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LE CRITÈRE MONDAIN DE LK VALEUR

Mais dans un monde d'oisifs, par quel critère juger de la valeur? On ne peut se risquer à aller profond, car l'oisiveté est mère et du vice et de l'incapacité* On ne peut classer les gens par Tinteiligénce, faute de compétence.

Il s'agit donc uniquement de vivre dans l'idée des autres « d'une vie imaginairci.. nous serions volontiers poltrons pour acquérir la réputation d'être vaillants »- De plus ceux qui ne font rien s efforcent d'humilier les

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vies modestes et laborieuses qui sont pour eux un reproche vivant*

Or, le critérium commode auquel sont réduits les « gens du monde )J4 o'est celui qui sépare sans contestation possible les vilains des getitilshommes : c'est la possession de Targent. On se moque pendant quelque temps des nouveaux riches^ mais on épouse leurs flUes;

Aussi la vie mondaine dans son ensemble comme dans ses détails est-elle régie par une seule loi : prouver qU'oil a de l'argent* Partout une déférence honteuse pour le riche en tant que riche, quelle que soit Torigin^ de sa fortune i

Or le moyen tangible de prouver la richesse, c'est le gaspillage, le luxe extravagant des toilettes, les perles, les diamants, les dentelles, les fourrures de gtând prixy une profusion de fleurs rares, le nombre et la voracité des parasites, invités ou domestiques. LesnlilliardaiîéS d'Amérique sont célèbres par leurs folies vaniteuses : dîners de soixante mille francs pour vidgt personnes, accessoires de cotillons de vingt-cinq mille franes, robes de bal de quatre mille francs^ etc. Ne rio6s pas des Américains puisque Tidéal mondain est partout le même et qu'à Paris, trente pour cent des ouvriers^ depuis les joailliers jusqu'aux couturiers, travaillent à des objets inutiles : le luxe imbécile est comme un feu de joie où flambent le travail de centaines de mille d'ouvriers et le bien-être^ la santé> le bonheur de millions de pduvres gens.

Désastreux est l'exemple donné par le monde des parasites, car les journaux mondains et les journaux de modes portent la contagion jusque dans les villages. La convoitise du faux luxe devient une fièvre qui se propage jusque chez les ouvrières. Les esprits faibles éprouvent une sorte de fascination en présence de la dilapidation et bien des jeunes femmes qui auraient pu mener une vie heureuse si elles l'eussent proportionnée à leurs res-

sources, ont sombré. Online dira jamais assez le mal que font les journaux de modes rédigés en grande partie par des snobs. Nulle moralité supérieure n'est possible sans indépendance vis-à-vis de l'opinion.

De même que la nuit les insectes sont attirés par la lumière, de même, dans la nuit des sentiments supérieurs, les vaniteuses papillonnantes sont fascinées par le désir de traverser au moins un instant, et au risque de s'y brûler, la région éclairée où elles peuvent être aperçues et où elles espèrent recevoir un regard ou une parole banale des dirigeantes de l'opinion locale !

Autrefois, les nobles se ruinaient pour un sourire de Louis XIV. Qu'on lise la lettre où madame de Sévigné triomphante raconte que, le jour de la réprésentation d'Esther^ le roi a daigné lui adresser quelques mots. Elle écrit à sa fille que l'attention de Sa Majesté )a laissa Tobjet de Tenvie de tous. M"^^ de Maintenon ellemême l'a regardée « un éclair » : elle exulte et elle éprouve le besoin de raconter le soir même « ses petites prospérités* ».

Un tel. état d'esprit nous fait quelque peu pitié. Seules à la cour quelques âmes de haute tenue conservaient le sens de la dignité personnelle. Féne- Ion, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, le Dauphin formaient au milieu des courtisans prosternés un « petit troupeau » qui imposait le respect par sa sereine sagesse.

A peine excusable à la Cour, la servilité n'est que bassesse quand elle redoute le verdict d'une opinion mondaine formée comme nous l'avons dit : les esclaves ne se reconnaissent d'autre valeur que celle que leur attribue le maître .

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