I. La Puissance du Livre
« A l'Évangile, au Contrat social, ce sont les livres qui ont fait la révolution. »
(De Bonald.)
« Un homme qui fait un livre dispose d'une puissance incalcu' lable. Nul n'a mesuré et ne mesurera jamais les actes intérieurs ou extérieurs qu'il provoque ou qu'il arrête. »
(Ernest Hello , L'Homme, livre I.)
Les Écrivains font leurs lecteurs à leur image... Voltaire a fait des Voltairiens, Gœthe des Werthériens, Byron des Byroniens, Léopardi des Léopardistes, Lamartine des Lamartiniens, Hugo des Hugolùtres, Sand des Sandistes, Tolstoï des Tolstoïens »...
...Ce sont les mauvaises lectures qui m'ont conduit ici ! tous les directeurs et aumôniers de prisons, tous les magistrats ont reçu des aveux semblables...
...Pour trouver la cause (d'un crime ou d'un suicide), il ne suffit pas de dire : cherchez la femme : il faut souvent aussi chercher le livre...
...Les plus grands bienfaiteurs et les plus grands malfaiteurs de l'humanité, ce sont les livres. »
(Proal, Le crime et le suicide passionnels. Passim, Alcan.)
L'homme de lettres qui ne se dit pas, comme Victor Hugo : « Le poète à charge d'Ames », n'est qu'un rhéteur sans conviction qui noircit du papier par ambition ou par cupidité et fait de l'art pour l'art ou du métier pour le métier, comme il brasserait la bière ou carderait un matelas. Il ne mérite point d'être écouté. Nous sommes tous, dans la mêlée confuse des intérêts et des passions, responsables de nos paroles de haine ou de nos appels au bien. On doit aussi demander compte .'i l'écrivain de l'encre qu'il a versée. (.Jules Claretie, Préface de Littérature et criminalité de Scipio Sighele, p. IL)
L'éducation du public est à faire qui le mette au-dessus des risques de contamination. Elle incombe aux écrivains et aux artistes. Que, fidèles à leur haute mission, ih ne compromettent pas la beauté en des compagnies où elle ne peut que s'avilir. Il leur sied, au contraire, de hausser l'esprit du siècle rien qu'en le fournissant d'œuvres non suspectes et, peut-être, en les chargeant, je ne dis pas d'intentions, mais de sentiments nobles et d'aspirations supérieure^;. (Paul Gaultier, Les maladies sociales. Hachette, 1913, pp. 214-215.)
f II n'est pas un de nous qui, descendu au fond de sa conscience' ne reconnaisse qu'il n'aurait pas été tout à fait le même, s'il n'avait pas lu tel ou tel ouvrage. »
(P. BouRGET, Essais de psychologie contemporaine. Préface.)
Ce qui est féroce et implacable sur la terre, ce n'est pas la brute dans ses forêts, ni l'homme dans son ignorance et sa fxireur ; ce n'est pas le Sioux, ce n'est pas l'esclave en révolte ni la populace enivrée et déchainée : c'est le sophiste ou l'histrion qui n'a pas obtenu du monde le degré de gloire auquel son orgueil aspire. Voilà celui qu'aucune pitié n'émeut et qui voudrait que l'humanité n'eût qu'unegorge, pour y étoufTer d'un coup tous les sifflets. L'esprit de secte lui-même, tant qu'il ne s'est pas incarné dans un liistrion ou dans un homme de lettres, conserve quelque chose d'humain. Néron, ]Nîarat, Robespierre, Collot d'Kerbois. Saint-Just, artistes et gens de lettres sifllés ! (Louis Veuillct, mélançjcs, îl- série, IIÏ, p. 11.5, à propos de Quinet).
L'Apostolat par le Livre.
J'ai connu un vieux professeur d'histoire qui posait chaque année à ses élèves cette question : Quelle est la cause des révolutions qui, pendant près de cent ans, de 1793 à 1871, bouleversèrent si profondément la France, et amenèrent quatre changements de régime ? C'était un devoir facile, semblait-il, et les plumes rapides couraient sur le papier, et tel écoUer qui, d'ordinaire, était peu loquace, couvrait aisément quatre grandes pages de sa fine écriture.
La correction des devoirs était, ce jour-là, pour le maître l'occasion d'un triomphe. Il arrivait en classe froissant de ses doigts impatients sa liasse de copies. La prière achevée, il tenait à ses élèves le discours suivant : Aucun d'entre vous. Messieurs, n'a trouvé la cause vraie, profonde, déterminante des révolutions. Complaisamment, — et il mettait dans ces mots toute l'ironie d'un vieillard qui sourit devant les belles ardeurs d'une jeunessequi se passionne et s'enthousiasme pour la politique, — les uns ont cherché la cause dans les fautes des régimes, dans la faiblesse des souverains, les autres dans les intrigues des politiciens, dans les menées ambitieuses des arrivistes ; d'autres enfin dans la manie du changement qui est une des caractéristiques du tempérament français. Que ces
causes multiples aient une influence, on ne peut le nier, mais, la vraie cause, c'est, affirmait-il avec force, agitant triomphalement un volume, c'est la littérature, c'est le livre.
La révolution de 1793 est née des ouvrages de Voltaire, de Rousseau et des Encyclopédistes ; celle de 1830, des publications antireligieuses de Jouffroy et de Michelet ; celle de 1848, des Girondins de Lam.artine, celle de 1871, des écrits d'Hugo, de Balzac, de Renan. On pose devant le peuple des prémisses, et, terrible logicien, ne comprenant rien au scepticism.e élégant, aux fines nuances où se complaisent les raffinés, il tire des conclusions et les dernières. Avec les ironies des lettrés, il fait des insultes, avec les plumes il fait des poignards. Et sur les places publiques,sur les barricades, sur les murs de la Roquette, les flots d'encre se changent en flots de sang. Ils ont couvert d'épigramrnes et de railleries tout ce qui sert d'appui à l'ordre social, et un jour, le peuple jetant à terre ce qu'on lui avait représenté comme des idoles vieillies, la patrie et la religion, l'édifice social, privé de ses appuis séculaires,s'est écroulé. On peut élever des statues à tous ces auteurs, à tous ces romanciers, à tous ces pubiicistes, on peut conduire leurs restes dans un Panthéon profané, tous ces honneurs officiels n'empêcheront pas qu'ils sont de grands malfaiteurs. Ils ne se sont pas postés au coin des rues pour assassiner les passants, mais, avec leurs écrits, ils ont tué des âmes, ils ont armé des mains qui ont frappé. Ils n'ont pas
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chanté «la Carmagnole «, « la Ça-lra», « rinternationnle »>, ils ont inspiré les sentiments qui en ont dicté les strophes.
Si ce vieux professeur avait vécu davantage, il aurait saurS doute, pour justifier sa théorie, apporté un nouvel exemple, celui de la révolution russe. On marquera quelque jour les mêmes liens entre le bolchevisme et les auteurs russes des dernières décades qu'entre la révolution française et les philosophes, « Sans doute, on peut toujours, avec de l'ingéniosité et de la dialectique, déterminer des rapports de cette sorte. En ce qui concerne la littérature russe et la révolution russe, ces rapports, toutefois, ne sont pas purement imaginaires. On vient de publier, en langue allemande, deux recueils d'essais critiques de littérature et de philosophie dus au romancier bien connu Dmitri Merejkowsky. La plupart de ces articles ont été écrits avant la guerre, quelques-uns ont été com^posés pendant les hostilités, tous ont été publiés avant la Révolution. Comme ils annonçaient la catastrophe ! Comme elle devait fatalement résulter de ces accès de fièvre politique, de ce désarroi intellectuel et moral attestés par les essais de Merejkowsky! )>(!)
Dans le monde, il y a eu d'autres révolutions que celles qui accumulent des ruines, dressent des bûchers et des échafauds, il y a eu des révolutions pacifiques et bienfaisantes. Elles aussi ont été produites par des livres.
