‹ La conquête des hommesChapitre 20 sur 32 · M. DE TOCQUEVILLE · texte numérisé non relu

M. DE TOCQUEVILLE

« Il faut, que, dans toutes les questions qui intéressent le monde du travail, nous ne soyons pas des remorqués, mais des soldats d'avant-garde. Il faut que toutes les pages du livre d'or de la classe ouvrière soient marquées du signe de la Croix. Il faut que toutes nos paroles soient un écho du misereor saper turbam de la divine montagne. Il faut que le peuple voit en nous catholiques, des frères, et, à cause de nous, dans l'Église catholique une mère. »

(P. VuiLLERMET, O.P., Powqiloi les catholiques n'occupent pas en France la place qu'ils devraient légitimement occuper ? Compte rendu de la XXXVI^ assemblée générale des catholiques du Nord et du Pas-de-Calais, page 247.)

La Conquête du monde du Travail.

Hier, toutes les énergies françaises étaient tendues vers un but unique : la victoire. Nos armées, par leur endurance et leur héroïsme, ont imposé la paix à Tennemi du dehors. Aujourd'hui, la France appelle à son service toutes les bonnes volontés. Il s'agit de panser les plaies faites au corps de la Patrie par la guerre ; il s'agit d'utiliser la victoire et de cueillir à cet arbre dont les racines baignent dans le plus pur sang de notre race les fruits savoureux dont notre peuple est avide de se nourrir. Pour cela, la paix du dedans qui créera l'ordre, l'harmonie, la stabilité, qui fera concourir au bien général toutes les forces vives de la nation, forces du capital et forces du travail, forces intellectuelles et forces matérielles, la paix sociale est nécessaire. Eh bien! cette paix, sans laquelle la société d'un pas rapide s'en va à la ruine et à la mort, existe-t-elle, dans ce temps où se débat la question de notre avenir et dans ce monde du travail, dont vous êtes. Messieurs, et qui représente à lui seul les quatre cinquièmes de la nation ?

Hélas 1 l'air que nous respirons est brûlant ; à

l'horizon les nuages noirs s'amoncellent. Entre le patron d l'ouvrier ce n'est pas la paix, c'est la guerre. De cette masse innombrable des travailleurs qui s'organise comme une armée et se prépare à la bataille s'élè.ve un murmure grandissant de haine contre la société. Et la haine, vous le savez, est un mal terrible Quand elle prend une société au cœur, elle en annihile toutes les forces, elle en paralyse toutes les énergies, et finalement, après avoir engendré dans tout l'organisme un malaise immense, elle donne la mort.

Comment ce peuple, que la religion et la nature avaient fait si bon et si aimant, s'est-il ainsi tourné à haïr ? Comment s'est-il laissé dérober cette fleur et ce parfum d'amour qui faisait son charme et sa beauté ? Voilà tout d'abord ce que je voudrais rechercher avec vous ; et quand nous connaîtrons la cause de ce mal, nous essayerons d'en indiquer le remède.

Vous avez, ^Messieurs, patrons et ouvriers, prêtres et laïcs, vous avez tous, ardent dans vos âmes, comme il est ardent dans la mienne, le désir de travailler à la grau de œuvre de la recons truc Mon française. La besogne, partout, est grande, si grande qu'elle effraie les plus braves. Dans le monde ouvrier, je ne vous étonnerai pas, en le disant, elle est immense. La nuit s'étend do plus en plus dans les intelligences ; le mal s'enracine davantage dans les cœurs. Une à une les lumières d'cn-haut s'éteignent. L'erreur et la jouissauce sont les pâtures dont se repaissent les esprits et les cœurs. Laisserons-nous le mal s'étendre

et tout envahir? Non, nous ne le pouvons pas. Les âmes se perdent, et, chrétiens, nous voulons les sauver; notre pays s'en va vers la ruine, et, patriotes, nous voulons qu'il vive et grandisse. C'en est assez pour nous décider à agir vigoureusement.

Quelles sont les causes du profond malaise qui trouble le monde du travail ?

La cause primordiale de la haine des travailleurs contre la société, c'est la perversion des idées. Qu'estce qu'on enseigne à l'ouvrier ? Livres, journaux, orateurs se coalisent pour lui redire que la masure sociale qui l'abrite est bâtie sur le vol et l'injustice ; que le bonheur, c'est la richesse, parce que seule elle peut acheter le plaisir ; que Dieu, l'éternité, le renoncement, le sacrifice sont de vieilles chansons mises en musique par l'Eglise pour bercer sa souffrance, l'aider à traîner son boulet, et le tenir patient et résigné sous le joug de toutes les puissances d'argent.

Vous savez la puissance d'une idée, et surtout d'une idée fixe pour le bien comme pour le mal. L'idée bonne, génératrice de beauté, allume au cœur de nobles amours et entraîne l'homme vers les hauts sommets de la vertu. L'idée perverse, génératrice de laideur, allume au cœur des haines contre tout ce qui met obstacle au plaisir et [)récipite vers les bas-fonds du vice et de la désespérance.

S'il n'y a pas de vie future, et si nous sommes faits pour le bonheur, il n'y a pas de raisons pour qu'icibas les uns jouissent et que les autres travaillent, pour que les uns commandent et que les autres obéissent. L'inégalité est un désordre ; la richesse est un vol. Au nom de la philosophie et de la science, on met le scepticisme ihns les intelligences,régoïsme dans les cœurs, le sensuahsme dans les corps, on excite jusqu'à son paroxysme le désir de la jouissance déjà si profondément enraciné en chacun de nous, on brise tous les freins des passions, et on voudrait empêcher l'ouvrier, avec sa logique brutale, de tirer les conséquences de ces principes ? Il ne rêve qu'une chose, c'est de démolir et d'anéantir la société actuelle, afin de réaliser le rêve qu'on lui a si souvent prêché du paradis sur terre, et en attendant ce moment qu'il croit très proche, dans son cœur chaque jour s'accumule la haine contre tous ceux qui, d'après lui, s'opposent à la réahsation de son projet.

Une autre cause de cette haine, tristement efficace, elle aussi, c'est l'exemple permanent, et toujours grandissant, même au milieu de nos ruines immenses, des désordres de la vie morale de certains de ceux qui, de par le fait de leur situation, sont des autorités sociales (1).

Ici, c'est le désir immodéré et sauvage d'entasser des bénéfices sans souci de la justice et de la probité,

(1) » Ce qui aggrave le conflit, disait le pape Léon XIII, dans son Encyclique Reriiin novarum, c'est la corruption des mœurs. »

au détriment des droits les plus sacrés de rou\Tier. Là, c'est un égoïsme qui se croit quitte envers l'ouvrier quand il a payé le salaire convenu, qui ferme au cœur de ceux qui possèdent les sources de la charité et de la libéralité et qui creuse un fossé si large entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent que jamais plus, scmble-t-il, les mains ne pourront se serrer dans une fraternelle et cordiale étreinte. Ailleurs, c'est le déploiement d'un luxe insolent, les déportements d'un sensualisme dégradant qui déshonorent certains riches et apparaissent aux regards du peuple comme une insulte à sa misère et cà sa souffrance.

