‹ La conquête du bonheurChapitre 100 sur 133 · LES GENIES MÉDIATEURS · texte numérisé non relu

LES GENIES MÉDIATEURS

En un sens, la compression par la grande ville des besoins séculaires de vie au grand air a été un bienfait pour l'humanité, car ce sont ces aspirations refoulées qui ont inspiré les grands génies médiateurs entre la nature et une humanité durement opprimée par les contraintes de la vie dans les villes. C'est grâce aux grands peintres, aux grands poètes que Tamour de la nature n'est pas devenu lapânage exclusif des vagabonds.

Mais si les poètes ont Tintuition de la vie débordante de la nature, ils seraient bientôt à bout de souffle si les savants ne nous avaient appris le sens profond des choses. Une ferme de Brie évoque, par sa disposition analogue à celle d'une forteresse, les temps anciens où la sécurité était précaire. Les géologues ont découvert les rapports vrais des choses. Quelle évocation soudaine de périodes prodigieuses éveillent quelques fines lamelles de mica qui scintillent au soleil en Camargue! On pense aux millions d'années quil a fallu aux dépôts du Rhône pour repousser la mer de Valence aux Saintes-Mariés. Ces dépôts, les affluents du Rhône les ont arrachés aux Alpes et la musique des torrents qui emplit les hautes vallées est comme le chant de mort des montagnes orgueilleuses. Il y a des batailles de rivières qui durent des siècles : la Meuse et l'Aisne ont décapité le Bar et la Marne belliqueuse et victorieuse a gagné une bataille de rivières dont elle s'est annexée les bassins.

Les blocs de houille extraits de ia mine évoquent les immenses forêts préhistoriques qui leur ont donné naissance.

Les minéralogistes nous montrent partout les lois admirables auxquelles obéissent les cristaux. Dans

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leurs formes resplendit la géométrie qui exprime Tordre profond de Tunivers. Quelle émotion n'éprouvons-uous pas quand un savant génial comme Kirkpatrick, nous révèle des preuves de vie organique dans les roches cristallines, reculant dans un passé sans limites Tapparition de la vie sur notre globe! Les botanistes, les liaturalistes comme Fabre, ont enrichi notre connaissance des plantes et des animaux, ces frères inférieurs, et nous ne pouvons, en regardant une fourmilière, oublier les observations de Hubert et de tant d'autres.

« Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye», dit Pascal. Cependant le ciel depuis Pascal s'est prodigieusement élargi et enrichi. Nous savons aujourd'hui que notre soleil se dirige vers la constellation d'Hercule à la vitesse de plus de plus de dix-neuf kilomètres par seconde. Des nébuleuses font deux millions de kilomètres à l'heure. Notre soleil est à peu près au centre de la Galaxie (voie lactée) et celle-ci compte deux milliards d'étoiles. La nombre des nébuleuses est voisin de un million et chacune d'elles est un univers sans doute aussi riche que le nôtre en soleils et en planètes. Ces découvertes de la science confondent l'esprit et lui donnent le sentiment du sublime.

Gomme on le voit, le sentiment des beautés de la nature doit beaucoup à l'étendue de nos connaissances — mais savoir ne suffit pas : il tant sentir. Il faut entretenir constamment la flamme de la sensibilité par une véritable création continuée. L'habitude, de même que le temps, ternit le coloris délicat des tableaux de maîtres^ flétrit le velouté des sensations; elle laisse s'encrasser le mécanisme si délicat qui associe les idées aux émo-^ tiens, et qui ne joue plus, de sorte que les idées perdent leur pouvoir de résonnance dans la sensibilité : elles deviennent pauvres, abstraites et comme desséchées.

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Le rôle des poètes, des peintres est de nous aider à réiDcarner Fidée daos le seDtimeoty de raviver malgré notre légèreté, notre paresse, les sentiments profonds que doit susciter dans une âme vibrante la beauté des spectacles habituels. Us nous empêchent d'être des sourds et des aveugles volontaires. Ils découvrent la signification des choses quotidiennes, leur charme caché. Ils gardent la vivacité d'impression du créole qui voit tomber la neige pour la première fois^ et l'âme ingénue de Tenfaot qui s'amuse d'un rien, et dont l'imagination enrichit ce qui Tentoure. Il faut des miracles pour émouvoir les âmes épaisses : le poète sait faire les miracles nécessaires. Il sait nous montrer que dans chaque grappe de raisin se renouvelle le miracle de Caua.

Le sentiment de la nature, on ne le reçoit donc pad passivement. Il faut que, par l'exercice continuel et par l'attention persévérante, les sensations, les perceptions et les émotions qu'elles suscitent, atteignent leur plénî-* tude. 11 faut savourer la joie de respirer, d'être à Tombre l'été, de se obauffer au soleil l'hiver, joieô élémentaires que goûte le lézard; il faut savourer les sensations de l'allégresse physique, da raolivité, celles de Tappétit aiguisé, delà saine fatigue. Il faut goûter profondément la lête perpétuelle et variée que la nature s'ingénie à oHrir à nos veux et à nos oreilles.

Mais il faut davantage encore, parce que la sensibilité ne se suffit jamais à elle-même. Elle est la condition. nécessaire de tout développement de l'ânie, maîi^, restreinte à ses seules ressources, c'est la pauvreté, car l'habitude en ensevelit les fleurs les plus délicates sous son terne colmatage. En outre» les émotions ne dépendent pas de nous et au milieu du paysage le plus gran--» diose, je puis ne rien éprouver.

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COMMENT LUTTER CONTRE l'hABITUDE

Comment lutter contre cette loi de Thabittide qui ète à Témotioû sa fraîcheur et contre cette pasdirité (}ui la soustrait à notre vouloir? La stratégie est la même que celle qui transfigure l'amour physique en amour conjugal. C'est une opération de chimie mentale analogue à celle qui, par l'adjonction d'un peu de carbone, transforme le fer en acier.

