LE PESSIMISME PRATIQUE
Mais il n'y a pas qu'un pessimisme théorique : il en est un pratique. Un penseur arabe dit que le bonheur est une mosaïque composée de très petites pierres. Quoique la vie arabe au grand air soit physiquement supérieure à la nôtre, l'oisiveté la fait monotone et sans saveur.
Péguy déclare qu'à quarante ans on découvre la terrible vérité que personne n'est heureux. Péguy né l'était pas : il était tourmenté, écrasé de travail et les luttes sans merci qu'il menait ne lui eussent permis que plus tard d'arriver à la sérénité d'âme, condition du bonheur. En outre, il était opprimé par l'insécurité, du lendemain. « Nous travaillons jusqu'à épuisement, me disait-il, et à la fin de Tannée nous sommes plus misérables qu'au commencement! »
11 a été tué à la bataille de la Marne et n'a pas connu les joies de la gloire incontestée qu'il a conquise par un travail acharné. Sa parole amère provenait d'une existence bousculée à l'excès, mais aussi d'un manque
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de sagesse. La vie est un tout et il faut la considérer dans son ensemble. Les parties ne doivent pas être considérées séparément. La vie du sage n'est pas faite d'épisodes sans lien : elle se compose, elle forme par lente croissance un tout organique. Parce qu'il sait faire servir à son développement moral les forces accumulées du déterminisme et qu'il ne les laisse pas jouer contre son dessein, il échappe peu à peu h la morsure des sentiments acides, à l'irritation, au ressentiment, à la susceptibilité. Je citais à Péguy mon propre exemple: par hygiène mentale, je n'ai jamais répondu aux attaques personnelles les plus haineuses. A quoi bon? On y perd inutilement son calme. La réponse la plus cruelle que Ton puisse faire aux jaloux, aux méchants, aux impuissants exaspérés, c'est de créer une œuvre nouvelle. Contre les ennemis que toute œuvre qui a du succès exaspère, la plus douloureuse des rispostes, c'est d'aller de l'avant.
Chaque fois que les cloches sonnent, les belles notes sonores font hurler les chiens : ainsi la mélopée de toute œuvre, qu'il s'agisse d'un tableau, d'une statue, d'un livre, fait hurler les impuissants. Péguy avait la faiblesse d'en être troublé.
Par hygiène, il faut demeurer calme, opposer aux malveillants une inébranlable douceur. Quand on a conscience d'avoir fait une œuvre bonne, les attaques, les méchancetés, les hurlements des chiens ne prouvent qu'une chose, c'est que le chant de la cloche s'entend au loin.
Si l'on veille soigneusement, pour les réprimer, sut les sentiments capables d'infecter l'âme, on conquiert peu à peu le calme, la quiétude, la sérénité: les circonstances ne peuvent plus vous troubler. Nul homme fort n'est entravé par autrui. Les méchancetés, par une espèce de justice immanente, finissent par se tourner en aides.
ââ LA QUESTION PRÉALABLE
D'autre part, la consolidation des sentiments supérieurs fait de la dernière partie de la vie une période d'apaisement et de bonheur. Rien qui en vaille la peine ïie nous est donné sans peine : il faut gagner le pain de Fâme à la sueur de son front.
Mais ici se pose une question préliminaire* Admets tons que la vie puisse être heureuse dans son ensemble, quand on s'en donne la peine. Ce bonheur vaut-il qu'on le conquière ?
Dirons^nous avec le Bouddha :
c< Qui a cent sortes d'amour, a cent sortes de douleurs.
Qui a quatre-vingt dix sortes d'amour a quatre-vingt dix sortes de douleurs. ..
Qui a un amour, a une douleur. . . » ?
On sait que le Bouddha ayant rencontré un malade, un vieillard décrépit^ puis un mort que Ton menait aux vautours, fut bouleversé. Il quitta sa jeune femme, son palais, afin d'arriver à la souveraine paix de l'âme, qui récompensa, en effets le « Saint des Saints ».
Imiterons-nous son exemple?
Anéantirons-nous le désir, les passions, l'amour? Peut-^étre, si nous étions des Orientaux, si notre vie^ vouée aux mornes plaisirs non conquis, ignorait le travail, la lutte pour une vie plus juste*
Les joies du bouddhiste sont nobles. A la pénible con-* quête de la maîtrise de soi» Tascète éprouve une orgueil leuse satisfaction, — mais combien stérile son ataraxie chèrement payée! La récompense qu'offre le Bouddha à ses millions de sectateurs, c'est peut-être l'anéantissement de l'âme ou son évanouissement dans le tout impersonnel ? ^