‹ La conquête du bonheurChapitre 35 sur 133 · UTILISONS LES PASSIONS · texte numérisé non relu

UTILISONS LES PASSIONS

Utilisons toutes les passions, les bonnes et les tnau» Taises. Utilisons Torgueil profond que Ton éprouve d'être irréprochable dans une société où les forbans sont puîs^ sants. Utilisons rorgueildenepasavoiruneâmed'esclave. Acceptons Tamour cotnme le marin le vent qui enfle ses voiles, quitte à les carguer quand la tempête menace. Acceptons le désir de l'argent comme fondement de notre indépendance et méprisons-le B'il tend à nous asservir. Acceptons le désir si vif de Téloge et de Ysp^ probation de l'opinion, opinion que nous dédaignerons si elle fait obstacle à notre ascension spirituelle.

Car tons les sentiments contiennent une force explo^ sive : à nous de manier ce fulmi-coton dangereux et de le faire servir à nos fins, comme l'agriculteur qui emploie la dynamite pour faire sauter un rocher qui l'empêche de labourer* Il faut savoir dompter et faire travailler pour nous les forces que nous ne pouvons détruire. Estce que socialement il n'est pas d'une administration habile que d'enrôler Yidocq dans la police et de transformer les têtes brûlées des bataillons disciplinaires en troupes d'assaut? Ampère n'a-t-il pas attelé les forces furieuses du tonnerre à nos tramways? De même, les énergies indisciplinées des passions sauvages, attelonsles au char de la raison.

Quand nous voudrons mettre à profit les forces de l'associalion des états de coascience, irrésistibles avec . le temps, si nous sommes habiles et patients, nous trouverons en nous des alliés parmi nos sentiments antagonistes parce que l'imagination eonstructive peut

UTILISONS LBS PASSIONS

fondre dansleun^ubstancedesidéesqui les transforment. On sait qu'en mélangeant avec du fer en fusion un pour cent tde carbone^ on transforme celui-cî en acier* Ûe même, en alliant avec une passion des idées supérieures^ on la transforme. Incorporez à la colère Tidée de justice, et cette énergie dangereuse se mue en saine indigna" tion contre le désordre et le mal. Parle mariage, incorporez à la sensualité) si facilement immorale^ les idées de responsabilité et d'honneur et cette énergie redoutable et dévastatrice devient la plus puissante créatrice de dévouement et d'initiative.

Un chef habile ) en introduisant dans la vanité Tidée de rhonneur et celle de la solidarité de toutes les parties du fronts transforme cette passion, médiocre en un sentiment si fort) que les hommes subiront sans faiblir un bombardement intense et la vue des camarades blessés ou mourantis.

Par la chimie intelligente de la combinaison de nos états de conscience^ voilà les transformations qu'autour de nous nous voyons opérer dans les passions les plus brutales et les plus insubordonnées^ et vous voudriez nous persuader que le caractère est immuable! C'est absurde Ce serait proclamer la faillite des sages et des saints. Ce serait déclarer que le Christ est venu en vain^ qu'un chrétien romain n'était pas de cent coudées supérieur, à ses contemporains qui se complaisaient aux atroces combats de gladiateurs, et qu'un chef français n'est pas supérieur moralement à un César qui faisait couper les poignets à dix mille Gaulois^

Quand) de bonne foi» on étudie les réalités^ notre pouvoir sur les énergies désordonnées de l'âme apparaît considérable : mais il implique que nous utilisons intelligemment nos ressources. Sh autour de nous, nous ne voyons pas un nombre plus grand de réussites dans la vie morale^ c'est que notre éducation est absurde : elle fait passer au premier plan une instructidn

encyclopédique sans grande valeur, mais qui prend toi>te^ les forces de Tenfant au détriment de sa vie morale.

La plupart des enfants étant moralement abandonnés, leurs penchants égoïstes se développent en Tabsence d'antagonistes internes et à Tâge d'homme, gourmandise, paresse, vanité, susceptibilité se sont organisées et sont devenues comme des chefs de clan, indépendants et despotiques. C'est cette unité conquise manu militari par une passion hypertrophiée au détriment des autres que Schopenhauer confond avec le caractère. Ubi desertum faciunt^ pacem appellant. Le développement d'une passion a quelque chose de pathologique puisqu'il se fait sans l'intervention de l'intelligence ni de la volonté. Si elles semblent intervenir, puisque la passion se montre habile, il ne peut s'agir que d'une intelligence et d'une volonté traîtresses, qui ont accepté de travailler pour l'ennemi : dans ce cas, l'intelligence n'est plus l'intelligence, puisqu'elle renonce à la libre critique; elle déchoit : sa vraie nature est ruse, au service des penchants. La volonté ne mérite plus son beau nom : c'est une félonne inféodée à un soviet de passions en révolte contre la raison.

L'unité ainsi réalisée dans l'âme n'a rien du caractère : c'est une unification pathologique. Personne n'est plus unifié qu'un malade atteint du délire des grandeurs devenu aveugle pour ce qui contredit sa manié : il a une puissance prodigieuse pour falsifier les faits et leurs rapports. L'ambition, l'avarice, l'érotisme, créent aussi, chez leurs victimes, une unification morbide qui est la négation du caractère et Schopenhauer a raison de déclarer^ que cette unification, qu'il appelle faussement caractère, est immuable, puisque si solide est chez la plupart des hommes la dictature de la passion organisée durant vingt ou trente ans, que l'idée même d'une révolte ne leur vient pas : n'est-il pas de règle que l'esclavage abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer ! Dans les

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