AVANTAGES PERSONNELS
Vous tirerez de la pratique de cette œuvre d'apostolat, « la plus belle que vous puissiez entreprendre », selon le mot de Pie X, de précieux avantages personnels (2).
(1) Pi. p. Janvier, O. P. : L'Action catholique.
« Le catéchisme bien compris c'est une sublime maternité. C'est plus que cela : c'est une création, c'est l'œinTe de Dieu refaisant une âme, y engendrant sa vie. Cette humble iemme,qui s'est assise dans un coin de l'église, au miheu d'enfants en guenilles, mal lavés, bruyants, turbulents, distraits, qui ouvre péniblement leur esprit aux premières clartés d'en haut, qui dépose un à un dans leur cœur le germe des premiers repentirs et des premières vertus, qui dégage leur àme de l'enveloppe épaisse où elle est comprimée, pour la faire ^-i^Te de la grâce divine, oui, cette caléchiste ignorée fait au milieu de son peuple d'enfants une œuvre plus beUo que Napoléon étudiant avec son état-major le plan de ses gigantesques batailles, que Pasteur penché avec ses aides sur le mystère des in hniments petits ; elle faitl'œuNTe sublime que vint accomplir le Verbe de Dieu descendant en ce monde, l'œuvre de Jésus enseignant à ses apôtres les secrets de son Père et les enrichissant de son être divin, l'œuvre de l'Esprit- Saiht qui illumine et sanctifie nos âmes, l'œuvre de la vérité qui délivre et de la vie qui demeure éternellement. »( Abbé Thellier de PoNCHEviLLE : Lcs Caiéclilstes volontaires).
(2) Les adultes que vous voulez bien préparer aux sacrements et ù la persévérance chrétienne appartiennent à la classe laborieuse : ils ont peu de loisir pour apprendre la lettre du catéchisme et leur mémoire n'a plus le ressort de celle des écoliers,
n s'agit pourtant de leur communiquer, dans l'espace de quelques semaines, l'essentiel de la foi catholique. Est-ce possible ?
Oui, si l'on ne recourt pas d'aiDord et principalement à leur mémoire s'épuisant en vains efforts sur des termes abstraits et incompris. Oui, si l'on emploie la méthode natm-elle. logique, que nous pouvons appeler maternelle. C'est un peu celle qu'on emploie maintenant pour l'étude des langues. Pour cela, il ne faut pas être esclave de l'ordre du catéchisme qui suppose déjà des croyances et des habitudes chrétiennes.
Pour vos néopln'tes, une introduction est nécessaire : nos chers païens de Paris ont t{ faire une étape préalable, par laquelle débutent
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Pour enseigner la religion et la rendre accessible aux enfants, il ne sufïit pas de prendre un catéchisme et d'en faire réciter la lettre, — ce qui est nécessaire étant donné que notre dogme ne se contente pas d'à peu près et que les réponses sont le fruit de l'expérience des siècles, — il faut encore expliquer, d'une façon raisonnée et détaillée, le sens des mots et des phrases. Cette explication est d'autant plus difficile que nous avons affaire à des intelligences jeunes qui ne disposent que d'un vocabulaire restreint et que les vérités que nous devons leur enseigner sont difficiles et ardues.
« Il est beaucoup plus facile, dit le Pape Pie X, de trouver un orateur qui parle avec abondance et avec éclat q-u'un catéchiste donnant une leçon de tout point irrépréhensible. Aussi, de quelque facilité que l'on soit naturellement doué pour l'invention et pour l'élocution, que l'on retienne bien ceci, à savoir que jamais on n'expliquera la doctrine chrétienne aux enfants
les missions ; c'est celle que les mères chrétiennes font parcom-ir à leurs enfants, avant de les envoyer à leur curé. L'enseignement verbal des vérités primordiales et rationnelles, et, ensuite.des dogmes, doit précéder la lecture, l'explication et surtout l'étude personnelle du manuel, dont il faut savoir intervertir les chapitres.
En un mot il ne paraît pas utile de proposer à apprendre des choMS inconnues, si on ne les a, auparavant, amenées dans l'ordre voulu et expliquées bien clairement. Les choses comprises s'impriment dans la mémoire sans elTorts : peu importent les mots, si le sens des idées pénètre.
Vu le peu de temps dont on dispose, aller au plus pressé et en progressant du plus connu au moins connu. Présenter seulement les preuves les i)lus populaires, les comparaisons justes et s'adresser au bon sens.
(Cf. P. CoQVKHF.T : L' Essentiel de la religion catholique. Directoire pour les catéchismes des retardataires ; Lethielleux),
et au peuple d'une manière fructueuse si l'on ne s'y est préparé et exercé par une profonde méditation. Ils sont donc dans l'erreur ceux qui, faisant état de l'ignorance et de l'infériorité intellectuelle du peuple, 'se croient permis de traiter négligemment l'enseignement du catéchisme. Tout au contraire : plus les auditeurs sont ignorants et plus il faut déployer de zèle et de soin pour mettre à la portée d'esprits peu développés les vérités les plus sublimes, si fort audessus de la raison commune et qui ne sont pas moins nécessaires aux ignorants qu'aux savants pour arriver à l'éternelle béatitude. »
Aussi, pour enseigner avec clarté et fruits le catéciiisme, il faut le savoir parfaitement. Or, en règle générale, beaucoup, arrivés à l'âge adulte, ont oublié ce qu'ils avaient appris dans leur enfance. Ils ignorent souvent la lettre même des vérités. Ils sont devenus grands du côté de la terre, savants, honmies distingués selon le monde, ]\Iais, selon Dieu, dans l'ordre des choses permanentes des idées divines, que sont-ils s'ils sont encore quelque chose ? Des enfants.
ç( La vérité catholique est ignorée par ceux qui ont la volonté de la défendre. Dans des milieux qui ont la prétention de savoir, d'enseigner, de diriger, on voit s'improviser des docteurs ; ils sont pleins d'ardeur pour la diffusion d'un christianisme de leur invention, étranger ou même hostile à la vraie foi, allié à toutes sortes d'erreurs, de préjugés ; ils n'hésitent point à se substituer à l'autorité de l'Eglise, à traiter avec
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défiance, sinon avec dédain, les maîtres officiels que le Christ a désignés pour nous conduire, le Pape et les évêques. D'où vient que ces âmes, de bonne volonté souvent, servent si mal la cause de Dieu, sinon de ce qu'elles ignorent les choses dont elles traitent ?
Dans nos parlements, plusieurs désireraient glorifier l'Evangile. Hélas ! pour en montrer la splendeur, en soutenir l'autorité, en prouver l'harmonie, en faire comprendre l'inépuisable scve,il faudrait le connaître. A part quelques rares et nobles exceptions, nos députés et nos sénateurs ne le connaissent pas ou le connaissent mal ; voilà pourquoi, plus d'une fois, dans nos assemblées, ils ont une si humble attitude ; tremblant à la moindre interruption, déconcertés par le moindre argument, ils sont pour un rien ébranlés parleurs adversaires et rougissent de l'Eglise, du Pape, de leur foi, de leur Dieu.
Nos jeunes gens rêvent d'être des apôtres, ils parlent avec feu ; et, facilement entraînés parla fraîcheur de leur éloquence et de leur enthousiasme, nous restons suspendus à leurs lèvres ; mais si quelques-uns deviennent chaque jour plus compétents, d'autres se CQutentent dp théories vagues, flottantes, vides,et plusieurs se trompent jusqu'à jeter dans le public des maximes suspectes ou même des erreurs positives. Si certains de nos journaux, de nos cercles d'études, si parfois nos conférenciers sont sans prise et sans influence sur le public, n'est-ce pas parce que la vérité,
bien qu'y ayant quelque place, y a perdu toute grandeur, tout relief, tout éclat ? (1) »
Que faire ?
Reprendre votre vieux catéchisme et l'étudier à nouveau. Mûrie par les années et par toutes vos études antérieures, votre intelligence, dans ces pages si pleines de souvenirs, ira d'émerveillement en émerveillement, et, sous des formules qu'autrefois vous appreniez sans bien en pénétrer le sens, vous découvrirez les splendeurs toujours nouvelles de la vérité.