Ajoutez à tout cela des causes d'ordre économique qui rendent la vie de l'ouvrier, comme d'ailleurs celle de tous les Français, plus dure, et qui font du problème du pain quotidien une question angoissants

Ajoutez enfin une dernière cause qui vous fera comprendre pourquoi un grand nombre d'ouvriers regardent les riches comme des hommes durs et égoïstes, incapables d'un mouvement généreux et d'un acte de bonté, et cette cause est en partie une des conséquences de l'industrie moderne, c'est que patrons et ouvriers ne se connaissent plus.

Eh bien ! au milieu de ces discordes qui nous déchirent, de ces haines qui s'enflamment de plus en plus, la paix bienfaisante que nous appelons de tous nos vœux est-elle encore possible ? Oui, Messieurs, elle est possible, et j'ai la ferme certitude qu'elle se réalisera.

Mais qui la réalisera ? Ce ne seront ni les socialistes, ni les collectivistes. Ces agitateurs sèment la haine, ils ne peuvent que récolter le désordre et l'anarchie. C'est d'ailleurs ce qu'ils désirent, même quand ils ne l'avouent pas. Ce ne seront ni les économistes, ni les législateurs (1). Ils sont impuissants, car ils sont incapables de produire l'amour qui seul peut vaincre la haine. Les âmes leur échappent, et toute réforme où l'homme est en jeu doit être une réforme intérieure, une réforme de l'âme. Qu'ils étudient les problèmes sociaux, qu'ils fassent des lois, que tous à leur manière travaillent au bien de la classe ouvrière et de la société entière, nous leur en saurons gré. La gravité de la situation ne nous permet pas de faire fi d'aucun facteur d'amélioration sociale, si petit qu'il soit. Seule l'Eglise catholique peut réaliser cette paix, car seule, elle peut appliquer au mal moral dont nous souffrons le vrai remède : la réfection des mœurs. De son passé de dix-huit siècles elle a acquis la science des guérisons (2).

(1) Guizot écrivait déjà en 184S :« Plus le mouvement social devient vif et étendu, moins ia politique suffira à diriger l'iromanité mise en branle. Il faut ici une puissance plus forte que la puissance de la terre ; une pespective qui s'étende plus loin que la vue. Il faut ici un Dieu et une Eternité. »

(2) « Ce conflit, comment le résoudre ?... Nous sommes aux écoutes. Mais ce que je crois savoir, ce que je crois, c'est que rien d'efficace, rien de solide ne saurait être tenté, ni réussi, en dehors de cette grande force moderne, le syndicalisme, et de cette grande force éternelle, le christianisme... Toute solution serait inopérante qui ne se rait pas fécondée par un ferment moral. » M. Ch. Xicaise, Conf. de la Revue des Jeunes, 27 janvier 1920,

« S'il est une vérité qui est pour les observateurs sociaux aussi évidente qu'une constatation scientifique, c'est asurément celle-ci : le

Si nous voulons savoir ce que V Eglise catholique peut faire pour réaliser la paix sociale, il n'ij a qu'à se rappeler ce qu'elle a fait dans le passé.

Si le monde du travail savait ce dont il est redevable à l'Eglise, comme son attitude à son égard changerait. Vis-à-vis de celle qu'il considère comme son ennemi, il n'aurait plus ni haine, ni méfiance, mais de la confiance, de l'abandon, de l'amour.

U Eglise a honoré le travail.

Avant Jésus-Christ, le travail manuel était un déshonneur. Pour tout l'or du m^onde, jamais un citoyen, un homme libre n'aurait voulu profaner ses mains blanches au contact des instrum.ents de travail. Le travail était le lot des esclaves, c'est-à-dire d'êtres que l'on déclarait incapables de vertus et pour lesquels il n'y avait ni Dieu, ni foyer légitime, ni patrie. Ils ne disposaient ni de leur travail, ni de leur conscience, ni de leurs enfants. Ils étaient traités comme des bêtes. Et cela aux applaudissements de toute l'antiquité païenne, des philosophes grecs et romains,

respect du Décalogue, efficacement sanctionné par un cîognic précis, peut seul nous préserver du désordre croissant et de l'anarchie menaçante. Un pays est comme x\n homme. Il vit par l'Ame. Il n'est vraiment grand que si, avant d'être un groupement de ressources économiques et de forces militaires, il est une réunion d'àmes que soulève un idéal commun. '>

(P. RuTTEN, O. P.: Les métiers et la cité. Conférences de la Revue des Jeunes, 1920.)

d'Aristote et de Platon, de Sénèque et de Cicéron (1). L'Eglise enseigne que Dieu a fait du travail, qui vient de Lui, la loi primordiale de l'activité humaine et la condition d'un progrès dont il a lui-même préparé tous les éléments. Elle nous enseigne que, depuis la chute originelle, si le travail n'est plus pourl'homme un plaisir, il est devenu un moyen d'expiation et un moyen de préservation^ puisque, d'une part, mêlé de fatigues et de peines, il est cause de souffrances et que, d'autre part, il permet à l'homme de dépenser dans une noble et sainte activité des forces que, sans lui, il gaspillerait dans une activité odieuse et exécrable. Travailleurs, en jetant sur votre vie laborieuse le rellet divin de trente années de sa vie, le Christ a glorifié votre condition. A la suite de Jésus de Nazareth vous pouvez passer dans le monde la tête haute* Vos lettres de noblesse ne sont pas signées par les

(1) Les hommes les plus intelligents parmi les Grecs attachent au travail manuel une idée déshonorante. Platon déclare exclus, par leur état même, les travailleurs de tous droits politiques. — H fait du travail manuel un délit qu'il interdit aux citoyens. Arîstote, recommande aux hommes libres «. de ne pas courber leur droite stature à ces labeurs pour lesquels la nature a fait le corps des animaux et des esclaves. »

Chez les Romains. — Sénèque écrz7 : «L'invention des arts appartient aux plus vils esclaves. La sagesse habite des régions plus hautes ; elle ne forme pas ses mains au travail. » Cicéron dit : « Toute industrie est vile et inépuisable, car il ne peut y avoir rien de noble dans une boutique ni dans un atelier. >

Et c'est cet état de choses que regrette J.-J. Rousseau : « Chez les Grecs, tout ce que le peuple avait à faire, il le faisait par lui-même ; il était sans cesse assemblé sur la place, des esclaves faisaient ses travaux, sa grande affaire était la liberté !... Pour vous, peuples modernes, vous n'avez pas d'esclaves, mais vous l'êtes : vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette différence : j'y trouve plus de lâcheté que d'humanité. » (Contrat social, ÏII.)

princes de la terre, elles sont signées par Dieu luimême.

U Eglise a protégé les travailleurs.

Fidèle interprète de son Maître, l'Eglise ne s'est pas contenté de glorifier le travail, elle a travaillé sans relâche à libérer l'esclave de sa honteuse servitude, le serf de son servage. En enseignant l'égalité de tous les hommes devant Dieu, en qui il n'3^ a plus ni homme libre, ni esclave, mais des frères qui doivent s'aimer les uns les autres, elle préparait l'égalité du dehors par l'égalité du dedans. Elle assurait l'élévation du citoyen en moralisant et en divinisant l'homme. Aux maîtres, elle prêchait leurs devoirs de justice et de bonté (1), aux serviteurs leurs devoirs d'obéissance et de respect (2).

