LA SANTÉ, CRÉATION CONTINUÉE
A chaque moment de la journée nous travaillons pour ou contre notre santé. Combien pourraient dire : « Sans moi, je me porterais à merveille! »
Acte par acte, nous consolidons les habitudes de lâche capitulation devant la gourmandise, le vice. La paresse physique devient tyraonique : elle nous condamne à la vie recluse, à la lourdeur croissante, à Tempâtement. C'est peu à peu que grandit, chez les faibles de volonté, le besoin d'excitants et de sensations stimulantes qui détraqtient. Une nourriture trop forte, un sommeil excessif, Toisiveté, nous alourdissent et créent Tappétence pour le tabac, Falcool, les plaisirs violents.
Puis, pour ainsi dire minute par minute, heure par heure, le temps fait son oeuvre patiente et sournoise : il accumule dans le système nerveux, dans Forganisme, les tares qui feront de l'âge mûr et de la vieillesse un enfer.
Quand le mal est fait, que les désorâres sont devenus une seconde nature, les crédules appellent au secours médecins ou remèdes de charlatans. Ils croient que par une intervention miraculeuse, en quelques jours, le médecin empêchera les causes accumulées de produire leurs effets, devenus accablants. Au moyen de quelques rites, disparaîtront des fautes menues accumulées pendant des millions de minutes qu'il eût mieux valu contraindre de travailler pour nous ! La fatalité inexorable se trouve être dans les choses du corps comme dans celles de l'âme, une conséquence d'une volonté, qui fil par fil, s'est emprisonnée dans un épais cocon de mauvaises habitudes.
La contre-épreuve qui fait la preuve, est fournie par la guerre. Jamais l'état sanitaire du pays n'a été meilleur, malgré qu'on n'ait pas eu le courage de supprimer l'alcool meurtrier. Les calfeutrés, les stagnants, les engourdis respirent le grand air du front : les neu-
rastbéâiques, left veulea sont dégourdis par fDree.
Une fould de gens qui penehaient vers la déobéanea sont sauvés par la vie énergique al régénéras *.
Puisque la santé est créatriee de joie et de puissance sentimentale et intelleetuelle, puisque d'autre part, la santé dépend pour une large part de iiotire volonté^ sachons prévoir et agir non seulement de sorte que le corbillard ne vienne pas nous eniporter dix ou quinEc ans avant notre heure, mais de sorte que le corps, au lieu de ^e tratner languissammeut, et d'être une cause de tristesse, de découragement et d'échecs, soit comme un instrument harmonieux et bien ficcordé. Faisons en sorte que des profondeurs des organes n'arrivent à la con»' science que des sensfations d'aisance, de libre jeu, de vigueur. Nous pouvons beaucoup pour refuser que le temps ne travaille contre nous à annihiler peu à peu notre esprit par la lente désorganisation de la santé. Veillons sur notre nourriture, sur l'air que nous respirons. Evitons Foisiveté et le surmenage. Ne demandons aucun remède à la pharmacie : que nos médecins soient le grand air, ' le soleil, le travail stimulant, le repos, le sommeil répa^* râleur, sans lequel on est sûr de ce rater » sa vie.
Nous apprendrons aussi la valeur considérable pour la santé des idées justes, des sentiments honnêtes, de l'emploi fructueux deTénergie. S'il est vrai, comme le prétendait Lebègue de Presle, le médecin de Rousseau, que 827 accidents nous menacent chaque jour, nous pourrons, sinon les éviter absolument, du moins ne rien faire pour aller au devant d'eux. Nous n'augmen** terons pas les pourcentages des statistiques officielles d'après lesquelles sur cent personnes de vingt-cinq à soixante ans un quart sont malades de vingt à vingtcinq jours par an.
1. Presse médicale^ 24 juin 1915. Britisk médical journal^ 14 août 1915.
LA SANTÉ, CRÉATION CONTINOÉK 4t
Quand la consoienoe ne reçoit dea profondeurs de l'organisme que de bonnes nouvelles, une espèce d'allégresse permanente s'établit, favorable à un haut déve^ loppement spirituel.
Si le pro' verbe mens sana in cor pore isnno est vrai, la réciproque ne Test pas moins. Corpu9 sanum in mente sana. Un esprit sain sait que les habitudes rui^ neuses pour la santé débutent sournoisement et qu'elles gagnent rapidement de la force . Toute tendance, toute habitude mauvaise : paresse physique, alcoolisme, sen« sualité, qui parvient à prendre pied dans la conscience, s'y cramponne, s'y fortifie, appelle comme réserves les idées, les souvenirs, les tendances de même nature : malheur à nous si la volonté leur laisse le secours du temps qui, indifférent au bien et au mal, apporte iine aide généreuse à tout ce qui s'aide soi-même.