« Il n'y a point de père ni de mère de famille, dit Bossuet dans son catéchisme pour le diocèse deMeaux, qui ne doive souvent repasser son catéchisme et le relire avec attention. Les principes de la religion chrétienne ont cela de gi^and que, plus on les relit, plus on y décou\Te de vérités... Il y a beaucoup de choses qu'on dit aux enfants, qu'ils n'entendent que dans un âge plus avancé ; de sorte qu'il y a dans le catéchisme à apprendre pour tout le monde. Et, quand les pères de famille ne reliraient le catéchisme que pour se rendre capables d'en instruire leurs erifants et leurs serviteurs, c'est une assez forte raison pour les y obliger. >;
Odilon Barrot, l'ancien ministre de Louis-Phihppe, sur la fm de sa carrière, ne manquait jamais de s'informer des heures de catéchisme et d'y assister. Au jeune vicaire qui s'en montrait étonné il disait : « Mon-
(1) p. Janvier, op. cit. : L'Enseignement de la vérité catholique p. 181-182.
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sieur l'abbé, je vous confesse que le catéchisme a pour moi un charme inexprimable. Votre enseignement est plein d'idées justes et saisissantes. Chaque fois que j'entends réciter ce petit livre, j'apprends toujours quelque chose que je ne connaissais qu'à moitié, ou que je ne connaissais pas du tout, ou que j'avais peut-être oublié. »
Le comte de Montalembert écrivait un jour à Mgr Dupanloup : «En fait de lectures pieuses, je commence par le catéchisme roui, par le catéchisme. J'en lis chaque jour un chapitre avec une consolation extrême... Si jamais vous faites mon oraison funèbre, vous voudrez bien constater qu'à cinquante-quatre ans bien passés, je me suis mis à réapprendre mon catéchisme, et cela dans le catéchisme d'Orléans. »
(V Nous avons aimé déjà, disait le cardinal Richard à ses prêtres, à vous rappeler ce qu'on lit dans la vie d'un de nos plus vaillants chrétiens de ce siècle. Jeune encore, il sentait le trouble se glisser dans son âme en présence des attaques que la philosophie et la science incrédule soulevaient contre les doctrines de l'Eglise, comme elles l'ont fait et le feront toujours. Alors, dit cet homme droit et intelligent, j'allais chercher dans ma bibliothèque un vieux livre tout usé : c'était mon catéchisme. J'en relisais quelques pages, et, en relisant ces pages où les vérités fondamentales sont exposées avec une simplicité qui les rend accessibles aux enfants et qui satisfait en même temps les exigences de l'intelligence, parvenue à son développement, je sen-
tais le doute et le trouble disparaître de mon esprit comme les brouillards et les nuages devant la clarté du soleil (1). ))
Vous vous nourrirez de l'Evangile. Ne lisez pas ce livre comme on lit un livre ordinaire. Au nom de ce livre qui n'a pas d'égal parmi les livres que l'humanité a produits, au nom de sa noblesse et de la sagesse divine qui transpire dans chacune de ses paroles, au nom de sa réputation même auprès des incroyants, je vous demande de le lire, non pas en poète, en académicien, en critique au petit pied, comme un docte professeur du Collège de France, en exégète, en historien, m.ais en homme, lisez-le avec votre conscience. Lu dans cet esprit, il fera tressaillir votre conscience à toutes les pages devant le bien, le vrai et le beau moral, qui les tranfigurent, il vous arrachera des cris d'enthousiasme, et vous le refermerez souvent ému et ravi.
(1) Lettre pastorale du 20 a\-ril 1907. Sur le modernisme.
« Dans son Encyclique snrV Enseifinement de la Doctrine Chrétienne, le Paps Pie X reGommande aux catéchistes d'étudier le Catéchisme du Concile de Trente. Ce catéchisme est né en plein Concile, et du Concile lui-même, qui voulut choisir dans son sein les Théologiens les plus distingués et les plus pieux pour le composer. Cinq cardinaux y travaillèrent pendant deux ans. Puis, après la dissolution du Concile, le Pape Pie IV chargea saint Charles Borromée de mener à terme l'entreprise commencée. Il s'adjoignit trois Théologiens de l'Ordre de Saint Dominique qui avaient fait leurs preuves au Concile. Ils mirent trois ans à achever l'œuvre de leurs prédécesseurs. Il fut approuvé par le Pape dominicain saint Pie V, le 24 septembre 1566. Les papes au cours des siècles ne cessèrent de le recommander. Léon XIII demande à tous les séminaristes d'avoir entre les moins ce livre d'or et de le relire souvent (Encyclique du 8 sept. 1899). Une édition française a été publiée il y a quelques années par Mgr Marbeau, chez Desclée.
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« J'ai lu l'Evangilt?, écrivait François Coppée, en priant Dieu avec ardeur de me donner la soumission des pauvres esprits. Je me suis rendu pareil à ces petits enfants que Notre Seigneur voulait qu'on laissât venir à Lui, et devant lesquels il a dit que le royaume descieux est pour ceux qui leur ressemblent. J'ai écouté le Verbe divin avec autant de simplicité que les pêcheurs du lac de Tibériade, à qui Jésus parlait sur les flots, assis à la proue d'une barque. Un impérieux désir me poussait vers Dieu. Je n'ai pas résisté, je me suis laissé guider ; en un mot j'ai obéi, et je goûte aujourd'hui les délices de l'obéissance. »
Cette formation personnelle pourrait utilement être complétée par un enseignement de pédagogie catéchistique, destinée d'une part à développer les aptitudes professionnelles des catéchistes, de l'autre, à donner des bases plus solides à leurs connaissances religieuses. Ces cours, qui existent dans certaines grandes villes pour les hommes, devraient être établis partout. On le fait bien pour les dam.es et les jeunes filles ! On y apprendrait, sous la haute autorité d'un prêtre expérimenté, ce qu'il importe le^plus d'enseigner aux enfants et la manière de l'enseigner. On apprendrait aussi, non seulement à cultiver des intelligences, mais à former des volontés et des cœurs, à n'être pas seulement des maîtres qui font réciter une leçon, mais des éducateurs qui habituent les enfants à agir, dans toute leur vie, conformément à ce qu'ils apprennent. Il est nécessaire « de former peu à peu
l'enfant à se rendre maître de sa volonté, à se commander à lui-même, à travailler à la transformation de ses défauts, à contenir ses passions naissantes, à s'imposer des sacrifices. 11 faut que cette volonté encore souple et dirigeable devienne capable d'initiative, de résistance, d'action personnelle. Si tant d'enfants n'ont pas persévéré longtemps et ensuite se sont complètement retournés contre la religion, n'estce pas parce qu'ils étaient trop habitués à subir l'action d'influences étrangères sans rejoindre l'exercice de leur volonté propre ? Ils étaient bons, excellents même, mais « par ordre )\ L'ordre a fait défaut, il a changé de sens ; ces pau\Tes chrétiens, si imparfaitement formés, ont remplacé leur religion moutonnière par une non moins moutonnière et plus définitive irréligion » (1).
Vous retirerez de cet apostolat, si vous vous y donnez tout entier, un autre avantage, infiniment précieux lui aussi.
Connaissant mieux la vérité religieuse dont vous aurez pénétré la profondeur vous la goûterez. Au
(1) « Considérez comme un Je vos devoirs les plus importants de former l'enfant non seulement aux vertus privées, mais aux vertus publiques. Vous élevez non seulement de futurs élus de la cité céleste, mais de futurs citoyens français...
Si, depuis trente ans, on avait fonné le citoyen catholique dans tous les catéchismes de France, on ne verrait pas des régions chrétiennes et de bons diocèses se conduire en départements détestables et voter pour las pires ennemis de l'Eghse. (r". Gellé: L'insuccès des calé' chismes. Rev. prat. d'Apol., 15 nov. 1907.)
Cf. L. DÉSERS : Instruction et éducation au catéchisme. Lethielleux. — Guide d'Action religieuse. Années 1908 et 1909. Action populaire.
tl
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lieu de dormir comme un mort dans son tombeau votre foi sera vivante et agissante. S'apjjuyant sur Dieu, roc inébranlable, elle aura la puissance de vaincre toutes les erreurs : s'appuyant sur Dieu, souverain bien, elle aura la puissance de vaincre toutes les passions ; vous triompherez de la plus attrayante des concupiscences, celle de la chair, de la plus subtile, celle des yeux, du plus tyrannique des orgueils, l'orgueil de la vie ; s'appuyant sur Dieu force invincible, elle aura la force de vaincre le monde et les adversités. Votre foi sera la lumière, au rayonnement de laquelle vous jugerez tout. Elle sera la force qui vous poussera à devenir parfait comme votre Père céleste est parfait.