Laissez, merveilleuse semence, ces principes germer et croître dans les cœurs et l'esclavage aura vécu, et sur les ruines des vieilles tyrannies et des traditions égoïstes, insensiblement, malgré les idées fausses et

(1) « Maîtres, accordez à vos serviteurs ce qui est juste et équitable, sachant que vous aussi, vous avez un maître dans le ciel. » (Saint Paul aux Colos, IV-I.)

... Abstenez- vous à leur égard de toutes menaces, sachant que leur maître et le vôtre est dans le ciel et que, devant lui, il n'y a pas d'acception de personne. » (Saint Paul aux Éphés., IV-9.)

(2) « Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur, comme au Christ, non pas seulement sous leurs yeux, comme pour plaire aux hommes, mais comme des serviteurs du Christ, qui font de bon cœur la volonté de Dieu. Sei'vez-Ies avec empressement comme servant le Seigneur et non des hommes, chacun, soit esclave, soit libre, recevra du Seigneur ce qu'il aura fait de bien. » (Aux Éphes., VI, 5-8. — Saint Pierre, 11-10.)

les intérêts coupables dont la conjuration était si naturelle et les rancunes si vivaces, la liberté et la fraternité s'épanouiront.

On a reproché à l'Eglise de n'avoir pas rompu violemment les chaînes de l'esclavage, mais de s'être contenté, — on veut bien le reconnaître, — de les user patiemment par un travail de plusieurs siècles. On aurait sans doute voulu, qu'au sortir du Cénacle, elle invitât les esclaves à briser leurs fers sur la tête des tyrans. L'Eglise ne connaît pas ces moyens violents. Nous nous imaginons trop facilement aujourd'hui, — et cependant l'expérience de tous les jours devrait suffire à nous instruire du contraire, — qu'on peut changer le monde à coups de décrets ou par des révolutions. Ces modes d'agir ne changent rien, et souvent, après avoir fait en pure perte beaucoup de victimes, aggravent les situations anciennes.L'Eglise plus sage a agi lentement, divinement, par le dedans et non par le dehors. Elle a converti les âmes et non point révolutionné les peuples. Au lieu d'affranchir les esclaves par un décret elle les a affranchis peu à peu en changeant graduellement leurs idées et leurs mœurs, en leur donnant la conscience de leur personnalité et en les rattachant directement au Christ libérateur. Pouvait-elle d'ailleurs agir autrement ? Supposez, un instant, qu'elle ait excité les esclaves à la révolte. Quel épouvantable cataclysme elle aurait déchaîné et quelles inutiles effusions de sang elle aurait provoquées. L'Eglise a donné l'exemple de la justice

et de la charité envers les opprimés. Par la bouche des Docteurs, des Papes et des Conciles, elle a multipUé à l'infini ses avis, ses défenses, ses réclamations, et un jour, les dispositions morales qui rendent les lois efiicaces étant devenues telles, les princes furent contraints de joindre aux prescriptions évangéliques les sanctions des lois de l'Etat.

Dans les édits de Constantin et des premiers empereurs chrétiens, dans les capitulaires de Charlemagne qui établissent les droits de main morte pour garantir le pécule et la transmission de la propriété des serfs, dans l'ordonnance royale de Louis XYI en 1779, qui abolit radicalement les derniers abus du servage persistant encore dans son royaume, c'est toujours à travers les formules dissemblables, le cri de Jésus et des apôtres répercuté par les siècles, qui clame la fraternité de tous les hommes sur terre, au nom du Père commun qui est aux cieux.

C'est parce que l'Evangile avait établi fortement la doctrine de la dignité de l'homme que le riche, obéissant aux sentiments de fraternité chrétienne, fut amené à traiter le travailleur qu'il employait sur le pied de l'égahté, lui assurant par des conventions librement débattues la permanence de son travail, contribuant non pas seulement à son bien-être individuel, mais encore à celui de sa famille, qu'à la différence de l'ouvrier antique, il avait le droit d'avoir, d'élever et qu'il pouvait espérer un jour d'enrichir par son épargne et son économie. Le lien qui unissait le

patron à l'ouvrier ce n'était pas seulement un lien créé d'une part par le désir de faire travailler au meilleur marché possible, et, d'autre part, par la nécessité d'accepter les conditions imposées sous peine de mourir de faim, c'était avant tout un lien moral. Le patron chrétien savait que, dans cet homme qu'il employait, il y avait un frère selon Dieu, auquel il était redevable non seulement de la stricte justice, mais de la charité, et rien de ce qui intéressait la vie de cet ouvrier comme hoimne, comme chrétien, comme chef de famille ne lui restait étranger quand il s'agissait de ménager ses forces physiques, de protéger son âme et de rétribuer son travail.

L'Eglise a favorisé l'organisation du travail.

Au fur et à mesure que la vérité illuminait le monde, et que la grâce divine pénétrait les cœurs,les ouvriers, dont les mains débarrassés des chaînes se tendaient vers la liberté et dont les cœurs se dilataient sous le souffle caressant de la fraternité chrétienne, cherchaient instinctivement, en se groupant, l'améUoration de leur sort, la protection de leur travail, leur perfectionnement moral et leur perfectionnement professionnel.

Aussi, dès que les loisci\âles se christianisant furent moins dures pour les esclaves, les associations de travailleurs s'organisèrent-elles. Les corps d'artisans se multiplièrent en se recrutant surtout parmi les affranchis qui passaient de la servitude domestique dans les corporations ouvrières.

L Eglise, où tout se confond dans la communion des pensées et des mérites, appelait cette idée d'union et de mutualité. Aussi, non seulement elle ne devait pas s'opposer à ce désir naturel des hommes, qui est de s'associer afin de se sentir plus forts et de pouvoir plus aisément s'entr'aider, mais elle devait le favoriser comme un précieux moyen pour rendre plus vive et plus elîcctive la charité fraternelle.

« Dans sa corporation nul n'est isolé, nul n'est abandonné, pas plus dans l'emploi de son activité libre, aux heures de la santé et de la vigueur, que dans ses infirmités et ses souffrances aux jours de maladie et de vieillesse. La force de chaque individu s'accroît aussi du concours de tous, et la misère de chacun a toujours une armée à son service. Et c'est grâce à cette unité multiple et puissajite où concourent ensemble l'élément religieux et l'élément civil, mais dont Notre Seigneur est le lien vivant, que les sociétés modernes se développent,semoransent, s'enrichissent, s'emparent de plus en plus de toutes les forces productives et, suivant la promesse laissée par Jésus- Christ à ses disciples, s'avancent de plus en plus à la conquête du monde. C'est ainsi que l'homme régénéré a pu reprendre avec un plein succès l'œuvre que l'homme de la chute avait si criminellement négligée, quoiqu'elle fût le but de sa vie en ce monde : « peupler la terre. . . et la disposer selon la justice et l'équité (1) »•

(1) « Ainsi l'esprit de charité avait pénétré au fond de cette société naïve qui voyait saint Louis venir s'asseoir à côté d'Éîieraïc Boilcau,

La société chrétienne, où circulait un si intense courant d'amour, inspirateur des plus hautes vertus sociales, a vu s'établir l'union des classes qui, — quoi qu'en puissent penser certains, c|ui ne connaissent guère leur histoire, — lui a permis de réaliser de très réels progrès et de résister aux épreuves dont, étant données les imperfections inhérentes à la nature humaine, aucun siècle n'est exempt. Sans doute, même à cette époque oii l'amour du Christ et l'amour du prochain chassaient du cœur des grands l'égoïsme et du cœur des petits la haine, il y avait parfois des égoïsmes et des haines partiels, mais il n'y avait pas d'égoïsme général ni de haine universelle.

