LA CONQUÊTE DE L'OPINION
une société, dans un pays, il suffît que des personnes qui passent pour judicieuses et instruites émettent une idée pour qu'aussitôt la masse y adhère. Pourquoi ? Les raisons sont peut-être excellentes ; mais, la meilleure, c'est que ces personnes sont très sympatiques, et qu'on ne pense même pas à critiquer leurs affîrmations ou à les révoquer en doute. Et leurs manières de voir et de juger, se répandant de proche en proche, finissent par agir sur l'esprit public et par modifier l'opinion générale.
On ne saura jamais l'influence de la conversation dans la déchristianisation de notre pays.
Écoutez nos ennemis. Le thème de presque toutes leurs conversations à l'usine, aux champs, au café, en chemin de fer, c'est la religion. Un article de journal, une discussion à la Chambre des députés, la vue d'une église ou d'un calvaire, la lecture d'un livre, le moindre incident local, tout leur sert de prétexte pour discuter nos dogmes, attaquer l'Église, dénigrer nos prêtres. Et sur ces sujets ils sont intarissables. Toutes les occasions sont bonnes pour jeter dans une conversalion le mot qui devient une semence d'impiété.
Leur influence est, à l'heure actuelle, négligeable, pensez-vous. Erreur. Ces attaques répétées, ces négations bruyantes finissent à la longue par impressionner même les meilleurs. Il y a une telle audace dans leurs afilrmations, une telle précision apparente dans les détails, que finalement on se dit : ils ont peut-ôlre raison.
Semence d'athéisme, leurs paroles sont aussi très souvent semence d'immoralité.
Vous ne pouvez pas nier l'efïet désastreux de ces conversations où la vertu est discrètement raillée ou bien ouvertement insultée, où le vice est excusé et même légitimé. C'est l'horreur du mal qui disparaît, l'autoriié des grandes lois de la morale qui s'énerve. Insensiblement, on s'accoutume à penser que ce n'est pas un si grand mal que de tomber dans le désordre des mœurs et que celui qui ne passe pas la comm^une mesure de dérèglement est censé observer la règle. On trouve presque naturel des situations, des faits qui, hier^ paraissaient abominables. On parle des unions purement civiles comme d'une chose normale. Le divorce n'est plus un crime, et les divorcés qui contractent une union adultère sont accueillis dans la société comme de fort braves gens. Les désordres de la jeunesse sont non seulemxcnt excusés, mais on affirme que le libertinage est la meilleure préparation au mariage, et que pour être un bon mari il faut d'abord avoir été un noceur ; en un mot que le vice est le noviciat de la vertu.
Les catholiques, au contraire, parlent peu de la vertu et de Dieu, par peur ou par pudeur. Ils craignent d'amener sur les lèvres de leurs interlocuteurs des railleries, ou de faire naître des discussions qui ne profiteraient pas à la vérité et nuiraient aux bonnes relations sociales. Un fait fréquent, c'est qu'on peut vivre pendant des semaines, pendant des mois et même,
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j'ai vu le cas, pendant des années avec un homme, sans que rien dans ses paroles ni dans ses gestes puisse faire soupçonner ses sentiments religieux. Non seulement je ne veux pas vous demander de faire des sermons à toutes les personnes que vous rencontrez, mais je vous recommanderai même de ne pas tomber dans le travers de certains qui, sur ce point, pousse le zèle jusqu'à l'indiscrétion, et font en effet plus de mal que de bien. Mais dans nos rapports quotidiens avec nos amis, avec des clients, avec des étrangers, que d'occasions nous sont offertes où nous pouvons, par un mot, par une explication, faire tomber un préjugé, réfuter une objection, redresser une idée fausse. Une parole de foi et d'espérance, pénétrée du parfum de l'Évangile, peut apporter à des âmes révoltées l'apaisement, à des cœurs endoloris, la consolation. Les occasions de manifester nos sympathies dans de grandes douleurs ne manquent pas. Une parole chrétienne ne fera-t-eile pas plus de bien que des condoléances mondaines et banales que l'on trouve sur toutes les lèvres. Une affirmation très nette de nos convictions s'impose quand on a l'audace d'outrager devant nous nos croyances par des blasphèmes. Se taire quand Dieu, son Christ, son Église sont attaqués serait une lâcheté.
Que d'occasions, même dans le meilleur monde (1),
(1) La grande corruptrice de la jeunesse, ce n'est pas seulement l'opinion du thcAtre, du roînan, du journal, <•■ ce n'est ])as seulement l'opinion de la société étourdie, intéressée à l'indulgence : on comprendrait qu'aux yeux de certains juges le jeune homme fût obligé de s'amuser.comme avec certains camarades le jeune ouvrier de boire.
de venger la vertu dont des gens frivoles s'amusent, de flétrir le vice qu'on amnistie si facilement; de louer les braves gens dont on tourne si plaisamment en ridicule et la dignité de la vie et l'héroïsme dans l'accomplissement des plus austères devoirs ; d'affirmer, devant les libertins gantés et parfumés et devant ceux qui pourraient se laisser prendre à leurs discours et à leurs belles manières, les droits et les beautés de la vertu, de rappeler les exigences de la vérité à ceux qui ne veulent que d'une religion à l'eau de rose où rien ne les gêne et qui n'est qu'une distraction de plus dans leur vie. Ainsi, en semant discrètement, au jour le jour, notre parole chrétienne dans la conversation, nous pourrons faire germer des moissons de bonnes pensées et de généreuses résolutions (1).
