‹ La conquête du bonheurChapitre 110 sur 133 · LES JOIES DES ALPES · texte numérisé non relu

LES JOIES DES ALPES

A quoi tient leur emprise sur la sensibilité? Les vrais alpinistes allrontent des dangers redoutables et ils trouvent des guides qui risquent leur vie allègrement.

Les profanes ne peuvent comprendre la folie des escalades. C'est qu'on ne voit pas les Alpes avec ses yeux : on les voit avec ses muscles. L'image qu'imprime le Mont-Blanc sur sa rétine, l'habitant des plaines qui n'a jamais vu de montagnes est incapable de la comprendre. Un aveugle-né, qu'on opère, voit les objets sur un même plan, tant qu'il n'a pas appris laborieusement à en interpréter les images au moyen de ses muscles. Le nouveau-venu dans les Alpes est cooHne un aveugle opéré. Aussi les réflexions des non-initiés que les trains de plaisir amènent au Montanvers sontelles naïves et ignorantes. Tel journaliste compare la neige des sommets « à des serviettes qu'on aurait miscH à sécher » et tel médecin comparait devant moi la hauteur de pics vertigineux à celle des hôtels de la vallée.

Ce n'est que peu à peu. par des escalades énergiques, qu'on apprend à discerner les plus fines nuances des

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images imprimées sur la réiinepar la grande montagne. Dans les rudes escalades on a aussi la révélation des joies volumineuses que donnent les muscles en action. On ressent la volupté profonde de la fatigue saine. L'énergie musculaire en jeu dans une atmosphère parfaitement pure, dans une lumière splendide, au milieu de spectacles grandioses, infiniment variés, tonifie Torganisme et produit un sentiment d'allégresse physique, de joie débordante. A cetle joie profonde s'ajoutent celle que donnent des sens avivés et la lutte victorieuse contre la pesanteur. Quand, solidement a&irippé à une paroi rocheuse, ou en éqiiilibre sur une aréle de glace, on voit et on entend tomber dans un précipice de plusieurs centaines de mètres, les blocs de glace que Ton détache en taillant des pas, on se sent une énergie calme, une confiance en soi, une audace qui, si nos grands philosophes qui ont étudié le plaisir ont raison, est la plus intense des joies.

A cette volupté physique s'ajoute un plaisir subcons* cient considérable : le plaisir de l'ascétisme, de la libération de la volonté « maîtresse du corps qu'elle anime ».

En outre, civilisés, ligotés par les servitudes des conventions sociales et d'une vie compliquée jusqu'à l'absurde, on revient aux sentiments simples de la vie primitive. On goûte la vie libre des vagabonds, la joie des repas frugals, assaisonnés par un appétit robuste et au retour le plaisir des soifs étanchées aux sources vives ou dans les alpages où le lait pur est à lui seul une symphonie gustative. Dans cette commimion avec la vie universelle, et au milieu des dangers, on a avec ses compagnons et avec ses guides des rapports fraternels: d'ailleurs la corde qui vous attache à eux n est elle pas comme la matérialisation de la solidarité qui nous lie? Quelques catastrophes, chaque année, rappellent que la réalité peut en devenir dramatique.

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GherQÎQ ffi^ant. qa# d^^vanlur^s au^^quelles il faut faire face : tourmente» dç neige, orage» subite loin de tout secoure. Corume on apprécie ie refuge auquel pa parvient à la nuit! Nuita spleiidides, d'une transparence limpide, qui faU de chaque étoile une flaoïme, mtis «uita glaeialf^ qui font apprécier ce qu'est un toU et un fij^ri, oho^e^ dont le cit^dio a perdu la notio^t

D« cep immensités de la moutagne, dont on est le Duaître et qui «ou» appartiennent en toute propriété, pn descend dans la vallée dan^ un silence iuîpres^ionnaot, rompu par le fracas de quelque avalanche, et à h fatigua de c^is inierminabjes descentes, on gagne le

sentirneut d'une profondeur ^ans ^t\.,.

Ne croye» pa? qu« rentré à la maison, c'en soit fait delivress^ d<*s hauteurs, de larévélaiion d»^ la grandeur SJOUvQraine des Alpes. Us souvenirs sont trop profonds

pour s'user : pendant des années, ils colorent la niémpire comme les couchers de soleil le Mout-Bianc Une longue vibration d'enthousiasme persiste. De ce qu'on a ga§[né ^n force, en patience, en endurance, en hardiesse, longtemps on bénéficie. On W reste plus énergique, plus désintéressé, plus vraiment libre. Corneille parait un plus grand génie k qui descend des Alpes qu au citadin j^ta-

gnant : tant il est vrai que quand on a communié avec répergiede l univers infini* on 3'est par là même haussé à un plan supérieur de vie d'où Ton ne peut plus déchpir.

WS VpYAÇES

JOe ce qui précède, on peut déduire ce qu'il faut pena^r des voyagea. Il en est un que nous faison3 sans le vouloir et sans en réaliser par Timagination la vîiesse prodigieuse, sans que nous suivions les changements incessants du décor formé par les consteUatiods- l4

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tçrre est l^ncéç Hm^ l'espace à use vitesse de cexit sept mille kilomètres à Thewre,,,

La plupart des ypyageurs font leurs odyssées avee aussi peu d'eurichisseuieut iutellectuel et seuiimeutaï que leur eireuit autour du soleil. Nous avons vu )♦ oesquioerie des iruppei^sious qu'éprouvent e» préseuoe des Alpes les citadins nou initiés* ïl eu est ainsi partout. « Je suis étouné du nombre de gens qui passent à Pékin, y restent un jour ou deux, fout rapideroeut les visites ordonnées par Cook et s'en vout ailleurs... Nous voyons reparaître à l'hôtel... uue bande d'AllewaRds^ quip uous ayaut quittés à Singapour, il y a uo rouis, après avoir visité les Indes, out VU, depuis i Sumatra, Java, Boruéo, le Siau>. le Cambodge, rAuïwrof le Toukiu,.. le Japon et s'en retournent à Berlin eo passfint par Pékin, Moukden, Rarbioe, le Baïkal, Moscou et Pétersbourg* >),

« Li'âme qui u'a point de but établi, elle se perd.., Ce n'est être eu aucun lieu que d'êtxe partout* «. <^ Nous empêchons la prise et la serre de Tâme h lui donner tant de choses à saisir >>•

Quand j'interroge mon expérience personnelle, je suis confondu de la pauvreté des sonvepirs qui roe restent de mes voyages. D'un voyage à Milan et à Yeuiseï si je défalque ce qui surnage dans Ja mémoire gràee sans doute aui^ photographies et aux albums que i'pa feuillette fréquemment, que reste^tril? Presque rieu que le souvenir d'incidents de route qu>n pourrait situer o'importe où! Chaque fois qu'où interroge de«f soldats ou des officiers revenus d'Orient, de Palestinoi 4e Russie, d'Amérique on fait la constatation du quasi'

néant de leurs souvenirs. Quant on lit un voyage de Loti au Japon, ou de Bour^get aux États-Vois. Si l'on

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