(1) Maurice Mvf.ET, Journal des Débats, 1" octobre 1920.
Y a-t-il un seul livre dont la doctrine ait plus révolutionné le monde que l'Evangile ! Il bouscule sans ménagement le vieil égoïsme païen, en annonçant la divine doctrine de la fraternité ; il prêche le renoncement et la mortification ; il arrache les jouisseurs à leurs idoles et il les amène au pied de la Croix (1).
Et aujourd'hui encore, après vingt siècles, c'est ce livre qu'il faut adopter si l'on veut vivre. Il faut être pour lui ou contre lui, comme il fallait être pour ci contre le Maître. Il est, comme le Christ, un signe de contradiction. C'est le trésor de l'Eglise et elle le garde avec un soin jaloux contre toute altération. C'est pai millions que les apôtres du Christ le répandent. Et, phénomène étrange, en ce siècle que l'on accuse si vite de scepticisme, il passionne les esprits comme auî
(1) Je ne sais comment, écrit le célèbre naturaliste Charles Bonne à mi de ses amis, il me tomba dans l'esprit, il y a deux mois, de ]eU les yeux sur le Nouveau Testament. Comment vous exprimerai-ji ce que j'y ai trouvé ? Je ne l'avais pas lu depuis bien des années, et en le commençant, j'étais prévenu contre. La lumière qui aveuglî saint Paul sur le chemin de Damas ne fut pas plus prodigieuse, ph surprenante pour lui, que ne le fut pour moi ce que je décou^Tis tou à coup : l'accomplissement de toutes les espérances, de toutes le révolutions, la clef de toutes les contradictions apparentes du mondé physique et moral, la vie et l'immortaHté. Je \is la chose la plus étonnante opérée par les plus petits moyens. Je vis le rapport de toutes les révolutions de l'Asie et de l'Europe avec ce misérable peuple qui conservait le dépôt des promesses, comme on aime à confier des écritm-es à quelqu'im qui, ne sachant pas lire, ne saurait pas les falsifier. Je vis la religion paraître au moment le plus favorable pour son établissement, et de la manière la plus propre à la faire adopter. Le monde paraissant arrangé uniquement pour favoriser la religion du Sauveur, je ne comprends plus rien si cette religion n'est pas d'un Dieu. Je n'ai lu aucun hvre là-dessus ; mais en étudiant tout ce qui s'est passé avant cette époque, j'ai trouvé toujours quelque chose qui manquait ; et depuis que je connais Xotre-Seigneur Jésus-Christ, tout est clair è mes yeux. Avec lui il n'y a rien que je ne puisse résoudre. >
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beaux jours du Christianisme. On le trouve aux mains non seulement des fidèles, mais des ennemis de nos doctrines. Les docteurs les plus opposés essayent d'abriter leurs petits systèmes sous son drapeau. Les socialistes, depuis ceux de 1848, Meunier et considérant jusqu'à ceux d'aujourd'hui prétendent s'en inspirer, et tiennent le Christ pour un frère d'armes (1), Qui nous dira jamais les actions d'héroïsme qu'il a suscitées, les existences qu'il a orientées, les consolations qu'il a versées dans les âmes endolories, la vie divine qu'il a fait circuler à travers les générations mouvantes. On reprend vie au contact de cet autre corps du Christ, suivant l'expression du Père Gratry. Combien d'hommes, si on leur posait la question de Militza à Constantin :
(1) Telle est la Bible. Livre qui a formé, non pas des religieux cloîtrés, mais des caractères virils en grand nombre, des ftmes de héros capables d'oser, d'affirmer et de nier ; capables d'entreprendre et de résister ...: capables de réformer le monde autour d'eux en se réformant d'abord eux-mêmes ; un livre dont un grand philosophe peu suspect de superstition crédule, M. Renouvier, a pu dire « que toute considération religieuse mise à j^art, s'il avait un livre à donner pour occuper, consoler, distraire, instruire, faire penser à toutes sortes de sujets, les plus variés et les plus profonds », il choisirait la Bible. Mais ce livre est malheureusement ft peu près étranger à la tradition française laïque... (F. Pecaut, L'éducation publique et la vie nationale, 4* édition. Hachette, p. 345.)
« Le soldat, qui, pareil à l'épopée en personne, ouvrit le dix-neuvième siècle, lisait la Bible sur le bateau qui l'emportait vers la contrée des Pharaons ; c'était sa feuille de route pour Timmortalité ; et plus tard, son voyage de conquérant terminé, à sa suprême étape de Sainte-Hélène, il la relisait encore, reprenant l'histoire de Judith, repassant où elle avait passé, rappelant les lieux où il avait ajouté lui-même de la gloire à des amas de gloire de trois mille ans, disant « j'ai campé ici ; j'ai enlevé ce poste d'assaut ; j'ai donné la bataille en cet endroit. »
(Mémorial de Sainte-Hélène. — 21 mai 1816.)
82 LA CONQUÊTE DES HOMTm'ES
Qui Va rendu si bon ?
devrait répondi-e comme le héros du poème de Coppée, A/a mère et r Evangile.
Au cours des âges, est-il un livre humain qui ait exercé une plus grande influence, non seulement dans le cloître pour lequel il était écrit, mais aussi pour le monde, que V Imitation de Jésus-Christ ?
Je conserve aujourd'hui encore l'exemplaire, qu'à dix ans, ma mère me mit entre les mains. Jeune homme, je le lisais le soir après des journées enfiévrées, et y y trouvais le repos ; soldat, je le lisais à la caserne et aux grandes haltes, et il était mon refuge missionnaire, je le lisais sur les rives des grands fleuves du Canada, et dans ses pages connues, aimées je retrouvais comme un parfum de la patrie, et il était là consolation de l'exilé ; combattant, je le lisais dans les tranchées proches de l'ennemi, dans les gourbis sombres où s'entassaient ceux que déjà la mort marquait au front, dans les salles d'ambulance où agonisait une jeunesse si riche d'espérance, et dans ses pages ça et là maculées de boue, je trouvais la force qui permet d'opposer la sérénité aux pires brutalités de la vie. Je le lis aujourd'hui, aux heures de fatigue, après un ministère absorbant, et il est mon réconfort. Et si, comme je l'espère, la mort me surprend sur la brèche, c'est encore V Imitation que tiendront mes mains déraillantes, et le dernier regard de mes yeux à demi voilés sera pour ce petit livre si tendrement aimé.
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Il est d'autres livres dont le retentissement a été immense, et qui parfois, telles les œuvres de saint riiomas d'Aquin, ont orienté les siècles et servent encore de flambeaux aux intelligences de notre temps, livre presque divin que sa Somme théologique, que les Pères du Concile de Trente placèrent sur l'autel à côté du livre des Evangiles ; tels le Combat Spirituel et les Exercices Spirituels qui acheminèrent tant d'àmes vers la bienheureuse éternité par la voie d'une mystique que certains, qui jugent du dehors, trouvent compliquée, mais qui est marquée au coin du bon sens.
Au commencement du siècle dernier deux livres exercèrent sur les destinées de notre pays une profonde influence: le Génie du Cluistianisme et les Martyrs de Chateaubriand. On croirait entendre l'oiiphan de quelque preux chevalier sonnant, après une défaite, le ralUement au drapeau. Leurs pages ranimèrent de leur souffle ardent et jeune les lettres mourantes ; elles purifièrent et relevèrent la pensée française. Elles furent pour beaucoup dans ce grand mouvement de restauration religieuse qui suivit la révolution français et qui devait donner comme un regain de jeunesse à cette vieille mais toujours vigoureuse Eglise de France.