Imaginez quels résultats on obtiendrait le jour où dans chaque cœur d'homme cette foi travaillerait ainsi ; où la foi deviendrait l'inspiratrice de nos pensées, la règle de nos sentiments, le tout de notre vie. Comme la face des choses changerait et comme notre pays rapidement redeviendrait chrétien !
Connaître Dieu et l'aimer davantage soi-même en le faisant connaître et aimer par des petits enfants, n'est-ce pas une belle récompense !
La Patience nécessaire.
« Je ne vous dis pas que l'heure présente soit facile. Mais, si nous ne sommes pas libres de vivre dans des siècles plus heureux, il dépend de nous de rendre meilleur celui où nous sommes. Il ne servirait de rien de se résigner ou de maudire. Lamentations ou anathèmes ne sont que l'arme des faibles, de ceux qui désertent la lutte, cachent sous la rhétorique des mots le vide de leur pensée ou l'impuissance de leur action. Restez jeunes, c'est-à-dire hardis, généreux, enthousiastes, bons, jeunes, c'est-à-dire les hommes de l'espérance et de l'optimisme. »
(IMBART DE LA TouR, D/5cours, Distribution de Prix. Collège Stanislas.)
« La parole divine est une semence qui, potn- lever et fructifier, a besoin de la tempête. Tout s'insurge contre elle : la nature, les événements et les hommes. La nature élève ses barrières, dresse ses montagnes, élend ses mers inexplorées, ses glaces ou ses déserts de feu devant les pas de l'apôtre ; l'homme lui oppose des barrières formidables : ses passions et ses préjugés, ses intérêts et ses haines, le glaive des Césars et la pohtique de leurs ministres, ses doctrines et son immense corruption... que sais-je encore ? L'homme a tant de ressources contre Dieu. Qui donc vaincra ces ennemis ? Qui dira à la nature : « Ecarte-toi, abaisse tes montagnes, rapproche tes continents ! ton maître et le mien veut passer. » Qui dira aux tyrans, aux peuples, aux multitudes ameutées : « Arrière, il faut que le Verbe de Dieu circule ; on n'entrave pas plus sa vérité, qu'on ne fait échec à sa justice. » Qui dira cela ? je l'ignore ; mais celui-là sera vraiment apôtre, car il est le soldat de Dieu, et il sait guerroyer pour la vérité. »
(P. DiDON, O. P., Discours sur l'Apôtre, p. 17.)
« Le zèle, je dis le zèle de la perfection d'autrui, est naturellement impatient, car on en voudrait d'abord le succès, on voudrait qu'au moment qu'on a parlé, la face du monde changeât, qu'il n'y eût plus d'abus, plus de désordres dès qu'on les a condamnés ; et parce que l'on n'y voit les choses sitôt disposées, non seulement on se rebute, mais on en conçoit de la peine contre les personnes, mais on en té-
moigne du dépit, mais on éclate et on s'emporte, pourquoi ? parce qu'on ne sait pas conserver la charité, cette charité patiente, et qu'on ne l'appelle pas à son conseil, Or. voulez-vous, mon frère, disait saint Augustin, être plus modéré et plus patient dans votre zèle ? considérez l'éternité de Dieu ! Vis esse lonyanimis ? vide œtemitaiem Dcî. Car, à le bien prendre, votre zèle n'est inquiet et empressé que parce que votre vie est courte : et cette impatience que vous faites paraître quand on ne se corrige pas aussi promptement que vous le voulez, est même une marque que vous avez de la brièveté de vos jours. Mais Dieu, dont la diuée est éternelle, a un zèle paisible et tranquille ; comme tous les temps sont à lui, ce qu'il ne fait pas dans un temps, il le fait dans l'autre ; ce qu'il n'obtient pas aujourd'hui, il se réserve de l'obtenir demain, et sa patience à supporter le mal, bien loin d'être un faible qui l'humilie, est un attribut dont il se fait honneur. Entrez donc dans la pensée de cette sainte éternité, si vous voulez que votre zélé ait le calme de cette divine tranquillité.
(BouKDALovE, ScrmoTi sur le zèle. Tome I, p. 311.)
' Attendons avec foi la moisson éternelle, celle où Dieu pa^-e d'une même félicité l'effort laborieux du semeur et celui du moissonneur...
« Ce labeur est plein des promesses étemelles. C'est là une fécondité que nulle persécution ne peut lui ra\ir. Que le succès terrestre réponde à vos désirs ou qu'il se fasse attendre, il y a dans chaque efTort accompli en vue de Dieu un trésor acquis poiu- les jours éternels ; trésor qui s'accroit sans cesse, qu'aucun voleur ne dérobe, que ne consumic pas la rouille, que ne rongent pas les vers (Math., VI, 20) ; un trésor qui s'enrichit non seulement du bien accompli, mais du bien voulu, sous le regard de Celui qui lit au fond du cœur et qui mesure le mérite à l'intention plus qu'au résultat. »
(Mgr d'Hvlst, Œuvres oratoires, tome II.)
« S'il y a quelque cliose de grand, sur la terre, c'est la résolution de l'homme qui se dit : je ne verrai pas les biens à la conquête desquels ma \-ie s'use ! Je suis une goutte d'eau, dans l'océan de mon peuple ; un grain de poussière, sur la route de la patrie 1 A elle ma \ie, mon coeur, mes forces ! Je ne compte pour rien ni mon repos, m mes désirs . A l'œuvre sous l'œil de Dieu I A nous de jeter la semence ; à l'avenir de récolter la moisson ! »
(P. Serilllanges, Le patriotisme et la vie sociale, p. 81.)
La Patience nécessaire,
Ouvriers de la restauration de la France, avant de vous mettre résolument au travail, disciplinez votre âme à la patience.
Vous en aurez besoin dans votre apostolat.
Quand on sait combien l'œuvre qu'on entreprend est nécessaire, urgente, on voudrait la voir croître rapidement et tenir en une seule fois toutes les promesses de sa naissance. Quand on se donne avec ardeur à une besogne qui nous tient au cœur, on craint que le succès ne réponde pas assez vite à son dévouement. Si la récolte tarde à mûrir ou si des contretemps fâcheux la compromettent, si l'édifice entrepris s'achève trop lentement ou si des nécessités miprévues en arrêtent momentanément l'exécution, la tristesse, le découragement, le doute s'insinuent dans notre âme. A quoi bon travailler ; à quoi bon se dépenser ; la besogne est trop difficile ; j'ai eu tort de commencer ce que je ne pouvais achever ; d'autres ont essayé et ils n'ont abouti à rien. Ne vaut-il pas mieux se rendre à l'évidence, et avouer franchement qu'à l'heure actuelle il n'y a rien à faire ? Les hommes
sont ce qu'ils sont, et on ne les changera pas. Et insensiblement on en vient à répéter cette parole de Donoso Cortès/ qu'aux jours d'enthousiasme on considérait comme un blasphème : « J'ai vu des individus se convertir, des nations jamais. »
Un champ longtemps la proie des mauvaises herbes peut-il produire, en une saison, une moisson abondante ? Un édifice profondément ébranlé, et dont il faut reprendre les fondations, pierre par pierre ne se restaure pas en un jour. Regardez le cultivateur, il arrache les mauvaises herbes, il engraisse la terre, la laboure, et, heureux du maigre résultat obtenu, il attend dans le travail et la patience, dans le renouvellement des saisons, tantôt riches de promesses, tantôt pleines de craintes, les récoltes meilleures. Les architectes de génie et la multitude d'ouvriers qui commencèrent ces admirables actes de foi en pierres qui s'appellent nos cathédrales, savaient bien qu'ils ne les achèveraient pas. Ils travaillaient pour les générations à venir, et ils s'endormaient contents dans la paix du devoir accompli. Quand ce que sème le cultivateur ou ce qu'entreprend l'artiste doit grandir et durer longtemps, c'est d'ordinaire la règle que la jouissance de l'œuvre est refusée au semeur ou au travailleur. Je sème le blé et je moissonne l'épi. Je sème le gland, je ne m'assoirai jamais à l'ombre du grand chêne ; mes arrière-neveux, dit le poète, me devront cet ombrage. Je pose la première pierre de la cathédrale dont les vastes proportions, l'harmo-
nie et la beauté feront l'admiration dçs générations, je n'assisterai pas à sa dédicace.
