvrière descendent de leurs mansardes. Ils se dirigent vers l'église. Ils y en-
LA CONQUÊTE DES IIOMilES. — l5
trent au bruit majestueux des orgues, aux parfums de l'encens et des fleurs. Ils s'assoient à côté du riche, sur le même banc. Ils se sentent chez eux. Ils y retrouvent le sentiment de leur dignité trop souvent affaiblie. Ils oublient leurs fatigues, leurs épreuves. Quelque chose de doux, de bon, de pur, de fort entre dans leur âme. Leur tête se relève au souille des espérances immortelles. Et pour un instant, le lourd fardeau de la vie, la dure inégalité de leur condition a pesé un peu moins durement sur leurs épaules écrasées, — Et voilà ce que vous voulez leur enlever ! Faux amis du peuple et encore plus faux amis de vous-mêmes ! Quand il n'y aura plus ni croix, ni autel, ni évangile, quand le peuple ne saura plus que ce qu'on apprend dans les écoles sans Dieu,il se lèvera un beau jour dans ses convoitises sauvages, et il vous écrasera î »
(Mgr BouGAUD, Discours prononcé en 1883. — Inauguration d'une Église.)
« Si les classes populaires s'ébranlent avant que le Christianisme ait été reconstruit dans les esprits, l'Europe verra des luttes eflroyables auxquelles rien ne ressemble. »