« Il y a peu d'années, écrivait le Père Lacordaire, les Martyrs de M. de Chateaubriand me tombèrent sous la main ; je ne les avais pas lus depuis ma première jeunesse. Il me prit fantaisie d'éprouver l'impression
que j'en ressentirais, et si l'âge aurait affaibli en moi les échos de cette poésie qui m'avait autrefois transporté. A peine avais-je ouvert le livre et laissé mon cœur à sa merci, que les larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m'était pas ordinaire,, et, rappelant mes souvenirs sous le charme de cette émotion, je compris que je n'étais plus le même homme, et que, loin d'avoir perdu de ma tendresse littéraire, elle avait gagné en profondeur et en vivacité. Ce n'était pas seulement l'âge qui l'avait mûrie; un nouvel élément l'avait transfigurée : j'étais chrétien. Les Martyrs, qui n'avait parlé qu'à mon imagination et à mon goût de jeune homme, leur parlaient encore sans doute, mais ils trouvaient dans ma foi un second abîme ouvert à côté de l'autre, et c'était le mélange de deux mondes, le divin et l'humain, qui, tombant à la fois dans mon âme, l'avait saisie sous l'étreinte d'une double éloquence, celle de l'homme et celle de Dieu. .Aucun écrivain, avant M. de Chateaubriand, n'avait eu cet art au même degré. Saint Jérôme, le plus passionné des Pères, avait bien retenu de l'antiquité profane et des ardeurs de sa jeunesse un accent qui retentissait dans son style ; mais, pénétré de Jésus-Christ jusqu'à la moelle des os, le saint diminuait en lui les restes du poète et du voyageur. Il se frappait la poitrine au souvenir de l'ancien Jérôme, et ce qui s'en entendait encore n'était plus que le cri du lion affaibli par l'immensité du désert. En M. de Chateaubriand l'homme avait survécu. Comm.e le
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solitaire de Bethléem, il avait assisté aux révolutions des empires; il avait vu tomber Versailles et persécuter le christianisme ; comme lui, victime d'une mélancolie native que les événements du monde avaient nourrie, il avait cherché dans de lointains exils le remède de ses douloureuses contemplations ; la foi lui était venue de ses larmes, et, purifiant tout à coup son génie jusque-là sans règle, elle lui avait inspiré, sous les ruines de l'Eglise et de la monarchie, les premières pages qui eussent consolé le sang des martyrs et les tombes de Saint-Denis. Mais, si chrétien qu'il fût, l'homme était demeuré ; il se remuait tout vivant dans la magie de son style, et jamais le christianisme n'avait eu pour prophète une âme où le monde eût tant d'éclat et Jésus-Christ tant de grandeur... Dieu nous l'avait donné aux confins de deux siècles, l'un corrompu par l'infidélité, l'autre qui devait essayer de se reprendre aux choses divines, et sa muse avait reçu le même jour, pour mieux nous charmer, la langue d'Orphée et celle de David (1). »
Telle est l'influence du li\Te pour le mal comme pour le bien. C'est dans ses feuilles que passe le vent des révolutions et des rénovations, c'est là qu'il y recueille les germes de vie ou les semences de mort dont il est chargé.
(1) p. I.ACORDAIRE : Lellrcs à un jeans homme siir la vie chrétienne,
U influence dalivreest, à mon avis, plus considérable que VinpAience de V exemple.
Dans un rom?ai incituié les Mémoires du diable Satan tient ce langage : Les mauvaises idées sont bien plus subversives et servent bien mieux mes intérêts que les mauvaises actions. Je donnerais tous les crimes d'un siècle pour une mauvaise idée.
Il avait raison, à son point de vue. Une mauvaise action passe,, mais une mauvaise idée jetée dans la société, c'est une semence répandue partout. Avec un seul grain de blé, on pourrait, en quelques années, ensemencer d'immenses étendues de terre. Les semences d'idées vont mille fois plus vite que les semences matérielles.
Certes, je ne nie pas la puissance de l'exemple. J'en suis tellement convaincu que je me plains quand des catholiques, surtout dans les classes dirigeantes, oublient un seul instant le grave devoir qui leur incombe à ce sujet. Je suis cependant obligé de constater que la puissance de l'exemple est bien limitée.
Il y a eu dans l'Eglise des héros de sainteté, mais, en dehors des privilégiés qui ont vécu à côté d'eux, en dehors de leur génération, qui donc les connaîtrait aujourd'hui, si le li\Te n'était pas venu nous révéler leur vie. Il y a derrière les hautes murailles de nos cloîtres de l'héroïsme qui se cache. Connaissez-vous les merveilles de ces vies angéhques ? Il y a dans le monde des âmes superbes. Est-ce que vous ne les ignorez pas, même quand chaque jour vous frôlez leur
splendeur. Qu'un écrivain pénètre ces secrets et les livre au public, aussitôt le monde entier vivra dans l'intimité de ces âmes d'élite, et leur bienfaisante induence se fera sentir. A la lecture de ces pages palpitantes de vie divine, des âmes par milliers répéteront ce que disait Augustin après avoir lu le récit de la vie des saints : ce que ces hommes et ces femmes ont fait pourquoi ne le ferai-je pas ? Hier, la vie du Père Lacordaire par le Père Chocarne, qui montrait d'une façon si vivante dans le célèbre conférencier de Notre- Dame un passionné de la Croix, n'a-t-elie pas attiré vers les cloîtres dominicains une légion de jeunes gens (1)? Aujourd'hui, les feuilles parfumées de la vie de sœur Thérèse de l'Enfant Jésus ne vont-elles pas jusqu'aux extrémités du monde porter le parfum céleste de cette créature angélique et n'entraînent-elies pas vers le Carmel une multitude de jeunes filles avides de suivre ses traces ? Peut-on rêver, pour une âme, qui dans sa vie édifia seulement ceux qui fréquentèrent son intimité, un plus grand rayonnement que celui que donne à IsV^^ Elisabeth Leseur la pubhcation de ses notes et de ses lettres ?
Il est une influence, semble-t-il, que l'influence du livre ne surpassera pas, c'est celle de la parole.
Plus éloquent que V exemple, le livre, pour persuader, est plus éloquent que Véloquence même.
Nous savons quelle est la puissance de la parole,
(1) Vie intime du Père Lacordaire, par le Père Chocarne, chez de Gigord.
avec le prestige du geste, les éclairs du regard, les entraînements du cœur, les sympathies de la voix, les tressaillements de la vie, qui font passer une âme vivante dans des âmes vivantes, un cœur dans des cœurs, et réalisent parfois cette communion fraternelle qui fait vibrer sous un même souffle des milliers de vies rendant un même son, et redire les mêmes échos de la vérité dite par un seul et répétée par tous.
J'ai entendu raconter par des témoins les enthousiasmes que suscitait la parole du Père Lacordaire. L'auditoire immense enivré par ce verbe capiteux se laissait prendre, séduire, enchaîné. Nous étions debout, me disait un vieux magistrat, haletants, prêts à nous élancer à la conquête de quelque invisible réalité, et quand cette grande voix s'était tue, nous écoutions encore, cherchant à percevoir quelque écho sous les voûtes silencieuses. Transportés, nous sortions de Notre-Dame, sans rien voir, sans rien entendre ; le monde n'existait plus pour nous. De telles heures ne s'oubhent pas.
Et cependant, malgré cette puissance triomphante, la parole fût-elle l'éloquence de Démosthène, de Cicéron, de saint Bernard, de Bossuet, de Lacordaire, de Berryer, j'ose affirmer encore que la puissance du li\Te est plus grande, son empire plus profond, son action plus décisive et son triomphe plus durable.
L'action du discours est tout d'abord limitée par l'espace.
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Que peuvent contenir nos plus vastes salles, nos plus grandes églises, quelques milliers de personnes,mettez douze mille comme à Notre-Dame de Paris ou à Notre-Dame de Montréal, vingt mille comme les plus grandes salles de Londres ou de New-York. Supposez de plus vastes assemblées, la voix de l'homme sera trop faible. Admettez que la téléphonie sans fil fasse de très grands progrès ; un homme pourra se faire entendre à des milliers de lieues, c'est vrai, mais on ne le verra pas et la puissance de l'éloquence en sera diminuée.