Il a fallu du temps à l'ennemi pour ensemencer d'ivraie le champ du père de famille, du temps pour détruire le temple de Dieu, il faudra du temps pour arracher l'ivraie et rebâtir le temple. Pour reconquérir les âmes et pour reconstruire avec les âmes reconquises le temple vivant de la cité française, le temps est notre auxiliaire indispensable.
Ils sont rares, en notre siècle d'activité fébrile, ceux qui savent attendre. Sans hésiter, nous fixons des délais au terme desquels une âme dont on a entrepris la conquête doit se convertir, une œuvre que l'on commence doit donner des résultats. Nous ressemblons à ces habitants de Béthulie, assiégés par Holopherne, qui avaient promis de se rendre si Dieu ne les secourait dans cinq jours. « Comment,leur dit la fidèle Judith, c'est vous qui posez un terme à la miséricorde de Dieii ! Ce n'est pas le moyen d'attirer sa miséricorde, mais plutôt d'exciter sa colère et d'allumer sa fureur. N'est-ce pas à lui seul qu'appartiennent le jour et l'heure, et n'est-ce pas à nous d'attendre et d'adorer (1)? »
La patience est plus nécessaire encore à l'apôtre qu'au laboureur. « Il y a beaucoup plus de peine, disait saint François de Sales, à défricher les esprits que la terre, quelque rude, pierreuse et stérile qu'elle
(1) Judith, chap. VIII, 9-12.
soit. L'on ne vient à bout des esprits difficiles que par la patience, »
Nous jetons la semence de la vérité dans le terrain de la liberté humaine, et sur ce terrain, si intrépide soit l'ouvrier, si bonne soit la semence, la récolte n'est jamais certaine. La vérité entraîne des conséquences pratiques que l'homme a peine à acceptei. Au bout de son acceptation, il pressent le sacrifice dont il a horreur. La volonté tiraillée par les tendances inférieures, la sensibilité qui cherche à dominer et qui souvent, en plus de la force des bas instincts, a la force que donnent les mauvaises habitudes, opposent d'incroyables résistances. On repousse la vertu parce qu'elle gêne, et la vérité parce qu'elle impose la vertu. Si les vérités géométriques essayaient de mettre un frein à nos passions, on les contesterait avec autant de vigueur que les vérités religieuses. L'invasion d'une âme par la vertu est d'ordinaire difficile et longue. Un bon mouvement ne suffit pas ; un long mouvement est nécessaire.
Le travail est difficile pour toutes les âmes, mais ne pouvons-nous pas dire qu'il l'est surtout pour les hommes. Les raisons en sont multiples. Nous avons constaté que, très souvent, leur première éducation religieuse a été très négligée, que, pour la plupart, elle s'est bornée à des connaissances rudimentaires insuffi-santes pour résister aux attaques dont la religion est l'objet dans les miheux où ils vivent. Nous avons noté aussi qu'absorbés par les affaires, par le souci de la vie
matérielle, ils abandonnent complètement les études religieuses et ne donnent qu'une attention distraite à l'enseignement qu'ils reçoivent du haut delà chaire de nos églises quand, par habitude ou par nécessité, ils les fréquentent. Nous avons donc affaire à des ignorants, et souvent à des ignorants qui ne veulent pas s'instruire. Les séductions du vice, les entraînements et les obligations de la vie publique font qu'ils ne veulent pas être chrétiens autrement que de nom ou ne le peuvent pas. Pour être des pratiquants il faudrait oser, et beaucoup, tyrannisés par la peur, n'osent pas. La peur est bien un des grands obstacles que nous rencontrons sur notre chemin (1).
« Satan, ayant un jour convoqué son grand Conseil, les ministres d'enfer, près de prendre place, débattirent entre eux la question de la préséance I
« Ma droite au plus digne I cria Satan. »
Luxure plaida ses droits ; Mensonge récita ses titres ; Orgueil vanta ses mérites...
Satan écoutait, indécis.
Sarcasme fit entendre un ricanement, et dit : « Personne n'est plus digne que moi, Satan. Le mal que font ceux-ci est de peu au prix de ce que je sais faire. On se corrige d'eux tous, l'on ne s'alïranchit jamais de moi ; ils perdent les individus, je perds les empires ; ils encouragent au vice, je décourage de la vertu. Par moi l'enthousiasme expire, la justice succombe, la
(1) p. Vuillermet: Les Sophismes de la Jeunesse. Ch. La maladie de la Peur.
vérité a peur, le devoir a honte : Derisor, perdet civiiatem...
— Viens t'asseoir à mon côté î dit Satan (1).
Et quoi qu'il en puisse coûter à notre vanité de Français, nous ne pouvons nier, bien que le respect humain ait perdu de sa puissance sur nos homimes, qu'il reste encore un mal dont nous soufïrons plus qu'aucune autre nation.
(( C'est un singulier peuple que le nôtre !
c. Certes, il est aussi richement doué que pas un au monde. Comme le prince de ces contes charmants, au récit desquels La Fontaine prenait un plaisir extrême, il semble que toutes les fées aient été conviées à son baptême, et que toutes l'aient comblé de leurs dons. Eh bien! messieurs, il faut qu'on en ait oublié une, comme d'habitude, car tout ce que ces marraines ont fait pour leur filleul tourne contre lui. Il y a une fée qui n'a pas été invitée, tenez-le pour certain. Elle a voulu se venger de cette injure, et, la cérémonie terminée, elle est apparue grotesque et redoutable, puis, s'avançant vers le berceau, elle a dit à l'enfant : « Je suis la fée Ridicule, et, parce que les autres n'ont pas pensé à moi, tu y penseras toujours, tu cacheras soigneusement les qualités que lu as, pour montrer des défauts que tu n'as pas. Tu es doux, et l'idée seule d'avoir l'air soumis fera de toi un révolté ; gai, et, dans la crainte de paraître léger, tu deviendras lourd ; fm, et l'ambition d'être
(1) J. Roux : Pensées. Lemerre.
fort te rendra grossier ; tu aimes ce qui est beau, et tu seras impressionniste ; tu aimes ce qui est délicat, et tu seras naturaliste ; tu aimes ce qui est honnête et tu feras de la politique. Tu appelleras ta sensibilité : névrose, et ta fierté patriotique, chauvinisme. Pour ne pas être dupe des sentiments, tu le seras des mots. Croyant, tu joueras le sceptique et tu resteras crédule ; tu trouveras au-dessous de ta raison d'adorer le Dieu qui t'a fait, parce que tu ne le vois pas, et tu adoreras des hommes que tu verras trop et dont tu feras tes dieux, quitte à les défaire pour en refaire d'autres à leur place (1), »
Etant données les difficultés à vaincre et qu'il faut solutionner une à une, les obstacles à surmonter qu'il faut renverser un à un, soyons patients.
Jésus, qui mène quand il lèvent les âmes sur le chemin de Damas, a su attendre pour ses disciples. «Les hommes dont il s'était entouré et dont il se proposait de faire ses lieutenants pour soumettre le monde étaient étrangement rebelles. Leur esprit était lent à croire et leur cœur était dur. Jésus reprenait avec douceur l'exposition de son enseignement. Il cherchait de nouvelles images, il racontait des paraboles plus frappantes. Il ne renvoyait aucun disciple, il ne désespérait d'aucun. Il inventait plutôt de nouveaux bienfaits, et donnait des marques plus convaincantes de
(1) Edouard Pailleron: Rapporta l'Académie sur les prix de vertu. 20 novembre 1884,
son amour. ^ Et Jésus, qui dut soufïrir si vivement de cette lenteur de compréhension, de cette dureté de cœur, dut soufïrir bien davantage de leur abandon, de leur trahison. Il supporta tout sans murmurer, oublia tout, pardonna tout ; il se contentait de témoigner plus de générosité et de tendresse, quand les autres montraient plus d'ingratitude et d'égoïsme.
Il y a dans la vie du Sauveur une page que les convertisseurs ne sauraient trop méditer, c'est celle qui nous raconte le départ du Christ pour le Ciel.
Le Christ était ressuscité. La joie et l'enthousiasme avaient succédé dans le cœur des disciples à l'abattement et à la tristesse. Ils avaient retrouvé leur Maître. Souvent II leur était apparu, loin du bruit de Jérusalem, dans les solitudes paisibles de la Galilée, sur les bords riants du lac de Tibériade. Là, dans de célestes entretiens, il avait tracé les grandes lignes de leur mission, achevant ainsi l'organisation de son royaume sur terre.