Par conséquent, par une saine éducation de la volonté, nous pouvons garantir notre santé des affaiblissemeDts dûs à rinertîe et aux vices.
Il est vrai en un autre sens encore qu'un corps sain dépend d'un esprit sain. L'union du corps et de la conscience est si intime que lorsque quelque chose ne vq pas dans la machine, nous éprouvons une gêne, une lourdeur, un malaise ou une douleur. Si nous dirigeons notre attention sur cette gêne, sur cette douleur, celleci se renforce. C'est le cas pour les neurasthéniques qui, incapables de refuser leur attention aux troubles qu'ils sentent, ne tardent à s'y asservir. Leur attention s'y concentre jusqu'à l'idée fixe : c'est alors l'hypocondrie et la gamme des délires. 11 est nécessaire de refuser l'attention aux malaises, aux « bobos ». Soyons bien portants imaginaires (Talleyrand), faisons exactement le contraire de ce que fait le Malade imaginaire. Sans admettre les exagérations de la Christian Science, cachons qu une âme énergique « e3t maitre^se du corps qu'elle anime ». C'est ainsi que les Quakers appren^
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nent à régler le pouls et à prêcher la raison au sang.
Fortifions donc en nous ce sentiment de confiance, et admettons audacieusement que nous sommes « incas-* sables ».
Concluons :
Le fonctionnement harmonieux du corps est la condition fondamentale du bonheur : la mauvaise humeur^ l'aigreur, la susceptibilité, Tirritabililé, la bouderie, qui empoisonnent tant d'existences, ont pour cause des troubles fonctionnels profonds aggravés et la plupart du temps engendrés par la faiblesse du vouloir. Quand ces troubles s'amplifient, on entre dans la folie. Un irritable, une boudeuse, sont des demi-fous, ou des quarts de fou...
Le fait que la conscience dépend des états du corps qu'elle exprime, permet d'expliquer la nature du plaisir et de la douleur. Toute impression qui frappe nos sens provoque une réaction du corps. Si cette réaction est dépressive, il y a douleur. Au contraire, le plaisir est la conscience d'une surabondance de forces, il est comme le chant de triomphe de l'organisme * . C'est pourquoi les épuisés, les étiolés et les vieillards n'éprouvent aucun plaisir à agir. Pour eux le travail est une peine. Mais pour les individus normaux, les plaisirs intenses sont toujours liés à l'action. Dans une ascension, le réveil et la mise en marche dans l'air glacial de la nuit sont pénibles, mais dès que le cœur s'est adapté, un sentiment d'allégresse commence malgré la rude montée. De même quand on a imposé silence aux sensations désagréables de la mise en train, le travail est un énergique stimulant qui met en belle humeur. Cette joie d'agir, les grands classiques, Descartes, Spinoza, Malebranche, Leibniz, l'appellent le sentiment d'une perfection. C'est ainsi que l'homme bien portant prend plaisir à affronter
1 . J. Payot, Sensation, plaisir et douleur. Revue philosophique Mai 1890. Pages 498 et 9.
t>RÉJUGÉS CONGERNâIST LE PLAISIR 49
iè vent, la pluie, la neige. Mais la misérable littérature
que notis font les citadins anémiés, littérature de malades i
qui vivent d'une vie artificielle et fausse, cache ces
vérités, évidentes pour ceux qui mènent au grand air
une vie salubre. Il fallait la vie malsaine d'un Kant
dans un cabinet surchauffé, qu'il n'aérait jamais, pour
en arriver à cette absurdité inouïe que la joie prise à
faire une action est une objection contré sa valeiu:
morale !
PRÉJUGÉS GOJHGERr^ANT LE PLAISIR
Il n'est pas de vérités plus mêlées d'idées fausses et ' de préjugés que celles qui concernent le plaisir. Rares sont ceux qui discernent^ ce qui se passe réellement en eux. La plupart sont comme fascinés par la suggestion des formules toutes faites : tels ces imbéciles qui appellent « faire la noce » et « s'amuser » une succession d'actes stupides, grossiers, vulgaires, qui les abrutissent et les épuisent. S'ils analysaient ce qui se passe réelle^ ment en eux-mêmes, ils constateraient que pas un instant ils n'éprouvent d'autres impressions que celles d'un vide lugubre.
De plus, si nous analysions nos plaisirs avec un esprit critique impartial, nous considérerions chacun d'eux d'ensemble. Nous ne les séparerions pas de leurs conséquences. Nous n'imiterions pas les mouches qui séduites par l'odeur du miel viennent s'engluer sur le piège.
