‹ La conquête du bonheurChapitre 74 sur 133 · Ruskîn · texte numérisé non relu

Ruskîn

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espèce de brouillai^d. S'il persévère, la récompense vient : tout d'un coup une étincelle jaillit et tout s'éclaire et s'ordonne dans son esprit. Il en est de même dans la vie morale. Dans un mariage, Tamour perd de sa puissance d'illusion : mais si on continue à faire son devoir, si on refuse toute critique hostile, si on n'ouvre son cœur qu'à la douceur, à la bonté, au dévouement, brusquement, à un moment imprévu, la synthèse d'une foule de souvenirs, d'habitudes, de sentiments, d'idées supérieures se produit : une émotion riche, profonde, puissante envahit l'âme, donne une orientation nouvelle à la vie et la transfigure. C'est la récompense des volontés loyales. C'est celle de Pauline qui, tout à coup, aime Polyeucte son mari, qui lui a révélé une vie supérieure.

Cette puissa^dte synthèse d'idées, de sentiments, de décisions, est analogue à ce qui se passe dans les conversions religieuses ou morales. Des sentiments qui se contrariaient, s'unissent; des idées de droiture, de respect mutuel, de bonté qui gardaient quelque chose d'abstrait et de froid, deviennent ardentes : dès lors amabilités, prévenances, douceur, dévouement, abnégation s'accomplissent avec joie, d'abondance et le devoir se confond avec le plaisir. L'essentiel est d'agir, si l'affection est tiède au début, comme si elle était ardente. Apprenez le chemin de la foi des gens qui le savent. « Suivez la manière par où ils ont commencé ; c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de Teau bénite* »...

Naturellement cette conquête du bonheur suppose une concentration des sentiments. Elle est impossible dans une vie tumultueuse, éparpillée à tous les hasards. Malheureux l'homme qui épouse une vaniteuse, coureuse de fêtes et de soirées, ornement des réunions!

1, Pascal, X.

Combien de délicieuses femmes d'extérieur^ rentrent les nerfs exaspérés, el installent au foyer la mésentente cordiale! Rongées par Tennui, elles espèrent trouver dans les aventures le plaisir qu'elles attendent du dehors : elles ne le trouvent nulle part, car elles emportent avec elles leur pauvreté d'âme, leur sécheresse. Aussi, dans lés aventures, elles ressentent tout au plus le bas intérêt d'un roman policier : les petits frissons du mensonge, des cachotteries, de la fourberie et du danger : émotions du joueur vicieux.

Combien d'hommes dilapident les trésors d'une affection sûre dans des amusements abjects, d'ailleurs dangereux! Combien d'esprits débiles et de volontés infirmes ont sacrifié à l'entraînement d'un moment le bonheur de leur vie !

Le but du mariage, ce sont les enfants. Puissant est sur le cerveau de la jeune fille l'appel confus des générations qui désirent naître Déjà la fillette, instinctivement, joue à la poupée et mime les caresses et les soins maternels. Chez les femmes qui n'obéissent pas, par le mariage, à cet appel de la race, la force des tendances, des sentiments non satisfaits produit le déséquilibre. Que de jeunes filles, comme étrangères à la vie, vivent dans une espèce de rêve qui a l'intensité de l'hallucination ! Le corps lui-même proteste contre le célibat par des lésions qui s'aggravent avec l'âge. Quant aux jeunes gens, la plupart sombrent dans les amours faciles et près du quart d'entre eux, avariés, traînent une existence misérable. S'ils se marient malgré cette tare, ils payent leur vilenie cruellement : enfants mal venus, femme atteinte dans sa santé, vieillesse désolée, carie poison de l'avarie commence vers la cinquantième année

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son travail sournois qui désagrège les cerveaux les plus solides.

