‹ La conquête du bonheurChapitre 36 sur 133 · UTILISONS LES PASSIONS · texte numérisé non relu

UTILISONS LES PASSIONS

intervalles de lucidité, les tentatives d'insurrection sont écrasées par le poids de toutes les forces de Tâme disciplinées par la passion !

Que cet état de choses lamentable soit général, qu'est-ce que cela prouve, sinon que Téducation de la volonté est non pas négligée, mais ignorée des pédagogues contemporains. Le jour où ces pédagogues bornés feront place à de véritables éducateurs, nous obtiendrons des résultats aussi beaux que ceux qu'obtenaient les Spartiates et que ceux qu'obtiennent les noviciats religieux dont les directeurs de conscience n'ont jamais cru à l'immutabilité du caractère. Ils ont vu trop de cas de conversion; ils savent qu'une âme embrasée par la foi subit une métamorphose telle que les objets jusqu'alors considérés comme des buts de la vie.: richesses, pouvoir, succès mondains, perdent leur attrait, comme le cerceau et les billes de l'enfant pour l'adulte .

Jusqu'ici nous n'avons examiné la question du pouvoir que nous avons sur nous-mêmes, que sous son aspect le plus difficile. En effet nous n'avons étudié que dans le domaine des sentiments inférieurs les résultats que peut obtenir l'utilisation intelligente de l'association et de la chimie des étgits de conscience.

Mais de même que les terrains primitifs ne sont qu'un des éléments de la croûte terrestre, de même le fonds égoïste de notre nature, qui semble primitif, ne constitue qu'un des éléments de notre caractère.

Nous disons que ce fonds égoïste [semble primitif : peut-être ne l'est-il pas. Un savant anglais, M. R. Kirkpatrick, doué d'un rare talent d'observation a démontré au grand émoi des géologues traditionnalistes, l'origine organique des roches ignées*. Il ne serait pas difficile

1. The Numtnutospkêre. Ah account of the orgatiic origin of so-called Igneous Hocks. By H, Kirkpatrick, Lambey aijd G«, London 1913 «

7â U TROISIÈME CONDITION DU BONHEUR,

de démontrer aux psychologues imbus de la doctrine du struggle for life, que dans le fonds le plus primitif de la conscience humaine, les sentiments d'èntr'aide ont coexisté avec les penchants égoïstes. Les botanistes n- ont-ils pas découvert que la vie sur le globe n'avait pa prendre naissance que par l'association d'une mousse et d'un lichen de sorte qu'à l'origine de la vie se trouve non la lutte, mais l'entr'aide. II en est aii^sidès l'origine de la vie soeiale : eUe r^a été possible que par l'en-tr^aide : de sorte que nous n'avons même pas le droit de considérer les passions égoïstes comme plus primitives que les sentiments généreux. Le premier enfant n'eût jamais pu vivre si le visage souriant de l'amour maternel ne se fût penché sur ses premières années.

La philosophie, la littérature, en un mot la pensée moderne a été empoisonnée parles théories outranci ères dest disciples peu intelligents de Darwin: ils n'ont vu dans l'histoire du monde que le struggle — la loi gladiatoriale du triomphe du plus fort, qui est contredite par le fait indéniable que tous les animaux insociables disparaissent ou ont disparu.

Cette cruelle hypothèse, fausse, a perverti la pensée moderne et elle pèse d'un poids effrayant sur notre éducation, car en insistant uniquement sur les penchants égoïstes, développés par la lutte, elle a détourné l'attention des trésors de tendances et de sentiments désintéressés que nous portons en nous et que notre civilisation matérielle et notre éducation utilitaire ont systématiquement négligés.