Sur l'ordre du Maître, les disciples avaient regagné la Ville sainte. Au matin du quarantième jour après Pâques, ils étaient tous rassemblés au Cénacle. Tout à coup le Sauveur apparaît au milieu d'eux. Puis, comme un Père avec ses enfants, il leur commande de se mettre à table pour le repas.
En un langage plein de bonté, il leur rappelle le passé. Doucement, il leur reproche leur incrédulité. Voyant l'angoisse qui étreignait le cœur de ses disciples, épouvantés à la pensée des incertitudes de
l'avenir, il leur promet que sous peu de jours ils seront baptisés dans le Saint-Esprit.
Le repas est terminé. C'était le dernier de Jésus sur la terre. Le Maître se lève. L'assistance tout entière le suit. Le cortège, composé de cent vingt personnes, descend les pentes de la montagne de Sion, traverse les rues de Jérusalem, et se dirige vers la vallée de Josaphat. Après avoir franchi le torrent du Cédron, on atteint le mont des Oliviers.
Une sainte tristesse envahissait l'âme des apôtres. L'heure de la séparation était venue. A cette heure suprême, ils se rappelaient tout ce que Jésus avait fait pour eux, ses délicates prévenances, ses bontés infinies. Ils se souvenaient aussi combien ils avaient peu répondu aux soins de leur Maître. Et maintenant ils allaient être seuls, bien seuls, eux si faibles encore. Ah I si le Sauveur voulait prolonger son séjour sur la terre, avec quel soin ils recueilleraient ses enseignements et les mettraient en pratique. Mais non, Jésus allait les quitter.
L'esprit obsédé par ces sombres pensées, les disciples se taisaient. On arriva enfin au sommet du mont des Ohviers. « De cet endroit on avait la vue de Jérusalem qui apparaissait superbe avec son temple et ses palais. Cet aspect émeut les disciples. La patrie terrestre fait encore battre le cœur de ces hommes ; un moment ils oublient la malédiction prononcée sur l'ingrate cité de David, et semblent ne plus se souvenir que Jésus vient de les faire citoyens et conque-
rants du monde entier. Le rêve de la grandeur mondaine de Jérusalem les a séduits tout à coup, et ils osent adresser cette question à leur Maître.
« Seigneur, est-ce à ce moment que vous rétablirez le royaume d'Israël ? »
Jésus répond avec une sorte de sévérité à cette demande indiscrète.
« Il ne vous appartient pas de savoir les temps et les moments que le Père a réservés à son Pouvoir. » Et Jésus les ramène tout aussitôt à la mission qu'il leur donnait : « Vous cdlez recevoir la vertu du Saint-Esprit qui descendra sur vous, et vous serez m.es témoins dcms Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre (1). »
Il vous semblera, à certains jours, après vous être beaucoup dépensé pour faire resplendir la lumière dans une âme envahie par les ténèbres, pour détourner un cœur du mal et le porter au bien, que vous avez travaillé en vain. Vous comptiez sur le mot révélateur qui vous eût récompensé de toutes vos peines, et c'est le contraire que vous surprenez sur les lèvres. A vos avances on oppose une fm de non recevoir. Persévérez dans vos efïorts, redoublez de délicatesse et attendez avec patience pour votre disciple le moment de la grâce, la venue de l'Esprit qui fera de lui un chrétien, et peut-être un apôtre.
(1) Actes des Apôtres, chap. I, 2-9.
Cette patience qu'il faut avoir avec chaque âme en particulier est plus indispensable encore quand il s'agit de la conversion de tout un peuple.
Ayons l'ambition de conquérir notre pays tout entier, mais rappelons-nous, si nous étions tentés de l'oublier, que ce résultat ne s'obtiendra pas par une conversion en masse ; il s'agit de conquérir les âmes une à une, de reconstruire l'édifice pierre par pierre. La masse c'est le rêve, quelques unités c'est la réalité.
Les saints, qui étaient aussi ambitieux du bien que nous, savaient se contenter des moindres résultats. Quand, devant sainte Thérèse, on semblait douter des efïets obtenus par toutes ses dépenses de zèle, elle répondait : « Saurait-on trop payer une seule vérité communiquée à une seule âme ». Quand on remontrait à saint Ignace qu'à tâcher de ramener les filles de joie des rues de Rome il perdait sa peine : « Quand je ferais, disait-il, que d'en empêcher une seule d'ofïenser Dieu une seule nuit, j'aurais bien employé mon temps.» Et d'entreprendre et de mener à bien la conversion d'un seul jeune homme qui deviendra un père de famille chrétien, d'im seul homme qui, par sa situation, exercera une influence considérable sur son milieu, ne vous paraîtrait rien ? J'estime que c'est beaucoup. C'est par ces conversions individuelles que nous arriverons à conquérir la multitude. Une âme ramenée à Dieu, puis cette âme en ramenant d'autres ; ce travail
se multipliant sur tous les points du territoire, en une génération ou deux il y aurait certainement quelque chose de changé dans notre pays.
Un jour le pilier principal qui porte le poids de la flèche gigantesque de la cathédrale de Strasbourg s'est mis à fléchir. « Les fondements de l'époque gothique cédaient sous la formidable masse ; de toutes parts, des Assures sinistres couraient à travers les colonnes de granit ; et déjà l'on tremblait devant la possibilité d'un désastre près duquel les ravages de la Réforme et de la Révolution, le bombardement prussien de 1871 n'eussent été rien.
L'art est accouru. On ne pouvait ni changer les soubassements, ni abattre le pilier. La merveilleuse flèche se fût écroulée, couvrant tout le monument de la splendeur de sa ruine.
Délicatement, les ouvriers ont repris rœu\Te immense des siècles. Pierre par pierre, ils se sont mis à enlever les matériaux vétustés pour les remplacer par des pièces toutes neuves.
Pour l'œil inaverti, rien n'est changé, l'antique pilier demeure toujours avec ses formes séculaires. Il ne voit ni les amas de pierres, ni les encombrements des chantiers qui annoncent les puissantes constructions.Mais le travail ne s'en exécute pas moins eflicacement, dans une admirable patience qui n'ébranle rien, ne détruit rien, mais prépare le salut du tout par la successive et silencieuse rénovation de chacune des parties. »
Ainsi se restaure un peuple.
Quand donc il s'agira des âmes sachons nous dévouer à leur conquête, non pas seulement sous la poussée d'un bon mouvement, à la suite d'une inspiration passagère, mais par la répétition ininterrompue, et si souvent monotone, des mêmes efforts, des mêmes supplications, des mêmes renoncements, sans en voir le résultat immédiat. De même, quand il s'agira des œuvres dans lesquelles nous entrerons ou de celles que nous fondrons, si elles ne rendent pas immédiatement ce que nous attendons, ne cédons pas à la manie bien française, devant les insuffisances d'un moyen établi, d'essayer immédiatement d'autre chose, de démolir sans cesse la maison pour en bâtir une nouvelle qui ne promet pas d'être meilleure : c'est très long et c'est très cher, tâchons plutôt d'améliorer celle que nous trouvons debout, et commençons par y entrer.
« L'affranchissement d'un peuple, disait le Père Lacordaire, dans son Oraison funèbre d'O'Connel, n'est pas l'affaire d'un jour ; il rencontre infailliblement dans les idées, les passions, les intérêts et l'entrelacement toujours profond des choses humaines, mille obstacles accumulés par le temps et que le temps seul est capable de soulever, pourvu qu'on aide son cours par une action parallèle et ininterrompue. Il ne faut pas, disait O'Connel, parler aujourd'hui et demain, écrire, pétitionner, s'associer aujourd'hui et demain ; il faut parler toujours, écrire toujours, pétitionner toujours, s'associer toujours, jusqu'à ce que le but
soit atteint et le droit satisfait . Il faut lasser la patience de l'injustice et forcer la main de la Providence. Vous l'entendez, ^Messieurs, ce n'est pas ici l'école des désirs vains et sans vertu^ c'est l'école des âmes trempées pour le bien, qui en savent le prix et ne s'étonnent pas qu'il soit grand. O'Connel, du reste, a donné à ses leçons la sanction de ses exemples ; ce qu'il disait, il le faisait, et nulle vie n'a été jusqu'au dernier moment plus infatigable et mieux remplie que la sienne. Il travaillait devant l'avenir avec la certitude qu'inspire le présent ; il n'était jamais surpris ni mécontent de n'être pas au terme ; il savait qu'il ne l'atteindrait pas de son vivant, il en doutait du moins, et on eût dit à la faveur de ses actes qu'il n'avait plus qu'un pas et qu'un jour à franchir. Qui comptera le nombre des assemblées où il a porté la parole et présidé, les pétitions qu'il a dictées, ses voyages, ses démarches, ses triomphes populaires et cet inexprimable arsenal d'idées et de faits qui composent le tissu fabuleux de ses soixante-douze ans ? (1) »
(11 p. Lacopdaire: Oraîson funèbre d'O'Conneî.ŒvLMres oratoires,!.
