I.A CONQUÊTE DE l'oPINION
Comment refaire V opinion publique ?
Les moyens d'élaboration, de propagation de l'opinion publique sont nombreux. L'éloquence, le journal, !e livre en sont les principaux.
Alors, que voulez-vous que je fasse ?m.edirez-vous. Je ne suis pas orateur, je n'ai rien du journaliste, ni de l'écrivain.
Si vous n'avez pas entre les mains ces formidables leviers de l'opinion, vous en avez d'autres, qui, pour être moins puissants, sont cependant très efficaces.
Le premier que je veux vous signaler, c'est la conversation FAMILIÈRE.
« La conversation est l'art d'échanger des idées, des mots, pour rien, pour le plaisir de se regarder au visage, par pure attraction humaine ; il exclut la manie d'argumenter, la passion de prouver ; il ne se propose point de convaincre,à peine de persuader.il maintient l'esprit dans cet état que Fénelon compare à une bougie allumée dans un lieu exposé au vent. La lumière vacille toujours. La conversation forme dans l'âme des pentes douces, comme la pluie fine des ravinements lents, et qui commandent insensiblement la direction des tendances. Au xviiie siècle, elle fut portée à un tel degré de raffinement et de puissance qu'elle a été justement considérée comme une des causes de la Révolution. Diderot écrivait à Necker, en 1775 : « L'opinion, ce mobile dont nous connaissons
' toute la force pour le bien et pour le mal, n'est à son origine quel'efîet d'un petit nombre qui parlent après avoir pensé et qui forment sans cesse, en différents points de la société, des centres d'instruction d'où les erreurs et les vérités raisonnées gagnent de proche en proche jusqu'aux derniers confins delà cité où elles s'étabhssentlentement comme des articles de foi ))(!). La conversation des hommes qui «parlent après avoir pensé » n'a pas aujourd'hui une importance moindre qu'autrefois : par la presse aux aguets, elle fournit des sujets de conversation aux hommes qui parlent avant d'avoir pensé. Ainsi se monnayent les idées. Les ricochets d'une idée jetée dans la conversation sont incalculables. «Qui peut prévoir l'action sur une destinée, d'un m^ot chargé de méditations, qu'on écoute descendre dans son intelligence ou dans son cœur, pendant toute une vie, comme une pierre lourde dans un océan sans fond » (2).
Quel est celui d'entre nous, même le plus humble, qui, dans son milieu, n'exerce pas, par sa parole, une certaine influence ? Nous sommes entourés de personnes qui, volontiers, nous écoutent, qui prennent plaisir à notre conversation. Nos avis bénéficiant de la sympathie dont on nous entoure sont facilement admis. Avant de formuler un jugement sur une parole, un fait, une doctrine, on s'enquerrade notre manière de juger, et c'est elle souvent qu'on adopter-a. Dans
(1) Tarde: L'Opinion de la foule, p. 80.
(2) H. iîoYssET : L'Opinion publique. Compte rendu de la semaine sociale de Rouen, 1910, pages 141-1-12.