LA VIE AU GRAND AIR
épuiser la liste des couleurs et de leurs qualités : Ton s'apercevrait alors de la pauvreté du vocabulaire des peintres en comparaison de Tinfinie richesse de la nature !
Que dire de ia splendeur des nuits dans la grande plaine! Nuit tièdes d'été, froides nuits d'hiver pendant lesquelles Tatmosphère si limpide fait de chaque étoile une flamme! Pythagore avait mérité, parla pureté d« sa vie, d'entendre l'harmonie des sphères célestes : mais tous nous pouvons, en y pensant, sentir leurs mouvements. Tous, par la méditation, nous pouvons transformer nos connaissances en astronomie en un sentiment vivant de l'ordre admirable de l'univers. Dans le silence des nuits, les perceptions réductrices des sentiments disparaissent, laissant la sensibilité s'épanouir. La grandeur des espaces infinis, la durée inouïe des siècles que met la lumière des étoiles lointaines pour nous parvenir, ont une mélancolie profonde quand nous faisons un retour sur notre chétivc/existence personnelle. Nul spectacle n'est plus propre à nous donner le sens des proportions et à nous faire envisager nos misères sub specie aeternitatis. C'est par une belle nuit d'été qu'on comprend pourquoi Spinoza était « ivre de Dieu ». Ce sont des méditations de saveur amère, mais qui tonifient Tâme relies ne nous permettent plus d'accepter dans la vie ce qu'ont de médiocre ou de rabaissant les pensées égoïstes. On sent qu'égoïsme, vanité, susceptibilité constituent une espèce d'imbécillité morale et on prend l'habitude de se situer dans la double éiernité du temps et de l'espace. Même les soirs où la lune, cet astre mort, brille au firmament et éteint la clarté des étoiles, la lumière calme et mystérieuse dont elle revêt la campagne et les bois, éveille des pensées de beauté et de grandeur. En laissant sentiments et idées s'éveiller dans une demi-rêverie, on peut garder une sensibilité d'impressions aussi vive que celle d'une personne qui verrait pour la première fois le
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ciel étoile et une émotion comme celle qu'éprouvent les navigateurs, quand, après le passage de la ligne, ils voient monter du fond de l'horizon des constellations inconnues d'eux.
Ce ne sont pas seulement les grands horizons, le soleil et ses prestigieuses colorations, la nuit et le firmament étoile, dont sont privés les citadins — mais aussi des mille beautés de détail qu'offre à ses fervents la nature. « Quand au ciel les nuées d'orage battent le tambour, quand les torrents de pluie emplissent les chemins de l'air et que le moine dans un creux de montagne s'abandonne à la méditation : non, il ne peut y avoir de joie plus haute. Sur le bord des rivières parées de fleurs et que couronne la guirlande diaprée des forêts, il est assis, joyeux, plongé dans la inéditation : il ne peut y avoir de joie plus haute* ». Et saint Bernard ne dit-il pas : Aliquid tnelius inventes in sylvis quant in libris.
Dans le fond de la mémoire s'éveillent les émotions de lalongue vie ancestrale dans les immenses forêts pleines de mystères et de dangers. Leur solitude éveille des sentiments puissants, stimulés sans doute par l'air chargé d'oxy^èn»^. Je dois aux forêts de Chamonix les heures les phis doucement émues de ma jeunesse. La beauté des arbres de nos forêts françaises est si pure et si variée! Chaque saison les transforme : l'hiver nous montre leur musculature puissante et l'automne change chaque feuille en une fleur d'or ou de pourpre. Chaque arbre a son caractère, depuis le platane tranquille et sage.jusqu au chêne à la puissance tourmentée, saccadée; des feuilles luisantes du houx au frissonnement argenté