Mgr Dupanloiip parlant à ses prêtres de la conversion des hommes. ; « Par conversion des hommes, je n'entends pas ici quelques cas de conversions individuelles, isolées, plus ou moins rares; il se fait et se fera toujours, même dans les plus tristes temps et dans les plus mauvais pays, des conversions de cette sorte : ce que j'entends, c'est quelque chose de bien autrement considérable; c'est une révolution morale et religieuse profonde, qui, dans une paroisse, un diocèse, une nation, sans rendi'e tous les hommes chrétiens, aboutisse du moins à changer la situation présente, à faire que l'irréhgion ou l'indifférence ne soit plus, comme aujourd'hui, chez nous, l'état malheureusement le plus général de la partie virile de la population mais qu'il y ait une immense majorité d'hommes croyants, pratiquants, assistant régulièrement aux offices de l'Eglise les dimanches
L'insuccès apparent de notre apostolat ne doit pas nous étonner. C'est chose prévue, annoncée. Que disje ? Apôtre du Christ, « Toi-même tu expérimentes à ton profit la vérité de cet oracle. Si tu sèmes sans moissonner, tu moissonnes aussi sans avoir semé. Je vous ai envoyés, dit le Sauveur, recueillir ce que vous n'avez pas préparé. Si cela était vrai déjà du tem.ps des premiers apôtres, que sera-ce aujourd'hui, après dix-huit siècles d'apostolat? Qu'est-ce donc que cette civilisation chrétienne dont l'atmosphère nous baigne et nous fait vivre, sinon la conquête d'apôtres innombrables. Chaque génération d'ouvriers du Christ a jeté dans le sillon des sueurs, des larmes, du sang. Et à chacune d'elles on a pu dire, et à la nôtre surtout on doit dire avec le Maître : « D'autres ont travaillé, et vous êtes entrés dans les travaux (1). »
A l'heure actuelle, dans notre apostolat auprès des
et fêtes, fréquentant les sacrements, bons chrétiens enfin, et qu'on puisse dire de la religion qu'elle est pratiquée désormais par les hommes comme par les femmes.
« Une telle révolution ne saurait être l'œuvre d'un joiu*, ni d'une année, le résultat heureux et soudain d'un efïort passager, d'une station quadragésimale ; il y faudra du temps, beaucoup de temps, de longs et persévérants efïorts. C'est tout un vaste dessein de stratégie pastorale qu'il faut concevoir, dont il faut sagement combiner le plan et organiser les moyens d'exécution, qu'il faut fortement vouloir, et puis poursuivre constamment, l'œil toujours fixé sur le but. Une génération sacerdotale n'y suffira pas ; nos successeurs devront continuer ce que nous aurons commencé, et ce ne seront pas eux encore, probablement, qui achèveront l'œuvre ; mais enfin l'œuvre se fei'a, elle aboutira indubitablement, si plusieurs générations de bons prêtres veulent employer avec zélé, avec suite, les moyens que nous allons dire et tous les autres que leur zèle leur inspirera. » (Cité par P. Gon- TiER : L'Apostolat des JlnmmcSt p. 34-35, Amat, 1910).
(1) Mgr d'Hulst : Œuvres oratoires, tome II, p. 180.
hommes, nous bénéficions surtout de ce qu'ont accompli, dans l'ordre de la pensée et dans celui de l'action, ces admirables apôtres qui se sont dévoués à la conversion des masses françaises, depuis ceux qui, dès 1830, sonnaient le ralliement à la croix et au drapeau, dans la presse, à la tribune, dans la littérature, jusqu'à ceux qui, hier, dans la besogne obscure d'un labeur quotidien, organisaient ces troupes d'élite que la guerre a décimées, sans doute, mais qu'elle n'a pas complètement détruites et qui restent la précieuse réserve pour les combats à venir. Batailleurs intrépides, ils ont jeté à terre les forteresses que nos adversaires croyaient inexpugnables et qui paralysaient notre action ; ils ont déblayé le terrain sur lequel nous luttons et la manœu\Te aujourd'hui est plus facile, on sait où l'on est et où l'on va ; par leurs travaux, ils ont approvisionné l'arsenal où nous puisons nos armes et nos munitions ; par leur crânerie, ils ont porté un terrible coup à notre plus dangereux ennemi, le respect humain ; par leur vie, ils ont tracé les chemins de lumière dans lesquels nous nous avançons et que jalonnent leurs tombes glorieuses.
Vaincus en apparence, ne sont-ils pas des vainqueurs ? Ils ont lutté en des temps plus durs que le nôtre, et jamais ils n'ont désespéré de la cause qu'ils défendaient. Ils ont su, dans les luttes pour le bien, être des vaincus. Seulement, au lieu de rester sur leurs défaites, ils ont aussitôt repris haleine, et se sont remis immédiatement à l'œuvre pour ressaisir la victoire.
« Napoléon disait d'un héros vendéen, et c'est le plus bel éloge qu'on ait pu faire de Cathelineau, qu'il ne laissait jamais reposer ni les vainqueurs ni les vaincus. C'est le secret des grands maîtres dans l'art de triompher. Vous ne les verrez pas plus se déconcerter après un revers que s'endormir sur un succès II n'est pas rare que l'intelligence et la valeur succombent sous la mauvaise fortune ; et lorsqu'on se mêle de combattre, il est bon de ne pas trembler d'avance devant l'idée d'un échec toujours possible.
« Nul n'est à l'abri de ces vicissitudes qui peuvent atteindre les meilleures causes ; mais, au Heu de se laisser aller au découragement, il faut puiser dans le sentiment du devoir cette énergie et cette constance qui préparent et assurent les retours de la fortune.
« Pour moi, je ne connais pas de plus belles pages dans l'histoire que celles où je vois une grande cause en apparence vaincue, et qui trouve à son service des hommes assez courageux pour ne pas désespérer d'elle. Est-il un plus beau spectacle dans l'histoire de notre pays que de voir Philippe-Auguste menacé par une coalition formidable, et, sans perdre courage, devant des ennemis qui déjà réglaient entre eux le partage de la France, faire un appel suprême à toutes les forces vives de la nation, pour refouler l'invasion dans les plaines de Bouvines ? Est-il plus noble attitude que celle de Louis XIV, après Ramillies et Maiplaquet, se redressant de toute sa fierté royale devant Le déshonneur qu'on lui proposait de signer,
LA CO>'OUÈTE DES HOMMI S. — CI
€t disant à Villars, la veille de Deiiain : « Je n'exige pas que vous battiez l'ennemi, mais je veux que vous l'attaquiez. »
Quelles que soient les alternatives de revers ou de succès que le présent ou l'avenir nous réserve, ne nous décourageons pas. L'honneur d'une vie, comme son \Tai mérite, c'est de pouvoir répéter jusqu'au bout cette parole divine : nous avons fait ce que nous devions faire. Le reste, il faut l'abandonner à Dieu, qui donne la ^4ctoi^e ou qui permet la défaite, et qui fait contribuer l'une comme l'autre à l'accomplissement de ses étemels et impénétrables desseins (1).
Sans nous préoccuper d'un succès qui ne dépend
(1) e îl y a des gens qui croient qu'on fait prendre un tournant à un peuiile comme on le fait prendre à une voiture dans un parc ! Une élection avorte-t-elle, les voilà démontés, décoiu-agés ; il n'y a plus que le sabre !
" Eh ! Messieurs, ce n'est pas ainsi que se conduisent les peuples ! Il y faut du temps,beaucoup de temps, beaucoup d'elTortsindiAiduels avortés, de dévouements obscurs, et d'actions en apparence infécondes.