Pour un livre, au contraire, il n'y a pas de frontières. S'il passionne les âmes, la renommée le prend sur ses ailes ardentes et l'emporte à tous les vents du ciel. On le lira en m^ême temps dans tous les mondes. Il ira chercher partout des âmes pour les sauver ou pour les perdre. Un auteur, c'est un orateur qui parle à des milliers et peut-être à des millions d'auditeurs.
L'action du discours est limitée par la durée.
Que reste-t-il d'un discours, si entraînant qu'on le suppose ? Je me le demande parfois avec anxiété. J'ai peur qu'il n'en reste pas plus de trace que du rapide sillage d'un navire sur l'eau. Les âmes peuvent en garder des échos pendant un certain temps. Ils vont s'afïaiblissant, pour mourir tout à fait sous le bruit d'autres voix, qui mourront de même sans pouvoir ressusciter. Que vous reste-t-il des innombrables sermons et discours que vous avez entendus depuis votre plus jeune âge ? Pour la grande masse
des auditeurs, la réponse n'est pas douteuse : Rien ou presque rien .
Pour le livre, au contraire, iî n'y a pas de temps. Ce qu'il a fait hier, il le fait aujourd'hui, il le fera demain. Il portera des convictions, persuadera des âmes, transformera des vies. De longues années après son apparition, alors que personne n'en parle plus et que l'auteur lui-rnènie est oublié, il sera peut-être le salut ou la perte d'une âme qui le découvrira chargé de poussière dans quelque coin négligé d'une bibliothèque. Nous lisons des ouvrages écrits il y a des milliers d'années.
Il y a une autre raison de l'action plus pénétrante du Uvre, c'est l'intimité qui s'établit entre l'âme du lecteur et l'âm.e de l'écrivain, et qui n'existe que très diîTiciiement, et encore pour un petit nombre, entre l'orateur et ses auditeurs.
Vous avez souvent des préventions contre un orateur. Sa personne ne vous est pas sympathique ; sa chevelure n'a pas la coupe que vous rêvez, ses mains n'ont pas la finesse que vous désirez, ses yeux sont trop brillants ou trop ternes, que sais-je ! Ses opinions ne sont pas les vôtres. Ses amis n'ont pas !e bonheur de vous plaire, et la conséquence, vous êtes défiant. Vous Fécoutez avec la préoccupation de le trouver en défaut. Véritable juge d'instruction, vous interprétez ses moindres paroles,, vous préjugez de ses intentions et mêm-C de celles qu'il n'a pas. Ce oTi'il dit vous préoccupe peu, c'est surtout ce qu'il ne dit
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pas qui vous intéresse. Voici un petit fait bien caractéristique. C'était après un sermon dans une église de Lille, deux dames se rencontrent, et, tout naturellement, la conversation s'engage sur le prédicateur. C'est un de nos privilèges de faire les frais des conversations. «Quel magnifique sermon vient de nous faire le Père X... Il paraissait fatigué, malgré cela il a été merveilleux. » Et les éloges ne tarissent pas. (( Mais, répond l'interlocutrice, ce n'était pas le Père ... il n'a pas pu venir, c'est un des vicaires de la paroisse qui a dû le remplacer au dernier m^oment. )> Aux éloges succède un silence glacial, et, après un mouvement tournant, on revient au sermon, non plus pour l'admirer mais pour le crit'quer.
Le livre n'a pas cet inconvénient. C'est un être impersonnel à qui on s'abandonne, sans s'inquiéter de sa naissance et de son caractère, de ses vices et de ses vertus, sans mxême songer à lui demander son nom. Cet étranger qui vous parle durant de îoiigiies heures, et à qui vous ouvrez votre am.e confiante comme à deux battants, est peut-être un scélérat qui vous ferait horreur, si vous le connaissiez. Habile, il parle de l'amour avec délicatesse, et il a peut-être trahi les serments les plus sacrés ; il parle de la vertu avec enthousiasme, et c'est peut-être au sortir d'une orgie qu'il a écrit cette page sur laquelle vous vous pâmez; il exalte la religion en des termes sublimes et il ne franchit jamais le seuil d'une église, se"s lèvres depuis longtemps ont désappris la prière, Qu'im-
porte, vous accueillez cet inconnu en ami, en frère.
« Un bon livre, écrit le Père Lacordaire à un jeune homme, est pour F âme vertueuse un être vivant avec lequel elle converse : c'est un ami du soir qu'on admet aux plus familiers entretiens. Penser en lisant un livre, le prendre, le poser, s'eni\Ter de son parfum, en respirer la substance, c'est pour l'âme l'une des plus pures jouissances. Le temps coule trop vite dans ces charmants entretiens de la pensée avec une pensée supérieure ; les larmes viennent aux yeux ; on remarcie Dieu d'avoir été assez bon pour donner aux rapides effusions de l'esprit la durée de l'airain et la vie de l'éternité. ))
Dans l'intimité, on subit la fascination du h\Te. Vous vous révoltez parfois contre les entraînements et les surprises de l'éloquence quand vous y réfléchissez ensuite. L'empire du livre se fortifie de la toute puissance de la réflexion. Si on revient vite de la fascination d'un discours, on ne revient que très lentement et très diîTicilem.ent de l'impression et de la con\iction produites par le li\Te.
« Une fois enfermé avec votre li\Te dans le secret de votre appartement,toutes vos facultés se recueillent et se concentrent pourécouter cette parole qui raconte ou qui disserte, qui attaque ou qui défend, qui raisonne ou qui peint, qui provoque l'explosion des colères ou l'eiTusion des larmes. Si l'auteur sait écrire, il a mis dans son style les trois élém.ents de toute parole éloquente, l'intelligence, l'imagination et le cœur ;
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et, avec ces trois éléments, il vous saisit comme avec une triple chaîne, par vos trois grandes facultés, et le livre a, pour triompher de vous, une sorte de toute puissance (1). »
Et puis, un discours une fois entendu, c'est fini. Vous n'emportez pas votre orateur avec vous. Il serait, d'ailleurs, peut-être incapable de répéter lui-même ce qui est sorti tout brûlant de son âme sous l'action de la passion qui vous a ému. Et si vous essayez de vous remémorer ce que vous avez entendu, vous n'en retrouverez souvent que des fragments, des lambeaux, des impressions. L'empire d'un orateur sur vous se termine en même temps que meurt l'écho de sa voix.
Le livre, au contraire, vous le lisez une fois, deux fois, dix fois. Vous pouvez l'emporter avec vous. Il
(1) Un bon livre, c'est un ange de lumière, « qui de son clair regard chasse devant lui les ténèbres de l'ignorance, Augustin, c'est luimême qui le confesse, fut un de ces ignorants illustres ; mais Dieu avait mis sur son chemin l'ange protecteur de la lumière. Un jour, il entendit la voix qui lui disait, en lui montrant le livre illuminateur : « Prends et lis, prends et lis. » Et il prit et il lut, et il vit la vérité qu'il cherchait en vain à travers ime vaste forêt de mensonges : »
Un bon livre, c'est un ange de consolation : '<à certaines heures de la vie un livre nous apporte, même dans le silence de sa parole muette, une consolation que nous nepourrions trou ver dans le bruit d'une parole vivante. Nous pouvons l'entendre jusqu'au bout, et il peut tout nous dire, lui qui n'a pas à craindre les susceptibilités de l'amourpropre ; il n'est pas exposé à faire h un cœur délicat ces blessures qui n'ont pas de nom, et que l'on fait quelquefois à ceux que l'on aime, même en voulant les consoler, »
Un bon livre est un ange de sanctification. « Non seulement il parle à l'intelligence pour l'éclairer, au cœur pour le consoler, il parle aussi à la volonté pour la lléchir. H fait prendre quelquefois à un homme, sous son action victorieuse, des résolutions qui le transforment tout entier, et en un jour changent tous les aspects et toutes les directions de sa vie. »
(Cf. P. Félix : La parole et le livre.)