Non, osons le dire, c'est plus ou moins l'opinion de tout le monde, du monde bien pensant, du monde coinme il faut, du monde tout court. Et, dans la bonne compagnie, non seulement l'opinion des endroits et des moments où l'on se permet le ton de la mauvaise, l'opinion du cercle, de la brasserie, du fumoir, du bureau, du mess (qui vaut la chambrée), du rendez-vous de chasse, mais l'opinion du salon, l'opinion des jeunes filles, l'opinion des parents, l'opinion de la table de famille et du coin du feu. Opinion quelquefois explicite, plus souvent assez claire sans plirases, trahie par un battement des paupières, par un phssement des lèvres, par cet air léger dont on fait ou dont on recueille le récit des pires misères. » (P. Vignot. La règle des mœurs. page 91.)
(1) » Il me semble, écrit l'abbé H. Ferreyve, qu'une parole sérieuse, même religieuse,dite par une personne vivant,comme celles auxquelles elle parle, dans le monde et dans les fêtes, doit avoir une grâce d'influence toute particulière. C'est une pensée si triste que celle de ces frivolités sans fin qui remplissent des vies entières, sans que jamais un avertissement, un souvenir plus grave ne \-ienne rappeler le vrai but de la vie. Il est dit dan^ la sair;te Éciiture que le Seigneur a chargé chacun de nous du salut du procl.ain. Les âmes les mieux douées en sont plus chargées que d'autres, voilà tout. Mais qu'on n'oublie pas cette sainte et douce parole. »
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Au commencement du siècle dernier, un jeune schismatiquc, secrétaire de l'ambassade russe, le prince (îagarin, se faisait remarquer dans les réunions de la haute société parisienne. Un jour, on apprit qu'il était devenu catholique. En même temps, il écrivait au vicomte de Melun : « Je cède à un besoin de mon cœur, en vous disant que vos conversations ont plus contribué que vous ne le pensez peut-être à me faire avancer dans la voie merveilleuse par laquelle Dieu m'a conduit. J'étais alors dans ce passage du visible à l'invisible, du monde extérieur au monde intérieur sur cette limite placée entre le ciel et la terre. C'est dans cette préparation humaine à la foi que votre pensée grave, lumineuse, réfléchie et toute pénétrée des enseignements de la foi est venue me saisir et exercer sur la mienne une bienfaisante influence, jamais je n'avais eu l'occasion de vous en témoigner ma reconnaissance, je la saisis avec transport. Je suis heureux aujourd'hui. »
Les faits qui prouvent l'importance d'une conversation, d'un mot même, sur l'orientation nouvelle donnée à une vie, sur sa transform.ation, abondent. Que de convertis pourraient nous apporter leur témoignage, et ils nous diraient les mots vainqueurs qui, tout pénétrés de grâce divine, ont arraché leurs âmes au péché et à la vulgarité; mais aussi, hélas! nous verrions défiler sous nos yeux l'interminable cortège de ceux que les conversations ont jetés hors des voies lumineuses et droites de la vérité et de la vertu, et nous enten-
drioiis les mots chargés de blasphèmes et d'impuretés qui, comm.e des poignards, sont entrés dans leur cœur pour y porter la mort. Jusqu'à leur dernier soupir, ceux qui ont été entraînés en haut par un vibrant sursum corda, ceux qui ont été enchaînés aux misères d'en bas par un haineux non serviam, resteront imprégnés des idées qui ont enveloppé leur adolescence, leur jeunesse ou leur âge mûr. Sur les hauteurs, les uns entendront toujours retentir le mot chargé d'espoir ; dans les bas-fonds les autres répéteront toujours le mot lourd d' effroyables passions.
Ces influences de la conversation ne sont-elles pas trop restreintes, trop localisées pour agir eificacement sur l'opinion ?
« Si les grands courants d'opinion prennent,ou sont susceptibles de prendre le nom de l'idée qui les crée, il y a mille petits courants qui circulent, anonymes, à travers l'amas des préoccupations ou excitations dominantes d'un temps. On les néglige comme des cartographes omettent les ruisselets qui musent à travers les prairies de France, sous prétexte qu'ils n'ont pas de nom ou qu'ils ne mènent qu'un filet d'eau. Et cependant, voyez le formidable travail d'érosion géologique qu'ils ont accompli ! même ceux qui n'ont pas l'honneur de faire mxarcher un moulin, et considérez l'importance qu'ils ont dans l'hydrographie générale d'un pays. De même dans l'opinion publique ces ruisselets d'opinion, on ne les aperçoit pas, on ne les entend guère. Ils sont cachés, dominés par les événe-