Dans une forêt, ce sont les feuilles qui meurent et qui pourrissent sous la pluie de Thiver, qui alimentent la sève au printemps et qui font pousser les grands arbres. Les grands arbres, ce sont les peuples. Les feuilles qui meurent, ce sont les individus et leurs œu^TCS. Ne faut-il pas comprendre notre rôle, et accorder à la patrie et à Dieu l'abnégation qu'ils réclament?
Ne cessez point d'agir, et ne cessez point d'espérer.
Vos espérances fussent-elles trompées sept fois et sept autre fois sept fois, comme dit l'Evangile, croyez encore en Dieu d'abord, ensuite en vous.
Si les biens que vous rechei-chez \iennent tard, ils n'en seront que mieux acquis et plus stables. Si vous ne les voyez point surgir, vos fils en jouiront et vous béniront de les avoir conquis.
Est-ce que nous travaillons pour nous ou pour la France? La France meurt-elle donc avec nous, et n'a-t-elle pas le droit de réclamer poiu" vivre le sacri fice de notre impatience et de nos égoïstes emportements. * (P. Sep.tili.axges, Zcc. cit., p. 80. )
pas exclusivement de nous, mettons-nous à l'œuvre. Nos vastes espoirs de rechristianisation du pays ne se réaliseront peut-être pas de notre vivant, qu'importe. Commençons cette grande entreprise^nos descendants continueront. Nous poserons les fondements de la grande Basilique française, d'autres, suivant le plan que nous aurons tracé ou le modifiant suivant les nécessités des temps à venir, en seront les constructeurs, et un jour viendra où, sous les voûtes élancées qu'éclaireront des verrières étincelantes, on entendra les douces hymnes de la dédicace. Et nous, les pierres vivantes cachées dans les assises profondes de l'édifice, nous mêlerons nos voix aux voix des vivants pour chanter à Dieu le cantique de l'éternelle reconnaissance.
L'Union nécessaire.
« Très haut et redouté seigneur, Jeanne la Pucelle vous requiert» de par son Seigneur, que vous fassiez bonne paix, ferme et durable avec le roi de France. Pardonnez-vous vos torts l'un ù l'autre, comme il sied à de loyaux chrétiens, et, si vous voulez guerroyer, allez contre le Sarrazin ! »
(Lettre de Jeanne d'A.rc au duc de Bourgogne.)
« Des découvertes de Pasteur, une notion fondamentale se dégageait pour tous : nous sommes gouvernés, nourris, tués, par le peuple incalculable des infiniment petits. I-es transformations de l'état moderne et les fermentations des masses populaires n'ont pas attendu pour se produire l'exemple du Mycoderma aceii. Il n'en est pas moins vrai que l'homme, toujours incertain et inquiet sur la valeur de ses frêles constructions, leur cherche un patron dans l'éternel modèle,dans la nature ; qu'il est encouragé et rassuré quand cette sage nature lui montre ou paraît lui montrer, réalisées dans l'œuvre éternelle, des intentions semblables ti celles qu'il s'efïorce de réaliser dans son œuvre éphémère. La doctrine pastorienne annonce ime de ces conformités. Elle constate la loi du nombre, elle découvre les sources de la vie et les causes de la mort dans une infinité d'être très faibles, qui deviennent tout-puissants par leur réunion.qui triomphent des plus robustes organismes. »
(E. M. de Vogué, Devant le siècle, pp. 278-280.)
« Une, la Sainte Église est omTière d'unité. Comme le Père est un, comme le Sauveur est un, comme la foi est une, et le baptême unique, unus Dominus, iina fides, iinum haptisma (Eph., iv-5), ainsi l'Eglise cherche à réunir tous les fidèles en un seul bercail. Dès les premiers jours, la communauté des chrétiens de Jérusalem donnait un admirable exemple de l'union contenue en germe dans la religion du Christ; les païens admiraient la charité qui fusionnait en un seul cœur les disciples du Christ : « Voyez comme ils s'aiment », disaient-ils. Tout le long de l'histoire de l'Eglise nous voyons la doctrine et la morale, quand il leur est donné d'approcher davantage de l'idéal spirituel
du Sauveur, faire éclore partout ces institutions monastiques dans lesquelles, comme leur nom l'indique, fleurit l'unité. Au demeurant les deux fruits qui mûrissent surtout sur l'arbre de la vie de l'Eglise, qui ont nourri tous les siècles chrétiens, sont la Charité et la Paix. Nous ne dirons pas toutes les formes que la Charité et la Paix ont prises sous la main des ministres de l'Eglise, de ses moines et de ses fidèles, qu'il suffise de remarquer que Charité et Paix sont synonymes d'Unité. »
(Mgr Chollet, Kisi Dominiis aistoilierii civUaf.em, p. 368.)
« Une force a manqué parfois à la généra ticm. dont j'ai voulu célébrer les vertus : l'unité. Quelles victoires n'aurait-elle pas remportées, .si Montalemhert et L. Veuillot s'étaient toujours donné la main, si l'évêque d'Orléans et l'évêque de Poitiers avaient marché côte à côte,, si le clergé régulier et le clerpé séculier s'étaient soutenus, si libéraux et ultramontains avaient lutté dans une même pensée et dans un. seul sentiment. Que ces douloureuses expériences nous instruisent ! La politique nous di\isc : en vérité, tontes les formes de gouvernement sont mauvaises qui ne respectent pas la justice et la vérité, et toutes sont bonnes qui les honorent et les protègent. Les principes qui obliger.t tous les partis, et les droits qu'il est nécessaire de reveu'irquer sont assez grands et assez féconds pour que nous y trouvions un champ immense à notre activité. Tenons-nous ensemble dans ce domaine : et forts de nos idées éternelles, forts de notre charité et de notre loyauté, regardant sans cesse du côté de l'Eglise, notre guide û ;V.»nos ét.ide ■ et dans n,3s œuvres, nous chanteroais des résurrectLons qu'a igiK>rées le passé. -
(P. Janvietî, L'AcUor Gatiiolique. L'apostolat pa<E les œu>vTHîs, p. 22â.>
« Le défaut le plus dangereux des honnêtes, gens, disait Etienne Larny, c'est le dédain des tâches modestes et efilcaces. Notre malheur est le nombre de gens qui se croient faits pour les devoirs extraordinaires et auxquels il ne fau.t rien demander au-dessous de l'héroïque. La France est pleine de chasseurs qui ne veulent tuer que le bon ; ils !e cherchent toute leur vie, et, cjuand ils meurent, leur carabine contient encore leur première balle. Ils mettent leur espoir en des événements hors de leur puissance et dédaignrnl les résultats promis îi l'effort quotidien, c
L'Union nécessaire.
La guerre a groupé tous les Français dans, une même communion aux émotions, aux volontés de lutte et de victoire, dans une participation organisée aux travaux de vie et de défense nationale. Sur le champ de bataille et dans tout le pays, c'était bien le coude à coude, le cœur à cœur. Cette union, qui a pu se réaliser malgré la diversité des idées et des partis pour la noble cause de la Patrie, ne pourrait-elle pas se réaliser entre catholiques, que rien d'essentiel ne divise, pour la cause plus noble de la Religion? L'union des citoyens a été une des causes les plus puissantes de la victoire de la France, l'union des fidèles sera une des causes des victoires de la Foi.
Au congrès des Cathohques du Nord et du Pas-de- Calais, en 1909, je recherchais pourquoi les catholiques n'occupaient pas en France la place qu'ils pouvaient légitimement ambitionner d'y occuper, et je disais qu'ime des causes de leur impuissance, c'était que, bien qu'ils fussent une m.asse, ils n'étaient pas une armée. La leçon est bonne aujourd'hui encore..
Depuis quarante ans, qu'est-ce qui a manqué aux catholiques de France ?
Est-ce la générosité ? Ce qu'ils ont fait pour créer des œuvres nouvelles répondant aux nécessités présentes, pour soutenir des œuvres déjà existantes, tient du prodige. A certaines heures, il semblait que la générosité ne pût aller plus loin, et cependant chaque année le budget de la charité augmente, toujours alimenté par les largesses des particuliers et les contributions des collectivités.
