‹ La conquête du bonheurChapitre 91 sur 133 · U VIEILLESSE · texte numérisé non relu

U VIEILLESSE

vents. Un moine irréprochable, devient tout à coup négligent, mélancolique : rien ne l'intéresse plus. li sombre dans le dégoût, la tristesse, la langueur. Il ne croit plus, ne peut plus prier : il se sent abandonné de Dieu. C'est la terrible akédia ^ ,

Dans les couvents d'Egypte où le travail manuel était en honneur, on parvenait à rééduquer la volonté par les occupations manuelles. Mais dans les couvents d'Occident où cette ressource n'existe pas, la maladie est désespérée : le moine sombre dans le dégoût, la torpeur : les inclinations basses régnent en maîtresses. Le malheureux devient une épave.

De même, une foule de vieillards sombrent dans la neurasthénie parce que la volonté, in active et stagnante, s'est rouillée. Ils n'ont plus que la lecture, fatigante pour des yeux à lupettes et vite fastidieuse pour qui ne produit aucune œuvre. Le travail manuel, où la lutte est incessante contre la matière et qui donne la joie profonde de créer, est une perpétuelle éducation de la volonté : c'est lui qui tient debout les paysans et les artistes dont la vieillesse est incomparablement plus heureuse que celle des intellectuels aux muscles atrophiés. Si l'on trouve de vieux paysans neurasthéniques, cela tient à la privation des consolations intellectuelles : ils sont comme les oiseaux dont on a cassé les ailes : désormais ils ne peuvent quitter le sol de la bassecour.

Les esprits incultes, incapables de s'évader, ruminent les soucis, les chagrins et ils ne peuvent sortir de leurs contrariétés indigentes. Mais le vieillard complet, à qui rien d'humain n'est étranger et dont la volonté, pendant les bonaces de Tintelligence, reçoit le stimulant de travail manuel, n'a jamais à redouter la terrible aké-

1. Mot formé de x7]8o{iai, s'intéresser à quelqu'un, à quelque ebose, et d'à privatif*.

Payot, — Bonheur, 13

dia^ ni la sombre hypocondrie, ni la désagrégatioa mentale qui livre tant d'intellectuels aux vices sordides : à l'avarice, à Talcoolisme, à pis encore.

UNE GKISF.

11 peut surmonter une crise pénible, inévitable surtout pour les âmes d'élite : Taccablement que cause la brusque intuition que font les hommes qui ne sont pas atteints du délire des grandeurs, qu'ils doivent renoncer à la plus grande partie de leurs ambitions et accepter les étroites limites qui bornent leur essor individuel. Ce sentiment, les plus grands le connaissent. Pas un homme ne réalise la moitié de ce qu'il pouvait faire : pas un, à plus forte raison ne réalise la dixième partie de ce qu'il avait rêvé d'accomplir. Cette crise de l'orgueil est salutaire, car cette souffrance révèle aux âmes d'élite que la vie individuelle est peu de chose.

Aussi le sage acceptè-Uil ce qui le limite invinciblement : s'il n'a qu'une condition modeste, qu'il ne peut améliorer, il s'y installe, décidé à tirer le meilleur parti de la situation. Il sait que les circonstances extérieures ont une faible influence sur le bonheur et c'est l'intérieur qu'il soigne, la sève profonde de l'esprit. Il est sauvé de Takédia par la découverte que la seule valeur certaine, c'est la vie de l'esprit et que la seule raison d'être, c'est d'accroître le domaine de la vie spirituelle.

La douloureuse découverte de la limitation individuelle apporte le salut à ceux qui comprennent que les plus grands éprouvent, cuisante, la même dure leçon de modestie. Napoléon l'a connue à Moscou et à Sainte-Hélène! A un moment, pour le sage, la vie change d'aspect. Comme du haut d'une montagne, on domine les ensembles, du hfi^ut de son expérience, il découvre le vide de la yie mesquine, des distractions, des satisfac-

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