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est sur votre table de travail, sur votre guéridon, le soir vous le tenez dans vos mains en vous endormant. C'est votre compagnon de voyage, de solitude. Chaque fois que vous l'ouvrez, sa victoire se répète et ainsi son action se prolonge et le rend maître d'une âme. Il vous conduira presque à votre insu sur les chemins de l'ignominie où il vous entraînera, malgré les difficultés, sur les hauts sommets de la vertu.
LA LITTÉRATURE d'aU.JOURD'hUI
Quel bien on pourrait faire si cette puissance du livre était mise au service de Dieu, de l'Eglise, de la Patrie, de la vertu, de l'idéal !
Hélas ! la plus grande partie de la production littéraire de notre pays, et certes elle est énorme, est mise au service des idées les plus subversives, des plus basses passions. Je ne parle ici ni de ces livres qui, par leurs blasphèmes audacieux, par leurs négations brutales, par leurs mépris ironiques, par leurs systèmes captieux font naître le doute et ébranlent dans les âmes l'édifice de la foi, ni de ces livres où l'on attaque les fondements de la société, l'autorité, la famille, la patrie, où l'on raille le patriotisme et où l'on exalte un internationalisme anarchique qui ne jette à terre les frontières que pour laisser le mal librement circuler où l'on fait miroiter aux yeux du peuple, la cité future, cette Mecque lointaine, vague comme un mirage du désert, vers laquelle tant d'esprits marchent avec une obstinée confiance, sans se désespérer
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de n'arriver jamais, je ne parle que des romans, car c'est surtout cela que lit la masse.
Les romanciers s'en vont dans les bas-fonds fangeux chercher toutes les hontes qui s'y cachent. Et avec une impudence qui effarouche les moins prudes et les plus blasés, ils décrivent, sans omettre aucun détail,les plus abominables excès des plus dégradantes passions. Leurs personnages favoris sont des brutes ou des malades, des détraqués ou des bandits, fines fleurs des hors la loi et de la crapule. Leur sujet unique, c'est la glorification de l'instinct sexuel. C'est à cela qu'ils ramènent tout. De l'amour, toujours de l'amour ; de la chair, toujours de la chair; de la boue, toujours de la boue. Aimez et faites ce que vous voudrez, voilà leur maxime. Aimez comme vous voudrez, qui vous voudrez, pourvu que votre passion soit brûlante, elle est sacrée. L'amour excuse tout, justifie tout, et devant l'amour charnel, tout disparaît, la famille, la patrie. Dieu. L'honneur, la fidélité, le respect des autres, toutes ces vieilles choses ne sont que des niaiseries surannées, bonnes tout au plus pour les naïfs et les imbéciles. On dirait vraiment que le monde n'est qu'un boudoir gigantesque où il n'y a que des complications sentimentales, des intrigues d'amour et que toute l'histoire humaine n'est qu'un roman de Maupassant et de Flaubert. Et à dévoiler des laideurs, des turpitudes, à traîner en plein jour des êtres qui devaient rester à jamais dans leurs ténèbres et dans leurs cloaques, des auteurs gaspillent à plaisir des facultés quelquefois puissantes.
Les effets de ces lectures nous les constatons. C'est la corruption qui grandit ; c'est la décomposition des mœurs et la dissolution des consciences ; c'est la multiplication des suicides, même des suicides d'enfants, des crimes ; ce sont les progrès du divorce, la désorganisation de la famille. Le vice s'étale jusque dans la rue, et certains quartiers de nos villes deviennent des mauvais lieux. Le flot de boue monte toujours menaçant de nous submerger. Pourquoi se gêneraiton ? Est-ce que les passions ne sont pas légitimes? Est-ce que tuer par amour ou par jalousie n'est pas permis? Est-ce que se tuer n'est pas une excellente manière de sortir de ce monde, quand on a épuisé la coupe de l'ignominie et que la vie devient une charge ?
« Lorsqu'on entend Legouvé appeler les femmes qui tuent par amour « de sublimes homicides », et Jules Lemaître les saluer du nom « d'anges du meurtre » ; quand on voit Byron désirer ressentir les sensations d'un assassin, parce qu'elles doivent être divines, et Baudelaire chanter, en des vers magnifiques, que si le viol, le poignard, le poison ne tissent pas plus artistiquement le canevas de notre vie stupide, c'est parce qu'il nous manque la hardiesse nécessaire ; quand on ht que Maurice Barrés adore l'Espagne uniquement parce que « l'Espagnol sait être passionné et féroce, mystique et cruel, et qu'il désire voir le sang, mordre et détruire », et qu'on entend certains artistes modernes commenter le crime non pas avec la com-
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passion pour les victimes, mais simplement avec de l'admiration pour « le beau geste », alors on peut bien se demander si toutes ces phrases qui clament un sentiment de férocité égoïste ne sont pas en trop ouverte contradiction avec les sentiments d'amour et de solidarité qu'il est de notre devoir de propager ; et si elles ne peuvent pas être fatales pour les cerveaux médiocres et pour les âmes faibles (1), »
« Notre littérature étant composée aux trois quarts d'ouvragesayant pourobjetles vicissitudes de l'amour et plus encore des rapports sexuels, comme, d'un autre côté, les fantasmagories qui obsèdent l'imagination adolescente gravitent presque toutes autour des mêmes questions, il en résulte que les conceptions qui se forment peu à peu sur cette importante matière ne ressemblent que de très loin à la vérité. Dans cet ordre d'idées, les ouvrages pornographiques doivent, en raison de leur crudité, inspirer moins de crainte que les écrits où la passion, dépeinte sous des voiles transparents, laisse le champ libre à la rêverie tout en lui ouvrant des perspectives attrayantes et en lui fournissant sa nourriture préférée. Les victimes de René, de Werther, de Graziella, des Lettres de Jacopo Ortis ont rarement plus de vingt ans, à peu près l'âge des précoces misanthropes que Child Harold, Lara ou les Brigands enivrent d'un mépris hautain pour la société (2). »
(1) Scipio Sic.HELE : Littérature et criminalité, p. 183.
(2) P. Mendousse : L'âme de l'adolescent. Le rêve, p. 111.
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La plupart des romanciers « exceiient à éveiller les sentiments élémentaires en plaçant leurs héros et leurs héroïnes dans des situations dangereuses d'où les tirent d'autres héros invulnérables aux balles, capables de passer à travers les murs et qui se moquent des lois de la pesanteur, inexistantes pour eux. On sort de telles lectures comme on sort du Salon des Indépendants, l'œil faussé par Vinégalité du dessin et de la couleur, l'esprit hébété par la contagion de l'absurde.
Cette littérature malsaine pullule, à cause de l'énorme besoin de la foule qui ne demande à un livTe qu'une sorte d'excitation analogue à celle que donne le récit d'un crime ou d'un vol audacieux. Si fragiles sont encore les conquêtes de l'esprit scientifique que le commerce avec la folie peut « décaler » un esprit de son aplomb. Aussi est-il prudent de s'y refuser (1).
« Si tu me vois sévère pour la mauvaise, l'inopportune, la coupable lecture, c'est que tu ne peux encore t'imaginer les ravages qu'elle cause, même chez ceux à qui elle n'apprend rien... Elle trouble, agite, rompt l'équilibre des forces supérieures ; et surtout elle salit l'âme, l'éclaboussé. On sort d'un mauvais li\Te avec l'esprit crotté et des taches au cœur qui ne partent plus que difficilement dans la>suite, malgré les nettoyages. Certaines ne s'enlèvent jamais (2). »
Théories de prêtres ou de moralistes laïques que
(1) .J. Payot : Le travail inielleduel et la volonté, p. 209.
(2) H. Lavedan : Mon filleul, p. 193.
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tout cela, diront certains. Erreur. Les faits prouvent que la lecture de ces romans pernicieux est l'instigatrice principale des crimes qui se commettent. On réalise les idées, on reproduit les exemples qu'ils oITrcnt en pâture.