Ce que l'Eglise a réalisé par sa doctrine et par son action dans les siècles passés, elle peut, par cette même doctrine qui met au front du travailleur un rayon de lumière divine et par cette même action bienfaisante,

quand le prévôt des marchands rendait la justice. Sans doute, on ne connaissait point cette fébrile ardeur du gain qui enfante quelquefois des prodiges, et l'industrie n'avait point alors cet éclat, cette puissance qui aujourd'hui éblouissent ; mais du moins, le travailleur n'était pas troublé par d'améres jalousies, par le besoin de haïr son semblable, par l'impitoyable désir de le ruiner en le dépassant. Quelle union touchante, au contraire, entre les artisans d'une même industriel Loin de se fuir, ils se i ipprochaient l'un de l'autre pour se donner des encouragements réji]H'oques et se rendre de mutuels ser\ices. Dans le sombre et déjà \ieux Paris du xiti« siècle, les métiers formaient comme autant de groupes. Grâce au principe d'association, le voisinage éveillait une rivalité sans haine. L'exemple des ouvriers diUgents et habiles engendrait le stimulant du point d'honneur. Les artisans se faisaient en quelque sorte l'un à l'autre ime fraternelle concurrence, ajoutez fi cela que l'intérêt public n'avait pas été perdu de vue ; car, c'était pour porter les ouvrages d'art et d'industrie à leur pius haut degré 'le peri'ection, qu'on avait confié aux ou\Tiers anciens et perfectionnés la direction des novices ». Blanc : Histoire de la Révolution, t. I, p. 478).

le réaliser encore. Aujourd'hui comme hier elle reste le grand agent de la pacification sociale (1).

Sa mission, il est vrai, est rendue plus difficile que par le passé, parce qu'entre elle et le monde du travail se dressent les agitateurs, les politiques, les écrivains, tous ceux qui s'attachent à convaincre le peuple que l'Eglise est pour lui la source de toutes les misères et l'irréconciliable ennemie de sa félicité, tous ceux qui aiment le peuple à pleine bouche, non pas à plein cœur, les aventuriers et les intrigants qui se servent des souffrances populaires pour faire la recette des honneurs et de la popularité. Ils forment comme une muraille de séparation.Mais cette muraille, les catholiliques la renverseront, ils atteindront la foule des vrais ouvriers, de ceux qui mettent leur espoir dans la justice et le droit, non dans le désordre et la vio-

(1) « L'Église a présidé à l'affranchissement du monde sous Nérun ; elle présida plus tard à l'alïranchissement des esclaves ; elle présiderait volontiers, si notre ùge Ty conviait, à l'affranchissement du pauvre et du travailleur. Et que ne pourraient pas pour cela son extension mondiale, sa puissance d'organisation, sa membrure colossale et souple, sa richesse en spécialités capables d'atteindre, du haut en bas de l'échelle des esprits, des situations sociales et des âmes, tous les infinis éléments du corps social, pour les rénover et les mettre en œuvre.

Y a-t-il et peut-il y avoir une organisation socialiste qui puisse donner un tel efTort, et le poursuivre à travers les siècles sans défaillance comme sans fièvre, appuyée sur des traditions, et enveloppant les initiatives, pour les régler sur l'unité d'un principe immuable en lui-même autant tju' inépuisable en manifestations ?

l^our s'assurer ce concours, il faudrait, il est vrai, renoncer à certaines choses, à certains buts et à certains moyens ; il faudrait tourner le dos à la haine, tourner le dos aussi aux rêves insensés, ef au lieu de chercher ù établir je ne sais quelle cité d'Utopie, consentir k installer sur terre — simplement ! — le royaume de Dieu. » (P. Ser* tiilanges, O. P. : Socialisme et Christianisme, p. 300-301.)

LA CONOUÈÏE DES HOMMES, — iG

Jence, et par eux, insensiblement, gagnant chaque jour du terrain, ils atteindront la masse. Et ce jour est proche ! Las de ses décevantes expériences, le monde du travail ne fait pas un mystère de son écœurement et n'épargne plus aux meneurs du socialisme révolutionnaire les marques de sa désaffection et de son mépris, et dans sa partie la plus saine, il revient à grands pas vers celle qui jadis si maternellement l'avait conduit vers des chemins de Liberté (1).

* * Que devront faire les catholiques ? Je vous livre en un

(1) Ayez confiance, j'ai vaincu le monde... Or la confiance que le Christ insufflait à ses disciples, c'est en lui seul et dans son œuvre que nous pouvons toujours la reposer. Seul l'Évangile, seule la foi, seule la puissance socialisée de l'Évangile et de la foi, c'est-à-dire l'Église, peut vaincre encore et toujours le monde, c'est-à-dire la nature dépravée et cruelle, c'est-n-dire l'égoïsnie féroce qui, mis en société, crée l'inégalité oppressive et les résistances jouisseuses d'une part, de l'autre les revendications injustifiées, les en^ies basses et les coupables rébellions.

De sorte que la chose que vous répudiez avec colère, socialistes : celle que vous repoussez avant toute autre, qui vous semble l'obstacle suprr-me, c est celle sans laquelle vous ne ferez rien ; rien que vous enfoncer et nous enfoncer^avec vous dans des difficultés inextricables et dans des cataclysmes.

La vraie question sociale est une question religieuse. Le reste serait afTaire de peu de temps et de peu de travail ; là est le fond. Mais sans cela, on sèmera sur des rochers et sous le vent, on ne fera que du provisoire.

Comprenez donc que la religion étant une nécessité morale est en même temps une nécessité matérielle. Car la matière ne se soutient pas par elle-même ; elle est vite dévorée par les \ices contre lesquels rien ne peut l'armer... Le socialisme économique, fut-il \Tai, ne serait qu'un expédient. Le remède est ailleurs, il est dans la moralisation et dans la christianisation du monde. Omnia instaurare in Chrislo : tout restaurer dans le Christ : voilà ce qu'il faut faire et ce que vous déclarez aboli, c'est ce qui sauve ; ce que vous dites obstacle, c'est le principe de tout. (P. Sertill.oîges, ibid., page 306-307.)

mot tout le secret du renouveau social ; il faut rechristianiser le monde du travail .

