‹ La conquête du bonheurChapitre 72 sur 133 · POUVOIR CRÉATEUR DU SENTIMENT · texte numérisé non relu

POUVOIR CRÉATEUR DU SENTIMENT

serait à désespérer de la nature humaine! Heureusement il n'en est rien. Sans parler des savants à qui Tamour du vrai fait accepter une rude vie de travail ; sans parler des sentiments religieux, des sentiments patriotiques qui font accepter la pauvreté et les privations, il n'est pas une maman qui ne se prête avec joie aux soins que réclame son bébé. Les sentiments ont un pouvoir créateur prodigieux : nous les gaspillons parce que nous menons une vie dépourvue de prévoyance et de réflexion.

Ce pouvoir créateur, la nature Tutilise pour en arriver à ses fins : elle nous rend amoureux. Aussitôt les obstacles au mariage, les craintes du lendemain, dispa-^ raissent : Tamour transfigure les réalités :

« Dans Tobjet aimé, tout leur devient aimable ; lis comptent les d^^fauts pour des perfections Et savent y donner de favorables noms. »

Aussi, il faut entendre les philosophes pessimistes railler! Quel bon tour nous joue la nature! Elle nous pipe^ puis, quand elle a réalisé ses fins, elle nous laisse dans le fonds du puits comme maître renard. Les brillants feux d'artifice de la passion s'éteignent et les deux amoureux, déçus, irrités, sont cousus dans le même sac pour la vie !

Mais Schopenhauer, vieux garçon, a confondu Tamour avec la galanterie : il n'a pas compris qu'il restait aux jeunes gens dupés par « le génie de l'espèce » une revanche, celle de tromper le trompeur, d'accepter l'amour, d'en prolonger les créations exquises, de les consolider. « Toutes les fois que tu veux te donner de la joie, considère les mérites de ceux qui vivent avec toi : Tactivité de l'un, la modestie de Tautre, la générosité d'un troisième et les autres qualités des autres. Rien, en effet, n'apporte autant de joie que Timage des vertus qui éclatent dans les mœurs de ceux qui vivent avec nous.

Aie les donc toujours présentes » ^ Si ta femme est belle, admirela, si elle est laide, aime son sourire et si elle ae sourit pas, sa gravité.

Deux époux qui se sont aimés passionnémeat, peuvent garder présentes à Tesprit les qualités de Tétre aimé, car leur affection est nourrie par des sentiments qui ne passent pas : respect pour la mère des enfants, confiance, amitié, identité absolue des intérêts. L'isolement est la plus affreuse des misères humaines et des multitudes de malheureux sont contraints de reporter leur affection sur des animaux. Soyons donc assez intelligents pour évaluer à son prix Taffection totale, fidèle, définitive d'une femme ou d'un mari choisis entre tous? C'est une source profonde, intarissable de bonheur. Beaucoup de gens bornés ne savent pas comprendre cette vérité. Ils ne la découvrent qiie le jour où la mort les replonge dans une affreuse solitude. Combien disent : <c Si j'avais su ! » C-est trop tard et leur douleur est empoisonnée par le remords des injustices quotidiennes commises vis-à-vis de l'être disparu : scènes, mauvaise humeur ou manque de bonté active, ingénieuse à servir !

N'accusons ' que notre légèreté, notre irréflexion, Féparpillement inintelligent de notre attention si nous gâchons la puissance créatrice de nos bons sentiments et si nous empêchons la lente maturation du bonheur.

Quel doux chef-d'œuvre pour une femme que de transmuer l'homme qu'elle a pris un peu rude, comme ils le sont tous, en un mari délicat, attentif à. ne pas blesser ni froisser par brusquerie ou par impatience. C'est une tâche de ciselure patiente, d'éducation de tous les instants.

En incorporant dans l'amour qu'elle inspire à son mari du respect, de l'estime et de ta reconnaissance, elle en

1, Mare-Aurèle^ VI*

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