Dans un ouvrage sur Les prisons de Paris (1), un juge d'instruction remarque que les mauvaises lectures et surtout celles des romans sont la cause de la perversion de la presque totalité des détenus qui ont passé par ses mains. En plein prétoire, l'avocat de Ravachol disait : « Un mauvais livre lui a tourné la tète et l'a perdu. » Un écrivain socialiste, .Jules Vallès, fait la même constatation : « Am.our, vengeance, passion, crime, tout est copié, tout. Pas une de leurs émotions n'est franche. Le livre est là. » Tropmann avoua à l'abbé Crozes que la cause de sa profonde démoralisation était la lecture des romans : « A force de vivre dans ce monde imaginaire, il avait perdu la notion du juste, de l'honnête, et s'était pris d'une belle passion pour ces héros du bagne qui se refont une virginité en semant des bienfaits autour d'eux avec les dépouilles de leurs victimes (2). «
(1) « Au«:5itôt que l'enfant du peuple a appris à lire, loin de le protéger, sa petite instruction ne sert qu'à l'exposer davantage : ce qui est un bien en principe devient un danger en fait. Depuis quelques années, je n'ai jamais rencontré de jeunes assassins qui n'eussent reçu une instruction prinaaire assez développée et montré un goût très marqué pour la mauvaise littérature. »
GuiLi.oN : L(s prisons de Paris.
Cf. Le Monde des coquins, par Morcau Chrislophe.
(2) Souvenirs de la petite et de la grande Roquette, tome II, p. 228. d'après L. Proal, Le crime cl le suicide passionnels, p. 410.
Cette influence néfaste du roman sur les individus, nous la retrouvons aussi destructrice dans les grands courants sociaux. Qui donc a arraché au mariage son auréole divine ? qui a popularisé le divorce ? qui a introduit dans nos mœurs l'union libre? Le roman.
Il y a cinquante ans, nos auteurs sont partis en guerre, pour réclamer la réforme du mariage, d'où ils n'attendaient rien de moins, pour la pauvre humanité, que l'avènement du bonheur et de la vertu. Il fallait familiariser le public encore imbu de préjugés chrétiens avec l'idée du divorce et forcer le législateur à en introduire dans le code le principe et la pratique.
Dumas donna le signal. Il sonnait la charge et prenait la tête. D'autres se précipitèrent à sa suite. « Pendant vingt ans, ils nous attendrirent sur le sort des malheureux époux rivés à leurs tristes chaînes, soupirant vivement vers la délivrance, éternels exilés de la terre promise. «
La loi Naquet leur donna satisfaction. On ne pouvait pas s'arrêter en aussi bonne voie. Les romanciers réclament le divorce plus aisé, à la portée de la main, avec, pour raison suffisante, la volonté d'un seul des époux. Leurs vœux sont exaucés. Aujourd'hui, sous leurs plumes, les volumes où l'on préconise l'union libre se multiplient, et cette idée, qui hier eût révolté notre peuple, aujourd'hui ne l'effraie plus, en attendant que demain, à force d'en entendre parler, il la trouve naturelle.
Il est possible, dit-on, que cette influence des ro-
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mans soit funeste à la jeunesse, mais ceux qui sont parvenus à la maturité, les esprits cultivés et avisés, ayant l'expérience des sophismes et le mépris de la basse morale, ne peuvent-ils pas lire impunément ces livres ?
J'ai dit ailleurs (1) ce qu'il fallait penser de ce
>phisme que l'on trouve sur les lèvres rieuses de la jeunesse, comme sur celles plus graves des hommes d'âge mûr. Les uns disent, il faut bien se renseigner et savoir ce qui se passe dans le monde, les autres pensent qu'il n'y a pas de mal à se distraire un peu. Ces volumes, qui ne sont évidemment pas très propres, sont parfois si amusants et si merveilleusement écrits 1
« Vous présumez assez de vous-même pour penser que ce flot, si mêlé de systèmes, d'afTirmations, d'insinuations, d'appels à la sensualité, de descriptions, de contradictions, passera dans votre esprit sans y laisser de trace ! Vous croyez que, pourvu qu'un livre soit artistement fait, il est inofïensif, comme si l'art n'ajoutait pas une force et un charme à des doctrines ou à des sentiments dont sans lui la grossièreté vous eût choqué ? Ou bien vous imaginez-vous que votre admiration s'attachera exclusivement à la forme et que vous demeurerez insensible à l'idée bien parée et chantante ?
«Non, je n'en crois rien, et cela pour deux raisons.
(1) F.-A. VuiLLERMET : La Mission de la jeunesse contemporaine. Chap. VII. — Ce qu'il ne faut pas lire. — Les Sophismes de la jeunesse, Chap II et IV.
102 LA CO-VQUÉTE DES lîQATMES
D'abord parce que j"ai vu de belles intelligences troublées et désemparées par des sophismes misérables abordés trop tôt, sans assez de défiance, avec trop de vanité personnelle. Et j'ai connu plus encore d'êtres délicieux qui avaient changé de sourire, et de regard, et d'àme sans presque s'en douter, et sur qui, visiblement, pesaient tant de lectures dites légères, les mal nommées, les plus lourdes qui soient, puisqu'elles plient ce qui est droit. Non, je suis certain que la sottise, même géniale, l'erreur, ne peuvent passer habituellement dans un esprit sans obscurcir son entendement, et que les plus honnêtes fem.mxcs, les plus honnêtes hommes perdent quelque chose de leur honnêteté à hre des livres malhonnêtes.
(( Et, lors même que l'expérience ne serait pas là, est-ce que la raison toute seule ne suffit pas pour combattre ce préjugé de la lecture indifTérente ? Affirmer qu'aucun livre ne peut nuire à un esprit formé, c'est proclam.er de deux choses l'une : ou que l'homme est impeccable, ou que l'un des principaux moyens de connaissance n'a aucun pouvoir de formation (1). »
(( Il y a, disait Jules Lemaître, quelque chose de pire que de mettre brutalement sous les yeux l'objet et l'appareil des tentations damnables, c'est de suggérer ces sensations. Il y a quelque chose de pire, en ces matières, que c le mot propre ^i, qui est ici le mot
(1) René Bazin : Mémoires d'une vieille iille, Chap. XIX. Les lectures, pp. 322-324.
honteux : c'est la périphrase, car la périphrase décrit par ses effets ce que le mot propre se contente de nommer; et le mot propre, c'est toujours très sommaire et très court ; mais la périphrase se peut prolonger et diversifier à l'infini ; elle insiste, caresse, pénètre et se colle, elle nous donne le temps d'être émus. Or, il n'y a pas à dire, la périphrase impure est comme qui dirait la fille bâtarde, — et ironique — de la pudeur.
«Entre les écrivains obscènes des anciens et toute une portion de notre littérature des vingt dernières années, ou, si vous voulez, entre certains épigrammes des Catulles romains et certains contes de nos Catulles à nous, il n'y a aucune comparaison à faire, au point de vue spécial qui nous occupe.
«Les sollicitations des nôtres l'emportent beaucoup en efficacité ; et le mot éhonté, rapide et dur, demeure presque innocent auprès de la périphrase complaisante, patiente et enveloppée de langueur. Nous avons des livres infiniment plus abominables que les plus « joyeux » des païens... (1).
(1) Jules Lemaitre : Impressions de Théâtre, VII« série, pp. 3 et 9.
L'Apostolat par le Livre
IL Un double devoir,
€ Si quelqu'un travaillait dans une cité à mettre les premiers magistrats sous le joug des méchants et à les rendre esclaves d'une populace insensée, vous diriez que c'est un traître à la patrie. Or, c'est Justement ce que font les poètes dangereux : la raison qui dans l'homme doit commander et régler toute chose, ils l'abaissent sous le joug des grossières passions qui doivent être tenues en servitude, i
(Platon, De Republ., Ub. II.)
