‹ La conquête du bonheurChapitre 40 sur 133 · II, I · texte numérisé non relu

II, I

« LE MONDE » FORMÉ d'ÉPARPILLÉS 99

arriver à la pleine vigueur, dans un milieu artificiel, placé en dehors des conditions de la vie saine. D'ailleurs un sentiment énergique choquerait. Il suffit de lire les romans de nos académiciens à la mode : personne n'y travaille, l'amour y est sans enfants : n'y gesticulent que des poupées et des fantoches.

Cette vie oisive, toute de parade et de piaffe a un retentissement profond sur le bonheur. Elle laisse inertes les éléments les meilleurs de la nature humaine.

« Dieu, dit Léonard, tu vends tous les biens auK hommes au prix de l'effort ». Or Teffort est absent de la vie mondaine, et il en résulte que le plaisir y ressemble singulièrement à une morne résignation. L'excitation n'y commence véritablement que lorsqu'après de nombreuses stations au buffet, l'alcool opère. . .

Dans toute soirée, après les amusantes observations du début, le philosophe peut dire comme Tenfant : M comme cela m'ennuie de m'amuser ainsi! »

L'ennui lourd, les déboires et la lassitude produits par les plaisirs qui s'achètent inclinent de plus en plus à la recherche des excitations dangereuses : alcool, festins meurtriers, tabac, jeu, galanterie.

Ce sont des modes de suicide lent qui avec le lourd ennui tuent beaucoup d'oisifs.

Paradoxe cruel I Ne rien faire, non seulement n'est pas un repos, mais rend tout repos impossible, car le spleen morose, inévitable pour qui ne travaille pas, n'est pas un état inactif mais une e^^pèce de fièvre l^nte qui ronge comme f^it le chagrin et qui détruit la oapapité de vouloir. Aussi pour l'oisif, les menues corvées de la vie : s'habiller, écrire une lettre, faire une visite, etc., dont le travailleur ne s'aperçoit pas, deviennent vraiment oppressives pour une volonté débilitée par le manque d'exercice.

le paresseux physique est plus épuisé par une pro-

roenade qu'un soldat entraîné Test par une journée de marche.

La dispense, puis bientôt Tîncapacité d'un travail approfondi produisent leurs conséquences inévitables qui rendent la société dangereuse pour les jeunes gens d'avenir.

D'abord il est impossible qu'un esprit et une volonté s* organisent dans un milieu artificiel.

Une intelligence virile ne peut accepter de vivre de conceptions fausses et de traditions mortes. Aussi ne tarde-t-elle pas à susciter de l'animosîté. A première vue cela étonne, car il semble qu'une intelligence ferme ne puisse s'y heurter à rien de résistant.

« Encore que les hommes du monde, dit Bossuet*, n'aient pas de liberté véritable, étant presque toujours contraints de céder au vent qui les pousse; toutefois, ils s'imaginent jouir d'un certain air de liberté et de paix en promenant deçà et delà leurs désirs vagues et incertains*. »

CE qu'est la hiérarchie mondaine

Mais Bossuet n'a pas vu que l'inconsistance des gens du monde ne dépasse pas certaines limites. Il y a dans toute société mondaine une hiérarchie solide. Quand on en étudie la structure, on est conduit jusqu'aux tyranneaux qui dirigent le pouvoir anonyme, redoutable de l'opinion mondaine. Cette direction appartient d'habitude à quelques dames âgées qui ont les qualités et les défauts des meneurs de foules : une intelligence nette, mais étroite, bornée; une volonté têtue; une assurance écrasante, l'insolence de la condescendance, l'arrogance provenant de l'absence d'esprit critique, qui laisse sans

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