Est-ce le courage ? La crânerie d'un grand nombre en face de l'ennemi a été superbe. Il faudrait nommer ces parlementaires toujours debout pour défendre en face d'adversaires irréductibles chacune de nos libertés. Il faudrait citer ces magistrats, ces soldats qui ont préféré briser leur carrière plutôt que de forfaire à l'honneur, ces pauvres petits fonctionnaires qui ont préféré perdre leur gagne-pain plutôt que d'agir contre leur conscience. Il faudrait raconter les prouesses de ces jeunes gens luttant dans des réunions publiques, devant d^s auditoires déchaînés, pour affirmer hautement leurs convictions religieuses et pour y faire acclamer le nom de notre Christ aimé.
Du courage, il en a fallu beaucoup à certaines heures, après des échecs retentissants, pour ne pas désespérer. Il vous en faut aujourd'hui pour regarder en face l'avenir incertain, pour rester debout au milieu des ruines de tout ce qui nous est cher. Il vous en faut pour fouler aux pieds le respect humain et porter fièrement votre drapeau. Ce courage, vous l'avez. Ce n'est donc pas ce qui vous a manqué.
l'union nécessaire 325
Est-ce le nombre ? Sans doute, le nombre des indifférents est grand dans notre pays. Il ne faut pas nous faire d'illusions. A certaines époques, elles sont plus particuliéi-ement funestes. Au point de vue religieux, la masse du peuple, dans nos villes et même dans nos campagnes, est inerte et sans vie. Mais cette indifférence n'est pas, en règle générale, l'hostilité (1). Les catholiques, pratiquant sérieusement leur religion, bien qu'ils soient le petit nombre, sont plus nombreux que leurs turbulents adversaires.
Est-ce r intelligence ? Les hommes de haute valeur intellectuelle ne manquent pas parmi nous. Nous avons eu des orateurs puissants, des écrivains de
(1) Hier on considérait les catholiques dans leur propre pays comme des étrangers domiciliés, que l'on tolère parce qu'ils payent l'impôt et qu'ils se tiennent tranquilles, mais contre qui on multiplie les mesures de précaution.
« C'est une situation qui ne peut plus durer. Nous ne voulons pas de la tolérance. On tolère !e mal, on tolère les ivrognes, les voleurs quand ils sortent de prison,les fous quand ils ne sont pas dangereux, les étrangers tant qu'ils ne font pas de l'espionnage". Nous ne voulons pas que l'on prétende tolérer Ips catholiques. Ils sont Français, depu's longtemps, issus de famille de vieille souche française,plus Français que la troupe de naturalisés de fraîche date qui prétendait les opprimer. Sans blesser, ni contrister personne, on peut dire qu'ils ront parmi les hommes les phis honnêtes, les plus dévoués, et qvi'ils ne sont pas nécessairement les plus sots. La France, après la crise terrible de la guerre, a besoin de tous les dévouements ; elle ne commettra pas la folie d'écarter les meilleurs ; un pays ne se suicide pas de la sorte. »
Aujourd'hui, surtout parmi ceux qui ont fait la guerre, et qui ont vécu avec des prêtres et des catholiques pratiquants, qui les ont vus à l*œuvre,même s'ils ne veulent pas de religion pour eux, entendent qu'on laisse libres ceux qui en veulent. Ils estiment que les catholiques n'ont pas droit seulement à la tolérance, mais au respect de leur croyance. Se rendant compte du mal causé à la France par l'anticléricalisme, ils proclament que retomber dans ces erremeiits serait un crime contre la Patrie, qu'à tout prix il faut éviter de commettre. Si nous nous sommes battus pour la liberté, c'est la moindre des choses que nous soyions les premiers à en profiter.
talent, des penseurs remarquables. L'élite est avec nous, dans les chaires du haut enseignement comme à ja tribune des parlements. Et la persécution, loin de diminuer notre nombre, nous a amené des recrues qui nous honorent et qui travaillent utilement au triomphe de la cause qu'ils ont si généreusement embrassée (1).
Nous avons donc eu la générosité, le nombre, la culture intellectuelle, nous avons pu compter sur d'incalculables réserves de dévouement, et nous devons ajouter, pour nous chrétiens, le secours d'Enhaut qui ne fait jamais défaut à qui le demande et à qui, par ses eiïorts personnels, incline Dieu à le lui accorder, et cependant, malgré tout cela, nous sommes des vaincus.
Quelle est donc la vraie cause de nos défaites ?
Dans une réunion de catholiques qui se tenait à Berhn, au commencement de mars 1904, un député rendait compte à l'assemblée des travaux du Centre. Au cours de son exposé, ayant fait applaudir les succès remportés par l'organisation catholique allemande, il dit à son auditoire :
« Regardez au delà des Vosges ; vo^^ez ce qui se passe en France. Comment se fait-il que là-bas les Francs-maçons imposent leur volonté, que les congrégations religieuses soient dissoutes, les religieux proscrits, les sœurs chassées des hôpitaux et des écoles, et
(1) A. F.VMTEu : La part des croyants dans les progrès de la science au XI X^ siccle, 2 vol.
l'union nécessaire 327
que les plus graves périls menacent encore la religion ? C'est que, clans ce pays, les catholiques ne sont pas organisés : ils sont les premiers coupables. »
A ces mots, la salle entière, composée de plus de trois mille pei^onnes, s^écria d'une seule voix : « C*est parfaitement vrai ! )>
Un ecclésiastique français était présent. Les regards se tournèrent vers lui, et, bien qu'il fût habitué à cette sorte d'humiliation que son patriotisme venait de recevoir, il sentit une rougeur lui monter au front. « Pourquoi, lui dit ensuite un ami, en guis€ de consolation sans doute, avez-vous paru embarrassé par le cri de la foule ? Il fallait approuver commue tout le monde, puisque le député disait une évidente vérité. »
La cause de notre impuissance et de nos défaites est bien celle qu'ils dénoncent. Ils Tapereoivent de loin, parce qu'elle saute aux yeux, pour ainsi dire. Est-ce que maintenant nous ne constatons pas tous la même chose ? Nous répétons sans cesse, dans nos journaux, dans nos conférences, que la puissance de nos adversaires est faite de notre faiblesse, et que notre faiblesse a pour cause principale le défaut d'union.
Nous n'avons pas manqué de bonnes volontés^^ parmi les nôtres nous avons eu de remarquables soldants, nous avons remporté des succès partiels éclatants : pourquoi n'avons-nous pas gagné la bataille décisive ? C'est que, dans la lutte générale, nous
n'avons pas eu de stratégie ? Nous étions une armée sans organisation (1).
Pendant de longues années, nos forces sont demeurées éparpillées. Nous étions divisés dans l'action comme dans les idées. Au lieu de courir sus à l'ennemi, nous discutions sans nous entendre sur la marche à suivre et les moyens à prendre. Et le moment d'agir venu, chacun s'inspirait de ses propres vues, et suivait le plan qu'il jugeait le meilleur, puisqu'il était le sien Aussi que de fautes de tactique commises, que de manœuvres inutiles et parfois stériles. C'était inévitable. Il n'y avait pas un organisme puissant pour endiguer toutes ces forces et pour les mettre en valeur.
Ah ! je n'ignore pas que de nombreux comités de défense ont surgi ; que des groupes se sont fondés. C'était bien. ^lais le grand malheur de ces rassemble-
(1 ) Une autre caiifie de noire impuissance : « Si les croyants ont été systématiquement écartés du pouvoir et privés de toute induence, n'est-ce pas quelquefois, souvent peut-être, par leur propre faute ? Conscients de leur valeur et de leur désintéressement, ils ont attendu que le peuple vint les cht-rcher ; et le peuple ne va chercher personne, il choisit parmi ceux qui vont à lui. Isolés, ils ont boudé et ils se sont dit qu'il était biep plus commiode de \i\Te en paix parmi les siens que de se mêler à des agités sans scrupules. Ainsi, peu à peu, dans ce pay«;, les hommes les plus intelHgents, les plus intègres, les plus riches» se sont retirés et exilés dans un é^oïsme hautain qu'ils considéraient comme uii trait de sagesse. F.h bien! non. U est temps de sortir de l'inaction. Voyez-vous, nous sommes embarqués ; im.possible de revenir à terre, nous sommes trop loia du port ; autour de nous la mer est agitée ; notre navire a s-buffert, il est mal réparé, mal rapiécé, il grince à chaque coup de vent, il [)eut sombrer d'un moment à l'autre. Allons, tout le monde à la manœuvre, quiconque recule de peur de se salir les mains, ou de peur de coudoyer des êtres méprisables, est un lâche ; si le navire coule, il sera responsable, et il coulera lui aussi avec les autres. «