« Il y a les Robespierre de la parole et de la plume, comme il y a les Robespierre du poignard et de la guillotine. Ceux-ci vous couvrent de votre propre sang, ceux-là vous salissent de leur encre ; les uns vous coupent la tête, les autres vous enlèvent l'honneur. »
(P. Félix, La Parole et le Livre.)
« Ce qui, avec le titre d'un livre et le nom de l'auteur, et plus efficacement que les articles et les échos des journaux, peut aider à la vente et déterminer le succès, ce sont les recommandations verbales, les : Avez-voiis lu tel livre ? qui vont de la rue au salon, du café au boudoir. C'est surtout, continue M. Octave Uzanne (Nos amis les livres, pp. 255-257), c'est surtout ce je ne sais quoi qui fait qu'un ouvrage arrive à son heure... D'un bout à l'autre de la France, des acheteurs gogos llairent les livres d'après cette banalité des on dit, et corroborent par cette légèreté le trop véridique aphorisme de Chamfort : « Le succès attire le succès, comme l'argent attire l'argent »... Ah ! si l'on pouvait analyser le lancement d'un livre, on verrait tout ce qu'il entre parfois de grotesques et ignobles éléments, de viles servitudes, dans cette manifestation éclatante dont rêvent les écrivains, et qu'on nomme triomphalement le succès.
(Albert CiM, Le Livre, tome IV, pp. 95-96.)
« Quelle misère, si vous n'avez plus que la malpropreté pour agui-; cher la clientèle des libraires et des théâtres !
Ce n'est pas vrai ; ce n'est qu'une imposture des marchands. S'il est vrai que la pornographie se vende, et bien I n'en mettez plus à l'étalage. Mais alors, vendre quoi ? De la littérature, et c'est tout le contraire de la pornographie. Le pubhc ne l'achètera pas ? Il l'achètera. Et, si les auteurs ont à conduire, ont à modifier en quelque mesure le goût public, après qu'on a tant fait pour le corrompre, c'est leur devoir et leur métier. Bas métier, de caresser les instincts sales des foules; un beau métier, de les corriger le cas échéant I Et vous, qui réclamez la liberté de la httérature, vous la mettez au service du ruisseau. »
(André Beavnier, L'Echo de Paris, 13 jan'.ier 1910.)
ï Ah ! que ne sommes-nous au siècle où Montaigne réclamait quelque coercition des lois contre les auteurs des mauvais li\Te3 I Comment voulez-vous que se forme ce peuple auquel on administre un« efïroyable pâture que nous repoussons, nous autres, qui somme: assez forts pour ne nous point laisser contaminer par elle? Le li\T( bon marché qu'il lit, au sortir du travail, qui devrait être le caté chisme de son idéal, solennise, sublimise les instants où nous faisons de propos délibéré tout ce qui est contraire à l'idéal moral dont nous sommes nous-mêmes les adeptes... »
(Pierre Glitet-Vauquelin, Les Immobiles, collectioij In extenso,p. 49).
« Le public n'aim.e pas ce qui l'étonné sans le convaincre : il ne hait pas ce qui est grand, il écoute ce qui est bon. Il aime même ce qui est bon. Seulement, il est public, c'est-à-dire qu'il est hom-ine et qu'il se trompe en niasse comme rindi\idu se trompe en détail. Il prend souvent le cui\-re pour l'or, et l'argent pour le plomb. Cela est iné\itar,le. S'ensuit-il qu'il faille se faire faux monnayeur? Non ; car, si votre conscience ne répugne pas à ce métier, l'expérience vous prouvera bientôt que le métier ne vaut rien. Ce public, si facile à duper, a ses jours de clairvoyance où il vous cond.imne rigoureusement. » ^George Sand, Préface de son Théâtre complet, :Michel Lévy, Tome î, p. 5.)
^^^;ay'
L*ApostoSat par le Livre
En face d'une telle situation, un double devoir s'impose aux hommes qui veulent travailler à la rechristianisation de la France : enrayer l'influence
NÉFASTE DU MAUVAIS LIVRE EN LE BOYCOTTANT, FAVORISER l'iNFUENCE BIENFAISANTE DU BON LIVRE EN LE PROPAGEANT.
Ce qui assure le succès indéniable, à Fiieure actuelle, de la littérature malsaine, — la misère humaine qu'elle exploite sans scrupule, mise à part, — c'est l'opinion publique. Et ce qui fait l'opinion, c'est d'une part la critique et d'autre part le public. Vous pouve? agir efïicaccment sur l'un et sur l'autre.
La critique littéraire française n'est plus aujourd'hui dans l'ensemble cette probe faiseuse de gloire qui jadis, au temps de Sainte-Beuve, de Brunetière, jouissait d'un tel prestige que les écrivains étrangers eux-mêmes venaient lui demander la consécration de leur talent, c'est une véritable entreprise commerciale. Revues et journaux insèrent les entrefilets et les articles libellés par les éditeurs ou par les auteurs eux-mêmes et qui sont payés tant la ligne. Ou bien le chroniqueur rend un service à charge de revanche. L'auteur d'aujourd'hui sera le critique de demain.
et le critique d'aujourd'hui sera l'auteur de demain. Peut-on être juste et sévère pour qui aura à vous juger à son tour et qui, pour faire le compte rendu de vos ouvrages, se servira des expressions dont vous aurez usé à son endroit. Aussi la sincérité n'est pas de rigueur et les louanges les plus hyperboliques se pressent sous la plume. Et quand par hasard on ne se contente pas de louer « un maître » ou de copier des « critiques éminents^), mais qu'on se permet de faire des réserves sur la moralité de l'ouvrage, sur la crudité de certaines descriptions, on s'arrange de telle sorte qu'elles profitent au livre au heu de lui retirer des lecteurs, et on termine toujours par la formule suivante qui est, auprès de ceux qu'affriolent les peintures lascives, la meilleure réclame : livre éminemment suggestif, qu'il faut lire et qui restera.
Un journaliste, qui, certes, n'est pas suspect, M, François Albert, dénonçait, il y a quelques années, cette vénahté de la critique :
« Commerçants avant tout et au sens le plus étroit, les éditeurs ont pris le pli de conduire leur affaire selon la loi du moindre eiïort, c'est-à-dire à l'imitation des maisons de commerce ordinaire. Ils ont refusé de comprendre que leur entreprise se distingue des autres par le caractère spécial de ses produits. Ils ont, par suite, employé les mêmes procédés de réclame grossiers que le grand magasin qui court après la clientèle des gogos.
« Au lieu de chercher à obtenir les suffrages des
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connaisseurs, pour élargir ensuite leur cercle d'acheteurs, et gagner les « honnêtes gens », ils se sont adressés directement à la foule, qui ne sait même pas ce que lire veut dire.
« Pour la séduire, ils ont eu recours à tous les artifices de publicité outrancicre, aux louanges monumentalement hyperboliques, qui font sourire les gens prévenus et déconcertent les autres, sans les décider à acquérir la m.archandise ainsi célébrée, parce que le livre ne répond pas à un besoin urgent, et qu'on n'engage ordinairement cette dépense qu'à bon escient, après avoir pris conseil, ou sur la recommandation d'un nom d'auteur éprouvé.
(v Or, le rôle de bon conseiller, c'est le critique littéraire qui le remplissait, il y a seulement un quart de siècle. Quand il avait acquis, par la sûreté de son jugement et, surtout, par son indépendance, une autorité solide, il demeurait l'intermédiaire indispensable entre l'écrivain et le public. Une page de lui équivalait à un brevet de vente. Alors, l'œuvre digne d'estime pouvait espérer un succès dans notre pays et par delà les frontières,
«De nos jours, la critique est un genre défunt... (l)»
Le plus élémentaire bon sens exige donc de n'accepter qu'avec une extrême prudence ces jugements tout faits, cette publicité monnayée qui encombrent les colonnes des journaux et d'être d'autant plus défiants que les éloges sont plus dithyrambiques.
(1) L'Homme enchaîné, numéro du 7 mai 1916.