Les jeunes gens qui se marient conscients de leur responsabilité vis-<à-vis des enfants qui naîtront d'eux, vivront d'une vie autrement noble et profonde que celle des égoïstes. La maternité fait s'épanouir chez la jeune maman les sentiments les plus puissants de la naturô humaine. Elle a à endurer des souffrances physiques, mais qui sont de peu de prix mises en balance avec la profusion des joies ravissantes qu'elle éprouve à allaiter son enfant, à assister à l'éclosion d'une intelligence et d'une âme qui lui appartiennent. Le sentiment de sa responsabilité transforme le père, lui donne une ardeur nouvelle au travail. La famille met les parents en face des réalités de la vie et elle développe toutes les énergies de l'intelligence, du cœur, de la volonté.

Nous nous plaçons au centre d'une conception héroïque de la vie, qui est celle des jeunes gens bien portants. Un neurasthénique considère au contraire que la famille accroît les difficultés de la vie, qu'elle nécessite le renoncement pour soi, une augmentation des soucis et des occasions de souffrir.

Mais des jeunes gens sains acceptent le risque de travailler davantage et de souffrir, parce que ce risque est la condition d'un développement supérieur plus noble, plus complet de nos énergies.

En vérité, il n'y a pas de renoncement quand on aime. Les joies austères du sacrifice nous sont refusées. En effet quand nous travaillons pour notre femme, pour nos enfants, quand nous nous privons d'un plaisir appa-^ rent pour les gâter, il serait flatteur pour nous que nous eussions le sentiment d'un sacrifice — mais si on ne se ment à soi-même^ le prétendu sacrifice se solde dans la réalité des choses par une joie. Si on y regarde de près, il n'y a pas abnégation, mais joie de qualité supérieure : on a été transporté par l'amour dans une région élevée

des sentiments où les satisfactions égoïstes sont si bien dépassées qu'elles ne nous intéressent pas plus que ne font DOS sabres et nos fusils de bois qui nous passionnaient quand nous avions dix ans .

Le malheur peut frapper cruellement les par^ats. La guerre, si meurtrière a torturé les cœurs des mamans. Mais aucune de celles qui pleurent leur fils tué sur le front préférerait ne Tavoir pas eu. Aucune n'échangerait son chagrin contre la lourde oisiveté des cœurs d'épouses sans enfant. Ce chagrin même est d'une noblesse plus haute que la stagnation, la torpeur de Tégoïsme. Allons plus profond encore et ne craignons pas d'affirmer que la douleur d'une mère a plus de saveur et même plus de douceur secrète que l'inertie sentimentale stagnante de la femme qui n'a pas accompli sa destinée.

Cette guerre a démontré à des milliers de gens qui l'ignoraient, que nous nous engluions dans un bienêtre médiocre et lâche ♦ dans un faux luxe ridicule et paralysant. Nous fixions comme idéal à nos enfants une vie tranquille, molle, d'hommes as^is huit heures par jour et passant à la caisse, sans inquiétude, à la fin du mois. Le nombre des neurasthéniques par inaction devenait inquiétant. Nous espérons qu'après le drame formidable de 1914 à 1918, on affrontera la vie plus coiu^ageusement. Personne n'est sûr du lendemain, personne n'est sûr de sa position : la vie doit être un acte de foi : il suffit pour raffronter qu'on soit au moins sûr de soi, de son courage. Apprenons à ne craindre que nos véritables ennemis, qui sont en nous : notre paresse, notre lâcheté, nos vices. Elevons nos enfants dans une conception héroïque de la vie, ne rêvons pas d'en faire de tranquilles bureaucrates, de petits bourgeois vaniteux et puérils : alors nous ne craindrons plus la vie pour eux. Ce sera une joie de les élever énergiquement ; la véritable façon de les aimer, c'est d'en faire des jeunes

gens capables d*aborder tout travail avec entrain. Les enfants, sont nos excitateurs d'énergie : ils font notre vie plus complète, plus savoureuse, plus noble. Grâce à eux se développent en nous des sentiments puissants. L'amour n est que la maternité en fleurs, comme la maternité est Tamour en fruits. Les enfants nous placent d'emblée à une hauteur de vie où le sacrifice disparaît transmué en joies supérieures et ils nous révèlent ainsi le sens de la destinée humaine, si misérable quand elle est égoïste et qui ne vaut que par sa subordination à des devoirs qui dépassent notre vie . individuelle.

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