L'ouvrier est tout d'abord une âme. A cette âme inquiète, mécontente, affamée il faut rendre sa vieille foi. L'irréligion a ruiné ses espérances et allumé ses passions. La religion lui enseignera que la vie est une épreuve, et que la richesse n'est pas le bonheur, qu'il doit user de patience et de résignation et que ces vertus sont le prix d'une impérissable récompense ; elle lui apprendra la nécessité et l'équité des inégalités sociales, l'utilité de modérer ses désirs et comment on contient ses passions. Elle obtiendra tout cela en donnant à l'ouvrier, l'Evangile, c'est-à-dire la lumière qui ne trompe pas, la croix, c'est-à-dire l'exemple qui entraîne, l'Eucharistie, c'est-à-dire la force qui réalise et vivifie (1).

(1) L'admirable observateur qu'était Le Play se donna pour but de chercher et de découvrir les conditions essentielles à la stabilité et à la prospérité des peuples Pendant trente ans, il voyagea partout, regardant vivre les peuples, les civilisés comme les sauvages.

A quelles conclusions aboutirent ses recherches ?

Les « besoins essentiels » de l'humanité sont au nombre de deux : <i Le premier est l'ensemble des moyens de subsistance nécessaires à la vie journalière de ^i^di^^du ; en d'autres termes, son pain quotidien. Le second, aussi impérieux, quoique d'ordre tout difTcrent, est la soumission à une loi morale, c'est-à-dire un ensemble de préceptes, s'imposant à la conscience, et se substituant aux instincts pour diriger la vie. Le Décalogue contient, selon Le Play, l'expression la plus haute, à la fois, et la plus simple, de cette loi morale, telle que la reconnaissent sous cette formule ou sous une autre tou' tes les races jouissant de la paix sociale. » (Bibliothèque de la science sociale. Introduction à la science sociale. Frédéric Le Play, sa méthode et sa doctrine, par Bouchié de Belle, page ,39.)

Le Play s'exprime ainsi : « L'Homme doit sa supériorité à deux causes ; il est indépendant de l'instinct et il a reçu un don précieux qui, sans entraver sa liberté, lui enseigne la distinction du bien et du

Tout en procurant à l'ouvrier le confortable de l'âme, la religion ne néglige pas le confortable matériel. L'ouvrier, s'il est une âme, est aussi un corps. Elle sait que ventre alïamé n'a pas d'oreilles et que si l'ouvrier est en proie à la misère, si son travail est excessif ou insuffisamment rémunéré, si son sort matériel est défectueux et intolérable, c'est en vain qu'on lui prêchera la morale. Le moindre grain de mil ferait bien mieux son affaire. Et c'est pourquoi elle s'efforcera de procurer à la classe ouvrière le minimum de bien être nécessaire pour la pratique de la vertu et de tout son pouvoir, par ses encouragements et par des institutions économiques, elle travaillera à améliorer sa vie matérielle.

Au patron, l'Eglise dira comme à l'ouvrier, car il n'y a pas deux Evangiles: Que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme ? Ce qu'il devra traduire pratiquement : A quoi bon brasser des affaires, si j'oublie l'affaire essentielle et unique qui

mal, le bon usage du libre arbitre et la voie du bonheur. Ce don est la loi suprême, le Décalogue éternel. Depuis les premiers l'iges de l'histoire, les peuples heureux ont vu, dans cette loi, l'ordre de Dieu. Ils se sont élevés quand ils en ont respecté les commandements ; ils ont décliné et se sont éteints quand ils ont cessé de les pratiquer. » (Réforme sociale. Quelques pafjes inédites de M. Le PZay,!^' octobre 1894.)

C'est formel. Et quand Le Play parlait ainsi, il n'était pas encore croyant. 11 s'était rais à l'oeuNTe sans aucun soupçon ni préjugé relatif à ce qu'il trouverait. Savant, armé de la seule méthode d'observation, indiflérent à nne constatation plutôt qu'à une autre, uniquement passionné de vrai, il dit : « La stabilité et la prospérité des peuples leur \iennent de la fidélité au Décalogue. Ainsi que l'abeille produit la cire et le miel, l'observation du Décalogue produit la paix sociale. »

(Cf. Mgr CHOLÎ.ET, Pour que la France se relève, t. I. Comment les nations tombent, LetViielleux, Paris.)

est l'éternité? Je suis sur la terre pour aller au ciel, j'ai une âme à sauver plus qu'une fortune à gagner, et c'est le but que dans mes spéculations,mes entreprises, mes labeurs de chaque jour, je ne dois pas perdre de vue.

Si l'irréligion laisse se développer au cœur du patron le désir immodéré et sauvage d'entasser des bénéfices sans souci de la justice et de la probité, si elle lâche la bride à cet égoïsme brutal qui, pour satisfaire son insatiable cupidité, l'amiènera à ne pas faire de différence entre un homme et une machine et à abuser de malheureux ouvriers auxquels on demande la plus grande somme possible de travail, aux conditions les moins onéreuses, la religion lui dit que l'ouvrier qu'il emploie n'est pas seulement un m^oteur animé mais un coopérateur intelligent et libre, un égal devant Dieu, et que vis-à-vis de lui il a des devoirs.

Devoirs de justice d'abord. La conscience chrétienne ordonne que, dans la fixation équitable du salaire, il tienne compte et de la tâche accomplie et autant que possible des besoins de chacun. « Pour fixer la juste mesure du salaire, dit Léon XIII, il y a de nombreux points de vue à considérer ; mais, d'une manière générale, que le riche et le patron se souviennent qu'exploiter la misère et la pauvreté, spéculer sur l'indigence sont des choses que réprouvent également les lois divines et humaines. Frustrer quelqu'un du prix de ses labeurs serait un crime à crier vengeance au ciel : « Voilà que le salaire que

VOUS avez dérobé par fraude à vos ouvriers crie vers vous, et que leur clameur monte jusqu'aux oreilles du Dieu des armées (1). w

L'Eglise demande encore au patron de ne pas s'enfermer dans les étroites limites de ce devoir rigoureux, elle veut qu'il aille plus loin, qu'il songe qu'il a affaire à un frère et ne l'afflige point. Que par amour pour lui, il ne soit ni dur en exigeant un travail au-dessus des forces humaines (2), ni égoïste en se désintéressant de son sort, mais bon d'une bonté qui s'en va sinon par justice du moins par charité jusqu'au dévouement, d'une bonté vraiment paternelle, s'efforçant d'améliorer sa situation matérielle en établissant ou en favorisant les caisses d'épargne et de crédit, les sociétés de secours mutuels et les autres institutions économiques qui viendront à son aide dans les tem.ps de maladie ou d'infirmité, de vieillesse ou de chômage involontaire.

(1) Encyclique Rerum novariim.