LA 'tyQVt'Z DES HOMMF.t". — 8
]\Iais alors, il faudra lire tous les livres pour savoir ce qu'ils valent ? Vous ne pouvez pas recommander un procédé d'information aussi coûteux et aussi dangereux.
Telle n'est pas mon intention.
Il y a, dans la presse, des journaux et des revues, ils sont rares mais ils existent, dont l'honnêteté et l'indépendance sont connues. Ils sont dirigés par des hommes de grande culture, dont le jugement est sûr et le désintéressement absolu. Ils sont tout désignés pour être les guides de vos lectures. Leurs appréciations, en règle générale, peuvent suffire pour former vos consciences. Pour plus de sécurité, en ce qui vous regarde personnellement, que vous fassiez contrôler leur jugement par votre directeur de conscience, rien de mieux. Connaissant les exigences de votre tempérament, il vous dira si telle lecture, bonne en ellemême, vous est utile ou nuisible.
Ne croyez-vous pas que si ces revues avaient plus de lecteurs, ces hommes, ces maîtres plus de disciples, la critique littéraire que nous dénonçons ne verrait pas rapidement le déclin de sa royauté absolue sur ropinion pubUque et que le vœu d'Ernest Hello (1) : « si la critique littéraire existait aujaurd'hui à Paris la face du monde serait changée dans huit jours », ne commencerait pas à se réaliser (2) ?
(1) Ernest Hello : L'homme, la vie, la science et Fart, page 288.
(2) Nous ne saurions trop recommander aux hommes qui veulent un guide pour leurs lectures et pour celles des personnes dont ils ont la charge la Revue des lectures, que dirige avec tant de compé-
LAÎ'OSTOIAT P\l\ LE LIVI'.E lit
La réclame, même la mieux lancée, ne servirait de rien, si le public ne se faisait pas complaisamment l'écho de ses appréciations et n'achetait pas les volumes. Or, le public, c'est vous. Par conséquent, c'est vous qui devez réagir contre cet engouement et organiser le boycottage des livres malsains.
Tout d'abord, n'achetez jamais de romans immoraux. Puis, ayez le courage, quand, dans une réunion, dans un salon, on vous demandera si vous avez lu telle chose, de répondre : non. Par snobisme inconscient ou par faiblesse, ne vous faites pas l'écho de ces renommées tyranniques et fangeuses. Quand l'occasion se présente, et faites-la naître, dites carrément ce que vous pensez du livre à la mode, ce qu'en pensent les critiques sérieux. Ne vous laissez pas im pressionner par le bruit fait autour d'un ouvrage, ni par les titres de l'auteur. On peut être chargé de décorations, membre de toutes les Académies, titulaire d'un grand prix httéraire et être un malfaiteur, un empoisonneur public. Pour avoir son nom sur toutes les lèvres il n'est pas nécessaire d'être un héros mais simplement un vulgaire bandit, de même ce n'est pas parce que l'opinion publique s'occupe d'un livre que c'est nécessairement un chef-d'œuvre.
tenCe et de zèle apostolique l'abbé Louis BcthlécTn (Rue Saint-Pierre, 5, Lille). Sains doute elle n'est pas parfaite, msis telle qu'elle est, elle comble une lacune, répond tt une nécessité urgente. Il appartient à chacun de nous de travailler à son perfectionnement en lui amenant de nombreux abonnés qui permettront de réaliser les améliorations que son directeur est le premier à souhaiter et dont il a en tête tout le programme.
It2 LA CONQUETE DES HOMMES
Si tous les chrétiens pratiquants, tous les honnêtes gens voulaient s'abstenir d'acheter tel volume, organiser autour de lui la conspiration du silence ou lui déclarer ouvertement la guerre, la critique, si louangeuse qu'elle soit, aidée même par une réclame tapageuse, serait impuissante à créer son succès.Levolume serait mort, et l'éditeur, au lieu de faire fortune, s'il renouvelait fréquemment l'expérience, s'en irait fatalement à la faillite (1).
Nous obtiendrions un autre résultat. Très souvent, les auteurs ne produisent des œuvres immorales que parce que la corruption rapporte et que le succès n'est assuré à un ouvrage que dans la mesure même où la luxure s'étale. Quand ils se rendront compte que rimmoraîité ne fait plus recette, ils supprimeront d'eux-mêmes l'entrefilet graveleux et le petit tas d'ordure obligatoire. Et certains de ces auteurs qui peuvent faire autre chose, et qui ne demandent peut-
(1) « La jesponsahiiité de notre iittcrature dans la dépravation des mœurs est lourde, et, sans revenir sur ie passé, on est du moins autorisé à réclamer une autre attitude dans l'avenir.
(' Serait-il \Taiment très difficile de poser le principe que tout auteur, tout écrivain dont l'cx?u\Te se plaît à la description minutieuse des raffinements de la lu:ciu-e,dont les ouvrages a-dlisscnt la jeunesse, souillent le cœur, er^t un écrivain déshonoré, un homme disqualifié, à qui on ne serre pas la main, qu'on n'invite plus à sa table, un mauvais Français, actif collaborateur des convoitises germaniques ?
Serait-ce trop demander à la Société des Gens de Lettres que d'exclure de ses rangs pareils malfaiteurs, à la Chancellerie de la Léi^ion d'honneur de rejeter leurs dossiers, lors(fue leur nom est proposé ; à la société des honnêtes sens, de refuser d'acheter le iournal qui les admet parmi ses collaborateurs, et de boycotter impitoyaj.lemcnt, et pendant i)lusieurs années, le théâtre qui a commis le crime de monter une pièce licencieuse et corruptrice des mœurs ? (^Paul Bureau, L'indiscipline des mœurs, p. 514.)
être pas mieux, mettront leur talent au service de la vertu et des nobles causes qui peuvent émouvoir l'âme humaine, l'orienter vers les tâches fraternelles et la lancer vers les buts généreux. Le boycottage systématique et permanent c'est souvent l'unique manière de convaincre des écrivains dont l'âme desséchée ne se laisse émouvoir que par la musique des écus, qu'ils font un triste métier en flattant les passions, que « le talent n'est pas fait pour tuer les mœurs ; que celui qui, de parti pris, sachant sa force, va porter dans les cœurs le trouble et la désolation, celui-là est un malfaiteur : que la question d'art n'est pas une excuse suffisante ; que si tout l'art d'un Raphaël devait faire périr une âme, cette âme devrait être à ses yeux assez précieuse pour lui faire brûler toutes ses toiles, et brisera jamais ses pinceaux, mais qu'au contraire «écrire un livre, c'est agir; c'est prendre une influence sur autrui ; c'est jeter sa goutte d'eau ou bien son flot dans l'océan de la vie sociale » (1) et que, par conséquent, ils doivent bien agir, s'efforcer d'être
(1) « Si nous, lecteurs, nous favorisons le poème licencieux, le roman désbonnête. que voulez-vous que fasse la loi ?
« La loi ne peut-être que le rcllet de ropiRion. quelquefois dans ce qu'elle a de pire.
« Si l'opinion consacre un homme, fait sa fortune et l'élève sur le pavois, que voulez-vous que fasse le pouvoir ? La loi ne peut rien contre lui ; les défenseurs de la morale y perdront leur peine ! Ce qui attend cet homme, ce n'est pas le hafjjne qu'il mérite, c'est la croix d'honneur, c'est l'académie. On l'assimile à celui qui meurt sur le champ de bataille pour le salut de ce peuple que l'autre travaille h pourrir.
« Nous seuls, le public, l'opinion, y pouvons quelque chose, et, comme en tout ce qui regarde l'opinion, c'est aux hommes d'honneur, aux ftmes droites, aux consciences hautes à cominencer. »
(P. Sertili..\nges : Le Patriotisme et la vie sociale. — Le Livre.)
11 i LA CONQUÊTE DES ÎTOMVES
un clément de rénovation sociale, de progrès, et pour le peuple une nourriture d'âme.