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L IGNORANCE RELIGIEUSE

De tous les coins de la société, des champs et des cités, des usines et des foyers, arrive un murmure qui grandit tous les jours : les choses vont mal, très mai, dit-on. L'ordre social est en péril.

Ceux qui ont des yeux pour voir constatent que nous rétrogradons vers les bas-fonds. Nous roulons au paganisme et à toutes les conséquences qu'il entraîne à sa suite. Les désordres se multiphent ; les mœurs deviennent pires ; les statistiques criminelles révèlent des chiffres qui épouvantent. C'est la barbarie qui arrive. Nous ne sommes qu'au commencement, et déjà nous sommes épouvantés.

La cause vraie de cet état de choses, c'est ce qu'un grand Pape appelait le second péché originel, V ignorance religieuse.

« Pour nous, vénérables Frères, écrivait le Pape Pie X au début de son Pontificat, sans nier les autres causes. Nous nous rangeons de préférence à l'avis de ceux qui voient dans l'ignorance des choses divines la principale cause de la dépression actuelle, de la débilité des âmes et des maux très graves qui s'en-

suivent. Ces entiment s'accordepleinement avec les paroles que Dieu lui-même met dans la bouche du prophète Osée : Et la science de Dieu n'est plus sur la terre. Le blasphème, le mensonge, l'homicide, le vol, l'adultère ont débordé, et le sang a touché le sang. Aussi la terre pleurera et tout homme qui l'habite sera sans force.

« Qu'il y ait, en fait, à notre époque, de nombreux chrétiens qui ignorent complètement les vérités nécessaires au salut éternel, c'est ce dont on se plaint communément, plaintes, hélas ' trop fondées.

u Quand nous disons le peuple chrétien Nous n'entendons pas beuiement les personnes du peuple, ou ces hommes d'une classe inférieure dans la société, qui trouvent souvent certaines excuses à leur ignorance, en ce que, soumis à des maîtres durs, à peine peuvent' ils songer à eux-mêmes et à leurs intérêts ; mais nous parlons encore et surtout de ceux qui, ne manquant ni d'intelligence ni de culture, brillent dans l'érudition profane et cependant, en ce qui concerne la religion, ont une conduite pleine de témérité et d'imprudence.

a II est difficile de dire les épaisses ténèbres dans lesquelles ils sont fréquemment enveloppés et dans lesquelles, ce qui est plus triste, ils demeurent tranquillement plongés...

(c Aussi ne savent-ils rien de rincarnation du Verbe de Dieu, rien de la parfaite restauration du genre humain opérée en lui, rien de la grâce, qui est le prin-

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cipal secours pour l'acquisition des biens éternels, rien de l'auguste Sacrifice, ni des Sacrements, par lesquels nous obtenons et conservons la grâce.

(i Quant au péché, ils ne se préoccupent ni de sa malice ni de sa turpitude ; dès lors, nul souci de l'éviter ni de l'abandonner, et l'on arrive au dernier jour dans de telles conditions que le prêtre, pour ne point enlever au malade tout espoir de salut, doit employer à enseigner sommairement la religion ces instants suprêmes de la vie, qui devraient être consacrés surtout à provoquer des actes d'amour de Dieu — si toutefois, ce qui est presque passé en usage, le malade n'est pas dans une ignorance telle qu'il juge inutile le ministère du prêtre et pense pouvoir, sans qu'il ait apaisé Dieu, franchir tranquillement le seuil redoutable de l'éternité.

(( Aussi est-ce avec raison que Benoît XIV, notre prédécesseur, a écrit : u Nous affirmons qu'une grande partie de ceux qui sont condamnés aux supplices éternels subissent ce châtiment sans fin à cause de leur ignorance des mystères qu'il est nécessaire de savoir et de croire pour être placé parmi les élus. »

« S'il en est ainsi. Vénérables Frères, pourquoi nous étonner, je vous le demande, que la corruption des mœurs et la dépravation soient si grandes et croissent de jour en jour, je ne dis pas parmi les nations barbares, mais dans les Etats mêmes qui portent le nom de chrétiens (1). »

(1) Encyclique Acerbo nimis, 15 avril 1904,

Quelles sont les causes de cette ignorance ?

En premier lieu je note l'athéisme de l'école publique,qui, sous prétexte de neutralité, s'abstient de prononcer même le nom de Dieu, qui supprime de ses manuels tout ce qui peut le rappeler, qui met sur les yeux de l'enfant un bandeau pour qu'il ne voie pas le ciel, quand, par hostilité systématique, elle ne le vide pas; en second lieu le silence de la famille,, qui ne parle pas de Dieu, soit parce qu'elle ne sait pas, soit parce qu'elle ne veut pas le faire, et qui est parfois une école d'athéisme pratique plus pernicieuse que la première. Ajoutez à cela, le rire voltairien et gouailleur des camarades, le blasphème ordurier de la rue, et vous n'aurez pas de peine à comprendre l'état d'esprit, au point de vue religieux, d'un trop grand nombre de nos enfants.

Le prêtre est là^ direz-vous, qui, à défaut de l'école et de la famille, donnera à l'enfant l'instruction religieuse qui fera de lui un chrétien.