Ne méprisons pas les plaisirs, mais ne les isolons pas de ce qui les suit. Le plaisir de boire de l'eau pure quand on a soif, de manger quand on a faim, le plaisir de l'exefcice au grand air, sont des plaisirs qui ne lais* sent après eux qu'un sentiment de vigueur accrue. Mais le plaisir de manger avec excès ne peut pas être séparé de l'engourdissement consécutif, de la fatigue, si réelle
Patot, — Bonheur^ 4
SO U SAMTÉ
que tout gloutoa éprouve le besoio des stimulaûts les plus dangereux.
U n'y a qu'à aller à Brides-Ies-Baîn», où accourent d'Amérique et d'ailleurs les victimes de ia bonne chère, pour comprendre qu'un paysan provençal qui man^ son pain et son ailloli est plus heureux que les miiliardflâres trop bien nourrisi en proie à l'obésité, à la goutte^ à la graveile^ à toutes les tares de l'arthritisme. Font corps avec les plaisirs de l'amour l'affaissement intellectuel «t la tristesse qui les suit.
Parmi les plaisirs du corps, il en est d'excellents et ce sont les plus simples : le plaisir d^ se désaltérer quand on a soif, de manger quand l'appétit est venu, de . savourer un bon feu quand oû rentre mouillé paî la neige» de se reposer quand on a peiné. *
« Je hais cette inhumaine sapience qui nous ve^lt rendre desdai^neuK et ennemis de la culture du corps : j'estime pareille injustice, {^rendre à coatrece&Ur 1m voluptés naturelles, que de les prendre trop à oœur » U
Mais c'est aussi grande sottise de dissocier du plaisir ses suites que de vouloir supprimer notre ombre quand nous nous promenons au soleiL Se reposer est bon^ se trop ^ reposer donne mal à la tête : c'est que dans les plaisirs du corps, tout est question de mesure, de juste milieu* A i^hacun de s'étudier et de déterminer ce juste nailiéu.
Quoiqu'un homme intelligent ne fasse fi d'aucune des petites joies physiques^ il s'aperçoit vite que les i^^ûsins les plus tentants « paraissent à l'imagination plus grands qu'ils ne Sont, prinaipalesneiit avsDit qu'on les pèssède^ ce i]ui est la source de tous les maux et de toutes les erreurs»*.
. Les plaisirs se transforment vite en Migue^ endouieiiri Us ao^ent vite ia satiété : ils exigent des excitations de ^
PRÉJUGÉS COISCERNANT LE PLAISIR Bi,
pius €ti plua violentes. Dans un tableau chargé de aènîeutis le bleu devient gris et le pourpre brun; c'est pourquoi jamais Sardanapala n'a éprouvé un plaisir.
Au contraire, la modération fait les plaisirs intenses, comme dans un tableau « une seule touche met toute la toile en flammes».
De quelle importance serait pour les jeunes gens rhabîlude de Texamen d'eux-mêmes ! Un des offices de lu raison n'est-il pas de peser la juste valeur des biens ? Ils appî^ndraient le danger de la mystification qui travestit en plaisir l'ivrognerie, le jeu, la prostitution. Ils verraient que « qui quitte la partie la gagne ». Ils observeraient la misère des vicieux à la recherche de sensations. Ils découvriraient quels égarements, quels déboires, quelles déchéances sans espoir produit la surestimation des plaisirs. Quand ils auraient expérimenté la tristesse des plaisirs défendus, ils seraient sauvés.
Car seule la vérité qu'on découvre par expérience personnelle donne le salut.
La misère des plaisirs corporels, même sains» c'est qu'ils ne durent pas : le temps, qui seul crée le bonheur, ne peut ni les féconder, ni leur donner richesse et puissance.
Au contraire, le temps donne aux sentiments, aux affections légitimes une fermeté vigoureuse qui emplit la pensée et le cœur. Quant à la culture prolongée, elle affine l'esprit, le trempe et l'aiguise : elle le met à même de trouver dans l'observation de la nature et de^ hommes, dans la lecture, dans les grandes œuvres musicales, dans le dessin, la peinture, la sculpture des maîtres de génie des joies intarissables.
Des joies profondes et durables que crée dans une vie calme et recueillie une volonté qui sait la puissance du temps et l'utilise, l'agitation^ l'excitation ne donnent qu'une caricature.
La sagesse est de soigner sa sève, de ne pas fuir \e plaisir, mais d'en évaluer correctement la valeur et de se tenir dans cet état de grâce qui permet de mettre sa vie « au cran de la joie ».
Les volontés droites, patientes et énergiques peuvent .conquérir avec le temps une santé physique rayonnante, fruit de Tobservation et de la sagesse. Jour après jour, elles peuvent rectifier la sensibilité et mettre de Tharmonie dans les puissances mauvaises, à demi-sauvages, de la sensualité, de la jalousie, de la colère, de Tavidité. Elles peuvent obtenir d'elles ce que le musicien antique de la fable faisait des lions qui, subjugués, formaient le cercle autour de lui, oubliant de le dévorer.