Il faut combiner avec les émotions fugitives, ondoyantes et diverses, un élément qui les fixe et qui les mette à notre disposition. Cet élément c'est rintelligence* Le problème est de fondre dans l'émotion nos connaissances morales, historiques, scientifiques, d'incorporer à la sensibilité inégale, fuyante, capricieuse, le calme et la stabilité des pensées les plus hautes. Les moindres faits deviennent émouvants, quand on en saisit le rapport avec les lois universelles. Souvenons-nous de l'enthousiasme de Newton quand la chute d'une pomme lui fit découvrir la loi de la gravitation universelle. Sî nous n'étions si distraits, si paresseux d'esprit, nous garderions présente à la pensée la double éternité du temps et de l'espace et nos émotions participeraient à sa sublimité. Aux platitudes de Lamartine et même de Hugo sur les Alpes, qu'on compare la qualité des émotions que donne la fusion dans le réel de notre connaissance des lois de Funivers ! Les gouttes d'eau innombrables sont enlevées à l'Océan par le soleil, transportées par le vent sur les sommets, elles sculpent la montagne. Elles forment les névés et les glaciers, socs qui labourent les rocs. Elles s'intrôduii^ent dans les fissures, et converties par le froid en boins irrésistibles, elles désagrègent les roches les plus dures. Elles emportent au fond des vallées les débris dé là montagne, les

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livrent aux torrents, qu'elles forment par leur réunion et ceux-ci les portent au Rhône qui, grâce à leurs apports, a chassé la mer de Valence jusqu'aux Saintes-Mariés. La chute d'une avalanche, en reportant la pensée sur le formidable travail des forces élémentaires, révèle que. les faits, banals pour l'ignorant, sont comme les nœuds où s'entrecroisent les plus grandes lois de l'univers.

Que l'on compare les efforts de vaine rhétorique d'un versificateur qui cherche à produire l'émotion et qui, naturellement, ne trouve que des mots sans caractère, avec la poésie intense suggérée par les faits ! Un poète poitevin chante « le pays de la- verdure et des blondes moissons »; ses « sinueux cours d'eaux ». Il parle du « front chenu » de sa vieille province. Ces expressions, avec leur banalité, conviendraient aussi bien à un paysage de Beauce ou d'Ukraine.

Mais, voici venir Vidal de la Blache. Lorsque les mers jurassiques se séparèrent, le Poitou devint un détroit. La mer déposa ses sédiments entre deux longues parois de falaises que la marée et les tempêtes sculptèrent, les faisant abruptes. La plaine se couvrit de plaquettes calcaires que le paysan cassa et dont il fit des tas (chirons). Entre les chirons la terre « est douce comme de la soie », admirable pour le blé et pour d'innombrables noyers. Les falaises escarpées appelèrent les oppida et plus tard, les châteaux féodaux, auxquels succédèrent les villes (Lusignan, Poitiers). Le paysage est fait de belles lignes horizontales.

Le poète, qui ne connaît que des mots, n'a vu aucun de ces caractères essentiels qui proviennent de causes qui agissaient il y a des millions d'années et sa pauvre poésie est la banalité même.

Quel caractère poétique la Provence ne prend-elle pas, quand on sait qu'elle résulte de formidables conflits. Les Alpes, dans leur soulèvement, sont venues buter contre les montagnes de Mercantour, de l'Esterel, des Maures.

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Les Maures se brisèrent, laissant s'effondrer devant leur front le piassif qui les reliait à la Corse. Ces Maures, TArgens, dont les eaux sont souvent furieuses, les a coupés de TEsterel, solitude boisée, véritable Monténégro, autrefois repaire des Sarrazins. Il a comblé le port de Fréjus et repoussé la mer sur plusieurs lieues, faisant du pays une région insalubre, vraie campagne romaine où ne manquent ni les pins parasols, ni les fièvres, ni les ruines d'aqueduc.

Ce ne sont pas seulement les connaissances scientifiques qui donnent de la poésie à un paysage : tout ce qui émeut notre sensibilité concourt à faire vibrer notre imagination. Un pays prend un vif intérêt quand nous savons qu'un grand homme y est né ou y a vécu. Quel Français n*est ému en visitant à Meaux le jardin de Bossuet? Qui demture insensible en voyant du train la statue de Vercingétorix à Alésia et en contemplant la colline sacrée où périt l'indépendance de la Gaule ! Verdun, la Marne, seront éternellement émouvants parce que là fut arrêtée la plus formidable des invasions de barbares.

On voit que tout paysage devient poétique quand on le situe dans l'histoire, aussi bien que lorsque la science le riiontredans un recul prodigieux et discerne les causes qui Font modelé durant des millions d'années.

La vie étouffante des grandes villes nous a donné l'amour de la vie libre au grand air, mais cet amour, quelque peu développé par les poètes, a pris une force et une amplitude splendides depuis que la pseudo-poésie des versificateurs en quête d'épithètes fait place à l'enrichissement de nos sentiments par l'intelligence informée. Dans les objets les plus familiers la culture de l'esprit fait aperce v^oir le jeu des lois universelles. Maxwell nous a révélé que les gaz sont constitués par des atomes innombrables qui se meuvent avec des vitesses relatives prodigieuses et que chaque atome est un monde stellaire

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infininaent petit, tout à fait comparable au système selaiFe. L'homme instruit trouve donc partout à admirer. Tout, pour lui, a la grandeur et la beauté du ciel, et quand nos paysans seront cultivés, ils vivront d'une vie hautement religieuse, puisque la vie religieuse supérieure consiste dans le sentiment profond de la vie univer- S6lle.

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