(2) « Exiger une somme de travail qui, en émoussant toutes les facultés de l'àme, écrase îc corps et en consume les forces jusqu'à l'épuisement.c'est ime conduite que ne peuvent tolérer ni la justice, ni l'humanité. L'acti\ité de l'homme, bornée comme sa nature, a des limites qu'elle ne peut franchir. Elle s'accroît sans doute par l'exercice et par l'habitude, mais à condition qu'on lui donne des relâches et des intervalles de reijos. Ainsi le nombre d'heures d'une journée de travail ne doit-il pas excéder la mesure des forces des travailleurs, et les intervalles de repos doivent-ils être proportionnés à la nature du travail et à la santé de rouvrier,et réglés d'après les circonstances des temps et des lieux. L'ou\Tier qui arrache à la terre ce qu'elle a de plus caché, la pierre, le fer et l'airain, a un labeur dont la brièveté devra compenser la peine et la gravité, ainsi que le dommage physique qui peut en être la conséquence. Il est juste, en outre, que la part soit faite des époques de -'année : tel travail sera souvent aisé dans une saison, qui deviendra intolérable ou très pénible dans une autre .i (Léon XIII: Encychque Rerum Novarum).

L'Eglise demande au patron de se souvenir que le travailleur est fils de Dieu, qu'il a une âme au salut de laquelle il doit s'intéresser, en accréditant autour de lui la religion et la moralité, par ses paroles, mais surtout par ses exemples, en éloignant de l'ouvrier tout ce qui, dans l'usine et au dehors, peut être une cause de perversion.

L'usine n'est-elle pas, dans beaucoup de cas, un mauvais lieu où filles, femmes, sont jetées pêle-mêle avec les ouvriers et livrées à la promiscuité la plus dangereuse? N'est-elle pas souvent pour la jeunesse une école de corruption ? Chaque année l'usine tue des milliers d'adolescents que le catéchisme, la famille et l'école chrétienne avait élevés dans la moralité la plus stricte fondée sur la religion la plus sincère. Nous étions fiers de la fermeté de leur foi, de l'innocence de leur âme, de la candeur et de la noblesse de leur physionomie. Hélas I tout cela succombe dans cette atmosphère de débauche, d'impiété et de mauvais esprit. Je sais qu'il est difficile, à l'âge où les passions sont ardentes, de soustraire tout à fait la jeunesse aux périls du milieu, mais est-ce que nous ne pourrions pas essayer de diminuer les dangers, en empêchant la corruption de^ petits par les grands, en proscrivant toutes les coutumes, toutes les conditions de travail incompatibles avec la moralité el la religion,ct surtout en favorisant les écoles d'apprentissage qui, en même temps qu'elles permettraient à la jeunesse ouvrière d'acquérir la formation prof essionnelle, qui trop sou-

vent lui manque aujourd'huijui donneraient le temps d'atteindre l'âge, où mieux armée pour les luttes de la vie, elle pourrait entrer dans les usines sans danger pour sa vertu et sa foi (1).

J'ai dit aussi que le patron devait se préoccuper de tout ce qui.au dehors de l'usine, pouvait être pour ses ouvriers une cause de déchéance morale et de ruine physique. C'est à la grave question de l'habitation ouvrière que je faisais allusion. La vertu doit être bien difficile dans certaines maisons étroites, mal aérées, où les familles s'entassent ! De grâce, faisons un effort pour supprimer le taudis. Donnons aux ouvriers de l'air et de l'espace, du soleil et des fleurs et nous lutterons contre le cabaret assassin et contre tous les vices qui grouillent dans l'obscurité et la malpropreté. Travaillons pour que ce chrétien, propriétaire par avance d'un morceau de Paradis, soit propriétaire ici-bas d'une maison et d'un lopin de terre qu'il aimera, parce qu'il y vivra heureux avec les siens et à travers lesnuels il aimera la société.

Xe croyez-vous pas, ^Messieurs, qu'en travaillant à rendre meilleurs chrétiens les ouvriers et les patrons nous n'aurons pas travaillé à la paix sociale. Il est grand temps que les catholiques comprennent leur

fl) Cf. Abbc Sabattié : L'Eglise et le travail manuel, Bloud et C'S — Mgr Gibier: Les Reconstructions nécessaires. Ch. La profession et l'apprentissage.

puissance. A l'heure actuelle, ils ont un rôle capital à jouer. Le monde du travail et le monde du capital ne peuvent pas se passer de nos doctrines, de nos espérances, de la vertu moralisatrice, pacifiante, unitive, qui repose dans notre Credo, dans notre Décalogue, et dans nos saints Mystères. Avec elles, c'est la vie dans la paix, sans elles, c'est la mort dans l'anarchie.

Que le monde des ouvriers, par l'attention que nous porterons à ses intérêts, par le dévouement que nous mettrons à travailler à l'amélioration de sa condition, comprenne enfm qu'il n'a pas de meilleurs amis que les catholiques. Travaillons à la réalisation de toutes les améliorations matérielles qu'il peut légitimement désirer et que nous devons souhaiter pour lui, mais n'oublions pas que les améliorations matérielles ne portent pas très loin, si, parallèlement, nous ne travaillons pas à une amélioration de l'ordre moral. « Que sert à l'ouvrier d'être bien payé, s'il ne sait pas employer son argent, s'il le consume en vices ? Que lui sert d'être bien logé, s'il ne sait pas tenir son logis ? Le plus charmant chez soi sera bientôt transformé en tanière. Que sert de réduire ses heures de travail, si le reste de son temps est employé à ruiner ses forces plus que ne faisait le travail en même temps qu'à manger ou à boire plus que le travail avait produit ? Que sert de l'associer avec ses pareils, s'ils ne mettent en commun que des ignorances et des vices ?» Aidez-le dans la conquête de ses droits et la réalisa-

tion de ses légitimes aspirations vers un mieux être plus humain, plus chrétien, mais en même temps « rendez-lui le culte des biens de l'âme ; parlez-lui de l'Eternité, qui corrige les misères et les injustices de la vie. Apprenez-lui que cette vie est un devoir, et non une fête ou une kermesse ; dites-lui que la terre est un lieu de passage, et non pas un but éternel. Convertissez-le, en un mot, selon le mot expressif de la langue chrétienne, c'est-à-dire, retournez-le, orientez-le vers les hauteurs. Donnez-lui Dieu (1). »

Beaucoup de catholiques refusent de s'occuper des ouvriers. Les uns disent, et c'est souvent l'égoïsme qui les fait parler : A quoi bon? ils n'en valent pas la peine; nous n'arriverons à rien. Les autres hésitent, malgré leur bon cœur, à écouter les revendications ou\Tières. Les grèves sanglantes, les menaces farouches, les violences auxquelles de coupables agitateurs poussent la classe ou\Tière, le drapeau rouge et l'internationale les épouvantent. Ils regardent le travailleur comme un révolté en insurrection contre l'ordre social.

Aux uns je réponds : Vous dites que les ou\Tiers ne valent pas la peine qu'on s'occupe d'eux ? Eh bien ! il faut qu'ils en vaillent la peine. Plus vous trouverez dans ces hommes de défauts, plus vous constaterez qu'ils sont loin de l'idéal humain et chrétien que vous devez souhaiter que tout homme réalise, plus vous

(1) Cf. p. Sertillanges : Le Patriotisme et la vie sociale, Gabalda, Paris.