Les prêtres regardent ce devoir de l'enseignement du catéchisme aux enfants comme une des plus importantes fonctions de leur ministère. <( Je ne sais, disent-ils tous avec l'illustre Gerson, s'il est quelque chose de plus important que de planter, pour ainsi dire, les âmes comme de jeunes arbrisseaux, d'arroser ces fleurs tendres et délicates du jardin de l'Eghse, de le faire surtout avec les saints empressements du zèle, afin que Dieu leur donne l'accroisssement... J'ai beau examxiner, je ne trouve aucune fonction plus belle

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que celle d'élever la jeunesse (1). » Mais, dans nos grandes villes, surtout dans nos faubourgs populeux, où les paroisses sont comme ailleurs de vastes diocèses, les prêtres ne sont-ils pas débordés? La moisson est abondante et les ouvriers peu nombreux. Quelques prêtres, quatre ou cinq, pour six, sept, huit cents enfants et même plus !

« Comment voulez-vous que, dans cette innombrable bergerie, le meilleur des pasteurs arrive à connaître ses brebis nominaiim, comme le veut l'Evangile ? J'entends par là connaître leurs âmes, leurs intelligences, leurs dispositions, pour qu'il leur soit distribué ne fût-ce que le minimum de science nécessaire, indispensable, pour la réception des sacrements. Comment s'opérera cette formation spirituelle à la vie de piété, qui fait passer la doctrine de la tête dans le cœur, surtout dans la conscience, et qui donne à la foi les racines de l'amour ?

a Ah ! qu'il faut plaindre le prêtre qui, arrivé là, plein de zèle et d'espoir, se voit bientôt, devant ces centaines d'enfants, réduit à faire réciter tant bien que mal la lettre du catéchisme, l'entremêlant le plus souvent de répressions, de réprimandes et de corrections, qui viennent forcément former, avec l'enseignement de la loi de douceur, le moins aimable des contrastes ! Il faudra bien pourtant, le jour venu, que le jury paroissial constitué pour l'examen amnistie cette insufrisance,sous peine d'être obhgé de repousser

(1) J. Gerson : De parvulis ad Christum trahendis.

par vingtaines de malheureux enfants qui ne reviendraient plus...

« Mais non, ne plongeons pas si avant dans cette plaie vive de notre ministère. Ne nous demandons pas quel bien recueillera l'enfant d'un cours d'instruction où il aura trouvé plus d'ennui que de charme ? Ne nous demandons pas quel souvenir et impression cet infortuné en gardera pendant toute sa vie ? Ne nous demandons pas surtout ce que sera cette vie... on ne le de\'ine que trop ! (1) »

Et puis, que de paroisses dans nos campagnes de France qui n'ont plus de pasteurs î Dans beaucoup de diocèses, un prêtre est chargé de plusieurs paroisses, dans certaines régions plus déshéritées, quelquefois de cinq ou six ! Comment voulez-vous qu'un prêtre puisse mener à bien l'instruction religieuse de tous les enfants qui lui sont confiés !

« En dehors de la ]\Iesse et de l'administration des sacrements, écrit Mgr Binet, évêque de Soissons, nous savons que les prêtres, chargés de plusieurs églises ou chapelles, font leur possible pour visiter souvent les groupes d'habitants qui sont de leur ressort pastoral. Il y a certains curés, dont je pourrais citer les noms, qui sont, sur ce point, des modèles, et qui semblent avoir trouvé le moyen d'être partout à la fois, en particuher pour l'enseignement du catéchisme...

(1) 'Mgr Bavsard : Œuvres saintes, Les catéchistes volontaires, p. 95-96

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« Mais si la bonne volonté d'un prêtre zélé est sans limites, il y a des limites aux forces humaines, et, fatalement, bon nombre de localités du diocèse sont sans liaison suffisante avec les pasteurs chargés de leurs intérêts spirituels. Eux-mêmes ne peuvent accomplir dans chaque endroit qu'une partie trop restreinte de leur ministère...

« L'ignorance religieuse des enfants des campagnes est déjà grande dans les paroisses de résidence, malgré l'assiduité des curés à donner l'enseignement religieux. Dans les localités écartées et sans pasteur, cette ignorance dépasse tout ce que l'on peut imaginer (1). »

De plus, que d'enfants, de par le fait de leur indiscipline ou par celui de l'incurie des parents qui, n'attachant aucune importance à l'éducation religieuse ne se préoccupent pas de savoir si leurs enfants fréquentent ou non le catéchisme, échappent à cette influence même restreinte du prêtre ? Combien dans nos grandes villes ne font plus leur première communion ? Si les chiffres que donnent certains auteurs peuvent paraître exagérés (2), il n'en reste pas moins vrai que le nombre de ces enfants, sans parler des non-baptisés, est grand, et il augmente chaque année.

(1) MgrBiNET: évêque de Soissons. Lelire à son clergé, 25 décembre 1921.

(2) M. d'Avcnel prétend que, dans nombre de paroisses populeuses de la banlieue parisienne,ainsi que dans celles de certains arrondissements excentriques de la capitale, la proportion actuelle des non baptisés varie du tiers à la moitié de le population. (Prévue des Deux Mondes, !•" sept. 1921, L'Eglise française après quinze ans de séparation.)

Pendant la guerre, si les aumôniers militaires ont rencontré, parmi leurs ouailles, peu de soldats qui n'avaient pas été baptisés, presque tous ont connu dans leur régiment des soldats, surtout parmi les plus jeunes, qui n'avaient pas fait leur première communion. Et parmi ceux qui l'avaient faite, quelle ignorance souvent des choses religieuses on était obligé de constater î Certains ignoraient m^ême les prières les plus élémentaires. D'autres étaient bien embarrassés pour répondre quand on leur demandait ce qu'était un chrétien et ce qu'il était obligé de croire. La seule chose qui souvent avait survécu dans ce naufrage où avaient sombré toutes les notions religieuses si péniblement acquises, c'étaient les refrains de quelques cantiques populaires ou la musique des messes de Dumont.

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