De même que Kirkpatrick a trouvé dans les terrains ignés une vie organique abondante, de même, nos appétits les plus primitifs sont pénétrés déjà d'intelligence. Sauf chez les dégénérés qu'une interruption du développement a arrêté^ à l'état bestial, l'amour cbe? h» plyts simples, est déjà coloré de sentiments délicats. Peut^éiFe chez le paon lui-même, la vanité contient-elle quel-

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ques éléments du sentiment du beau? Les psychologues ne démontFent'ils pas qu'il n'est pas une sensation quelque élémentaire qu'elle soit où ne se mêlent des. éléments intellectuels? Ne nous faisons donc pas plus grossiers que nous sommes, même dans nos appétits égoïstes.

Fussions-nons réduits aux appétits et aux penchants égoïstes, nous pourrions — quoique avec plus de difficulté — amender notre caractère.

LA RÉGION SALUBHB B£ l'aME

Mais, il est une vaste région de l'âme où nulle transformation n'est nécessaire : la culture suffit. Il ne s'agit pas de métamorphoser, mais d'améliorer et de développer. Tels sont les sentiments familiaux, l'amour filial, fraternel, conjugal, paternel; tels sont les sentiments d'amitié, de tendresse, de justice, de charité. Énumérons encore les sentiments religieux, esthétiques, Tamour du vrai, de l'ordre.

Si vous mettez dans un des plateaux de la balance ces sentiments supérieurs et dans l'autre l'envie, la gourmandise, la colère, la paresse, la luxure, l'orgueil, l'avariée, à l'état brut, c'est-à-dire sans que ces mauvais penchants aient subi la savante transformation que nous avons étudiée, croyez-vous que nécessairemeat le plateau du mal l'emporte sur celui du bien ?

Si vous le croyez, examinez un par un les poids maudits, voyez ce que vous pouvez faire pour les dés^^ gréger et pour les alléger, et dites si, en conscience, après ce travail patient, le plateq^u du mal çQQtinuera à pencher? Nqu* 0^ 1§ p@ni«iOB§ paç.

Mais il faut, naturellement, entreprendre l'éducation de soi-même et décider de maintenir dans la conscience quelques « je veux » et quelques « je ne veux pas ».

80 U tROISlÉME CONDITION DtJ ËONHEUtt

Dès que nous nous mettons résolument à l'œuvre nous déclenchons le mécanisme de Tattraction des idées et des sentiments semblables : nous faisons jouer un déterminisme collaborateur; nous sonnons le rappel des puissances intérieures amies. Des profondeurs de la mémoire sort aussitôt ce qui peut servir des énergies qu'elle contient : « Ainsi arrivaient, à Tappel d'un chant, selon la fable antique, et s'arrangeaient, comme d'euxmêmes, en murailles et en tours de dociles matériaux ».

Un Romain se vantait de n'avoir qu'à frapper du pied le sol pour en faire jaillir des légions. De même, quand nous sommes résolus de commencer la lutte, des profondeurs de l'intelligence et de la sensibilité se lèvent les idées, les sentiments, les habitudes dont nous avons su nous faire des amis et qui nous apportent leur secours. C'est une véritable mobilisation.

Ce ne sont pas seulement les énergies intérieures qui nous soutiennent, car les secours affluent aussi du dehors. Les esprits parents du nôtre, avec lesquels nous avons lié de longues intimités, sont là qui nous soutiennent : l'admirable Socrate des Lois, Epictète, Marc- Aurèle^ les Evangiles, le Moine inconnu qui a écrit Y Imitation de Jésus, saint François de Sales, Montaigne, Descartes, Malebranche, Pascal, Corneille, et tous les autres, nous font part de leur courage, de leur enthousiasme et ils nous aident à vaincre.

« Fortune, quelques maux que ta rigueur m'envoie. J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie^ ».

« J'ai mes brouillards et mon beau temps au-dedans de moi )), ftous enseigne Pascal 2.

« Presque toutes les choses sont telles qu'on les peut regarder de quelque côté qui les fait paraître bonnes... il faut les savoir regarder du biais qui les tait paraître à notre avantage »«

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