A LA CONQUÊTE DU MOrÎDE DU TRAVAIL 247

VOUS engagerez à vous dévouer à eux. Il faut qu'ils soient tout ce que nous prétendons être et tout ce que nous nous étonnons qu'ils ne soient pas.

C'est notre faute, peut-être, s'ils ne le sont pas. Avons-nous fait dans le passé tout ce que nous devions, au moins tout ce que nous pouvions faire pour ceux dont Dieu nous avait donné la charge ou dont il nous avait constitué la Providence vivante ?

Et puis ces âmes du peuple^ quelles que soient les laideurs et les hontes apparentes et même réelles de certaines, ne sont-elles pas créées comme les nôtres à l'image du Père des Cieux. Si nous avions un peu plus d'esprit de foi, nous n'aurions pas de peine à découvrir cette divine ressemblance, et combien touchante parfois, puisqu'elle est marquée au sceau de la divine souffrance. A cet homme, que des préjugés nous portent à mépriser, il nous serait facile de dire : mon frère, si notre foi, nous montrant sa mystérieuse majesté, nous faisait dire tout bas : mon Dieu. Oseriezvous éprouver de l'antipathie pour une pensée de Dieu, ou prendre en grippe une création de Dieu. Non. Eh bien ! n'oubliez pas qu'en tout homme il y a la pensée et la créature de Dieu.

Notre peuple n'est pas fait pour regarder de loin le ciel, mais pour le posséder dans son cœur. Il en est peut-être très éloigné, mais il est capable d'être réparé et transfiguré par l'amour divin. C'est notre tâche, c'est la vôtre comme c'est la mienne, elle est sublime. Cette œuvre se rapproche de celle du Créateur et du

248 LA CO:sQl-"ÊTE DES HOMMES

Rédempteur. Nos efforts, aidés par sa grâce toute puissante, peuvent nous procurer la gloire d'être appelés à faire vivre davantage des âmes languissantes et à régénérer des âmes mortes (1).

Aux autres, à ceux qui ont peur du peuple, j'affirme que tous les ouvriers, grâce à Dieu, ne sont pas des révoltés, des débauchés, des anarchistes, des professionnels de la grève, le nombre des ouvriers loyaux, laborieux, consciencieux est gi'and, très grand partout, mais surtout dans notre région du Nord. Ecoutons ces ouvriers chrétiens, l'éUte parmi leurs camarades. Ils ne parlent pas de nationalisation ni de révolution, ils veulent simplement obtenir le respect de leurs droits, de tous leurs droits, sans léser les droits, aucun des droits des patrons. S'ils parlent de droits, ils ne taisent pas leurs devoirs. Ils sont honnêtes et chrétiens, ils veulent se conduire vis-à-vis de leurs

(1) « Dormir en repos, le pouvez-vous %Taiment, même si vous n'avez rien à redouter pour vos biens et pour vos personnes ? Oui, pouvez-vous dormir quand vous savez que cette classe ouvrière, où vous reconnaissez, vous, des frères en Jésus-Christ, est là, au milieu de vous, comme une étrangère, ne partageant plus vos croyances, vos aspirations, votre patriotisme ; que dis-jc, une étrangère, une ennemie, peut-être,fB' étant retenue dans son dessein de tout renverser que par sa seule impuissance ? Oui, encore une fois, pouvezvous dormir, même si vous n'avez pas peur pour vous, quand vous devez être pleins de pitié pour cette multitude assez semblable à celle que Jésus nourrissait dans le désert par le miracle de la multiplication des pains ? Elle a faim aussi peut-être ? Pas précisément. Elle a besoin de quelque chose qu'elle ne connaît pas, qu'elle ne demande pas à ceux qui peuvent le lui donner, et qii'elle souffre pourtant de ne pas avoir. Ce quelque chose, c'est la charité, c'est la fraternité de rEvangile ; et vous qui avez le bonheiu- de posséder ce don di%in, pouvez-vous dormir avant d'avoir tout tenté pour le porter à cette foule qui se nourrit de haine et qui peut en mourir ? -•

(Mgr E, Jut.ten: LeDevoir des catholiques dans V Evangélisaiion du peuple, p. 12.)

patrons comme des hommes honnêtes et des chrétiens sincères, mais ils entendent être traités comme tels par ceux que la Providence a placés à la tête des usines.

Ils réclament un juste salaire, des lois et des règlements protecteurs de leur travail et de leur santé, des possibilités pour eux et pour leur famille de vivre intégralement leur vie d'homme et de chrétien ; aidons-les à obtenir cette justice, cette sécurité, ce bienêtre physique et moral.

Ils réclament le droit de se syndiquer. Pouvonsnous nous opposer à une institution légitime, fondée sur la nature, la loi civile et la religion ? Non seulement nous ne devons pas être les adversaires des syndicats, mais nous devons les favoriser. S'ils ne se font pas avec nous, ils se feront contre nous. Bon dans ses éléments et dans son organisation, le syndicat est une force d'ordre au service des intérêts généraux de la nation ; mal recruté, mal dirigé, il est une puissance terrible de désorganisation sociale. Dans l'un et l'autre cas, c'est une force que nous n'avons pas le droit de négliger, ni au point de vue social, puisque nous voulons la grandeur, la prospérité de notre pays, ni au point de vue religieux, puisque nous voulons que les âmes se sauvent. Nous ne pouvons pas ignorer que«si les syndicats sont révolutionnaires et librespenseurs, leurs membres deviennent, le cas échéant, des anarchistes et, en règle générale, des incroyants. J'ose affirmer que l'ouvrier catholique qui entre dans un syndicat rouge est en danger prochain de perdre

la foi. Que ce mot syndicat ne vous épouvante donc plus. Ne regardez pas comme des anarchistes les braves gens qui se dévouent pour fonder des syndicats catholiques. Au contraire, aidez-les. En agissant ainsi nous rentrons dans la tradition de l'Eglise et nous obéissons à la grande voix de Rome (1).

Ouvriers chrétiens, adressez-vous donc en toute simplicité à vos patrons catholiques. Ils veulent votre bien, et je suis persuadé qu'aucun de ceux qui sont ici ne fermera l'oreille à vos justes revendications. Je leur demande de me promettre de ne jamais repousser une de vos revendications, la moindie, sans l'avoir attentivement étudiée au pied de leur Crucifix. Adressez-vous avec une filiale confiance à l'Eglise catholique. Elle connaît le son de votre voix. Elle a répondu si souvent à l'appel du monde du travail, au cours des siècles, elle répondra encore aujourd'hui. Elle n'attend même p.-^s que vous l'appeliez à votre secours, fidèle aux enseignements de son divin fondateur, elle vient à vous le cœur plein d'amour et les mains chargées de bienfaits (2)»

(1) * De nos jours les associations doivent s'adapter aux conditions de la \ie moderne. Aussi est-ce avec plaisir que nous voyons partout des syndicats de ce genre, soit composés, des seuls ouATiers, soit mixtes. Il est à désirer qu'ils accroissent leur nombre et l'eflicacité de leur action >'. (Lkox XIII, Reviim Novamni.) |^

ï Le cœur du Pape est avec ceux qui organisent les syndicats et avec ceux qui en font partie v disait le Pape Benoit XV, le 3 mars 1919, aux délégués des grandes associations catholiques d'Italie.

