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Un prolongement aussi démesuré de la vie individuelle a quelque chose de paradoxal quand on pense combien indigente et incohérente est la personnalité de la plupart des gens. La première condition pour survivre, c'est d'abord d'exister : or en nombre considérable les êtres humains n'ont pas d'existence propre.
On ne voit pas ce qui survivrait en eux. Ils sont faits d'épisodes sans liens, d'une cohue d'idées, de sentiments contradictoires. Toute personnalité est une conquête, une œuvré d'art et de longue patience. Peu à peu nous devons dégager de la foule qui grouille en nous, ce qui est vraiment nous-même. Ceux qui n'ont jamais tenté cette œuvre, n'ont qu'une apparence d'unité, à savoir que ce grouillement de sensations, de pensées et de sentiments s'opère dans un corps clos, entouré d'une peau humaine et on ne voit pas ce qui pourrait demeurer de caractéristique, cette peau-limite dissoute dans la mort.
D'autre part, ce sont nos émotions qui font vraiment notre personnalité. Or elles ne sont que la traduction de ce que nous appelons les effets cle l'émotion. Si notre cœur ne battait, si nos intestins ne notifiaient à la conscience leurs troubles, nous ignorerions l'émotion de la peur. Si nous n'étions délicieusement troublés par la vue de notre fiancée, nous ignorerions le sentiment de l'amour, car c'est sur ces périssables émotions que nous édifions les sentiments les plus nobles.
De même que la fleur exquise enfonce ses racines dans la terre et qu'elle y puise les sucs qui la nourrissent, de même notre vie sentimentale la plus pure enfonce ses racines dans nos viscères. Quand la mort les détruit, la vie sentimentale cesse. L'Église Catholique l'a compris puisqu'elle n'admet la vie post mortem qu'accompagnée de la résurrection des corps.
Quant à dire que l'âme est une substance simple, nous ne l'osons plus parce que nous ignorons ce qu'est une substance. Depuis que l'atome est conçu comme un
véritable univers infiniment petit mais infiniment cornplexe^ nous n'osons plus parler de substance simple.
En outre, les eflrayantes révolutions introduites par la science dans la connaissance de TUnivers, a mortifié l'orgueilleuse croyance à une vie personnelle éternelle- Disparue la tiède croyance que la Terre était le centre du monde et que l'Homme y a été jeté il y a quelques milliers d'années par un Dieu paternel. A jamais brisée, la voûte de cristal qui, pour Aristote, enveloppait la Terre. Les limites de l'Univers se sont élargies jusqu'à l'infini. Des étoiles mettent des milliers d'années à nous envoyer leur lumière à raison de trois cent mille kilomètres par seconde! La Terre n'est qu'un point dans un Univers d'une puissance formidable.
Une autre révolution aussi grave par ses conséquences a bouleversé nos connaissances concernant le temps. L'antiquité de l'homme nous est apparue et on la compte par centaines de milliers d'années.
Combien modestes les débuts de la race humaine I Avec quelle lenteur et quelle peine est-elle sortie de l'animalité !
Notre orgueil est blessé par la connaissance de la place que nous occupons dans l'évolution des espèces! Peut-être l'homme n'est-il pas la fin de l'Univers? Peutêtre n'est-il qu'une étape vers un être plus parfait que lui?
Aussi, à la lumière de la science, la croyance que notre pauvre existence individuelle peut avoir un prolongement éternel semble-t-elle quelque peu présomptueuse.
Il n'est pas sûr d'ailleurs que dans les âmes religieuses supérieures, cette croyance fasse corps avec la religion. Le motif essentiel de bien agir, c'est Famour de Dieu. Le dévouement est rétribué totalement par l'acte luimême et quand on lit dans Bourget qu'un acte d'héroïsme,
s'il n'a pas Dieu pour témoin, est comme s'il n'existait pas, on est choqué parce qu'alors l'héroïsme devient un calcul, un placement à énormes intérêts, un concours pour prix de vertu. La conscience de l'immortalité, c'est la conscience d'un moment d'enthousiasme moral si intense que toute idée de récompense, de durée parait méprisable k De tels moments se suffisent à eux-mêmes et la mort parait sans importance. De nombreuses lettres de soldats au front parlent de ces moments Sacrés où l'idée de durée est abolie. On a atteint un état si haut d'énergie morale qu'on a gagné la récompense suprême.
D'autre part nous sommes inclinés à penser que la puissance formidable qui meut l'Univers ne s'est jamais préoccupée de nos chétives personnes ni de notre sensibilité. Le règne animal est soumis à une loi abominable de cruauté : partout le faible est mangé par le fort. La loi « gladiatorale » régit le monde et semble exclure ridée d'une Providence. L'Humanité elle-même, pendant des millions d'années, a été soumise à la même loi infernale.
La croyance que l'univers est régi par les lois univer-* selles ôte évidemment à l'homme une infinité de consolations. Elle ne sera jamais populaire. La vue de la pauvre place occupée par l'individu écrasé par la double infinité du temps et de l'espace inflige à l'orgueil une insupportable humiliation.
Par comparaison avec les hommes du xiii* siècle si confiants^ d'une telle sécurité de foi, nous sommes des orphelins. Le Père n'est plus : nous sommes isolés^ abandonnés dans le monde.
Toutefois, à nous sentir isolés dans un univers sourd et aveugle, nous n'avons pas tout perdu, car nous ne croyons plus à des puissances hostiles, malfaisantes. Nous ne découvrons dans l'Univers aucune trace de malveillance à notre égard. Ses lois nous broient quand
BOUS leur faisons opposition, mais elles nous sont frater^ nelles quand nous savons leur obéir.
Nous pouvons les diriger. Non; nous n'avons pas tout perdu, en devenant orphelins dans un Univers indiffé-* rent. Nous y avons gagné de nous libérer des superstitions qui ont torturé tant d'hommes. Nous nous sommes débarrassés de la peur. Nous n'avons plus à fléchir des puissances hostiles mais à apprendre les lois de la vie^ et à chercher la vérité. Nous sommes seuls^ c'est entendu, mais nous avons le regard clair^ sans terreur : aucune part de notre énergie ne sera désormais enlevée à notre tâche de conquérants ardents de la vérité.
Quant à la mort, elle doit être mise en facteur commun à toutes les destinées : elle doit donc être éliminée de l'appréciation que nous faisons d'une destinée particulière. C'est de la vie que nous devons estimer la valeur : « elle doit être à elle-même, à soi, sa visée, son des» sein y>, La mort est « le bout^ non pourtant le but de la vie; c'est sa fin, son extrémité» non pourtant son objet ».
La valeur de la vie n'est pas absolue : il y a des valeurs supérieures, par exetnple, l'indépendance et la dignité nationales. Peut'-être que si la vie ne valait pas la peine d'être vécue pour elle-même, elle aurait cependant une valeur immense comme condition de quelque chose de très noble. C'est ainsi que les fondations enfouies sous terre sont la condition nécessaire de la nef de Notre- Dame.
Autre caractère de la mort : elle est inévitable*
Soles occidere et redire possunt Nobis curn semel occidit brevis lux Nox est perpétua una dormienda^.
Nous devons refuser de nous résigner aux maux