(2) Discours prononcé à l'Église Saint-Maurice de Lille le 5 décembre 1921 devant les membres des syndicats, associations, corporations ouvrières placés sous le patronage de saint Eloi.

S. S. Benoit XV recevait, le 5 décembre 1921, les membre de l'As-

sociation primaire Catholique des Arts et Métiers d'Italie, qui célébrait le 50" anniversaire de sa fondation.

Le président général de l'Association rappela les premières initiatives couronnées de succès et dit les projets de l'Association.

S. S. Benoît XV répondit par un discours dont l'écho retentira dans tout le monde du Travail.

Il y louait sans réserve les projets que venait d'esquisser le président général de l'Association Catholique des Arts et INIétiers, celui spécialement qui concernait la culture intellectuelle de la classe ouvrière :

« Nous ne croyons pas, sans doute, que les artisans et les ouvriers doivent tous devenir autant de professeurs et de docteurs. Mais nous ne voulons pas nier qu'aux artisans et aux ouvriers de notre époque — surtout s'ils appartiennent à une association catholique — un degré de cultiu-e scientifique et religieuse, supérieur à celui qui pouvait suffire autrefois, est tout à fait désirable. Cette formation leur est utile afin qu'ils ne soient pas éblouis par la fausse science de ceux de leurs camarades qui militent dans un autre camp; elle leur convient surtout pour qu'ils puissent réfuter les erreurs qu'en matière de religion et de science ecclésiastique ont coutume de répandre à pleines mains, dans les rangs de la classe ouvrière, ces audacieux demisavants qui ont puisé toute leur science dans les romans et les journaux asservis à la secte... »

Le Pontife louait donc les conférences dominicales instituées dans ce but depuis un an, au sein de l'Association Catholique des Arts et Métiers. Puis il poursuivait en ces termes :

?4ais il est une étude pour laquelle les fils du travail doivent éprouver une spéciale inclination, et c'est l'étude de la question sociale en général et de la question ouvrière en particulier. Aussi tenons-Nous à déclarer ù quel point il Nous a été consolant d'entendre renouveler le propos de promouvoir ce genre d'étude en conformité avec les règles tracées par Léon XIII, de vénérée mémoire, dans l'immortelle Encyclique « Rerum Novarum ". Oh ! qu'elle ne soit pas stérile, l'admiration de cette grande charte de la vraie démocratie chrétienne ; qu'elle ne soit pas seulement une adhésion théorique, mais une adhésion pratique aussi aux Enseignements de V Encifclique pontificale sur la condition des ouvriers, et les fds du travail verront satis/aites leurs aspirations légitimes : d'une part, les serviteurs, les artisans, les ouvriers constateront qu'à l'accomplissement de leurs devoirs correspond aussi pour eux la jouissance d'indéniables droits, et, d'autre part, les patrons et les capitalistes apprendront qu'ils ne doivent pas jouir de leurs droits s'ils n'observent pas, eux aussi, leurs devoirs imprescriptibles envers la classe des humbles. Ces grandes paroles du Pape seront accueillies avec reconnaissance et respect par tous les catholiques.

(B. Sienne : La Croix.)

L'Apostolat des Catéchistes

€ Les hommes bien élevés auraient honte d'ignorer la bataille de Marathon, et surtout ce combat des Thermopyles qui a rencontré tant d'admirateurs, depuis qu'on le raconte aux générations humaines.

Mais ces mêmes hommes bien élevés peuvent ignorer sans rougir ce que c'est que l'Eglise Catholique... Il n'est pas permis d'avoir oublié les conjugaisons ; mais il est très permis d'avoir oublié le catéchisme. »

(E. Hello, L'Homme^ page 206.)

« Si j'étais absolument forcé, pour un enfant, de choisir entre savoir prier et savoir lire, je dirais : qu'il sache prier ! car prier c'est hre au plus beau de tous les livres, au front de Celui d'où émane toute lumière, toute justice, toute bonté. ->

(E. Legouvé, Discours, distribution de prix, 1877.)

« Le grand service qu'il nous soit permis de rendre aux âmes, c'est de faire luire devant leurs regards le flambeau qui les guidera dans leur marche vers la féhcité et leur permettra d'en franchir les portes. Lorsque le P. Lacordaire, à Notre-Dame, mettait au-dessus de toutes les œuvres la charité d'apostolat, il était l'écho fidèle du Christ, qui avait fait comprendre que son plus grand bienfait n'était pas de rendre l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles, le mouvem.ent aux paralytiques, la pureté aux lépreux, la vie aux morts, mais d'évangéhser les pauvres. »

(P. Janvier, O. P., L'Action catholique, page 178.)

t Pensez ce que vous voulez des croyances confessionnelles. Vous ne nierez pas que le catéchisme est une invention de génie : ce petit livre a joué dans notre Occident, depuis un miUier d'années, un rôle qu'il est difficile d'exagérer... L'Eglise a su en faire un précis très sommaire, qu'elle a fixé en un petit nombre de fornmles. Formules simples, lapidaires, qui affirment fortement, absolument.

« Elle les a énoncées dans la langue du peuple. Elle les a fait appren-

dre par cœur dès l'enfance. Elle les a fait transmettre comme un legs sacré de génération en génération. Elle s'est ainsi rendue maîtresse de la pensée et du cœur de ces énormes masses populaires, dont elle fut pendant des siècles la seule éducatricc et dont le catéchisme fut toute l'éducation, parce qu'il fut le seul li\Te. »

(M. Buisson, ^^lanuel général de l Instruction primaire. 4 ian\ier 19ÛS : l'enseignement de la morale à l'école primaire. )

' Je trouve dans la religion un caractère qui me ra^it ; c'est qu'elle joint la métaphysique la plus savante à la plus parfaite et, si on peut dire, à la plus efficace simplicité... Il n'y a jusqu'ici que la religion chrétienne qui ait eu à la fois la Somme de saint Thomas et un catéchisme. »

(Jules Simon.)

« C'est dans ces jeunes années que les forteresses de l'âge mûr se creusent et s'affermissent, et c'est dans ces premiers fondements qu'il faut placer Jésus-Christ comme base intangible. Les tempêtes de l'adolescence emporteront tout ce qui était l'ornement de la vie chrétienne : la piété, la prière, les sacrements et la foi naïve de la première communion. Mais la base demeure toujours en attente pour une restauration possible. »

(E. TissiER, L'Evangile au Collège, Introd. XYI.)

« En voyant un jeune ou\Tier faire le catéchisme à mon garçon, j'ai compris que la religion n'était pas seulement l'affaire des femmes et des riches et en constatant combien mon garçon devenait tous les jours plus obéissant, plus respectueux, j'ai commencé à croire que la religion pouvait bien servir à quelque chose. Et si elle est bonne pour mon petit elle le sera aussi pour moi, apprenez-moi le catéchisme qu'on a eu tort de ne pas m'apprendre quand j'étais jeune. »

(Paroles d'un ouvrier lillois.)

L'Apostolat des Catéchistes

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