‹ La Conquête du Maroc, la question indigèneChapitre 10 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE RUBIGON

4" août idU.

L'Espagne vient de recueillir la première le fruit de son initiative aventureuse. La France, en fait, a reconnu son établissement sur le Loukos. Cette petite rivière formera la limite au delà de laquelle ni les troupes du sult;in, ni celles de France ne pourront manœuvrer.

Si pénible que ce soit pour notre amour-propre, il faut reconnaître que, dans la première partie de cette campagne diplomatique, nous sommes battus. Quand on demandait à nos ministres pourquoi ils n'entraient pas au Maroc par Taza, — ce qui était infiniment plus simple et plus direct que de monter à grands frais une expédition par la côte, ils répondaient : C'est pour empêcher les

Espagnols de s'installer à Tetuan et à Larache. Et si quelque député indiscret, poussant plus loin son enquête, s'informait des intentions réelles de l'Espagne, le ministre souriait dédaigneusement : n'avait-il pas l'engagement formel du Cabinet de Madrid? On voit maintenant ce que valent ces belles promesses : serments d'amoureux, — mais d'amoureux du bien d'autrui.

Nous sommes donc battus, et tout à fait par notre faute. Car si nous avions tout d'abord admis les droits que l'Espagne tenait de notre signature, bien ou mal interprétée, nous aurions pu tout au moins en discuter les limites et faire, comme on dit, la part du feu. Tandis qu'en la tenant systématiquement à l'écart, nous l'avons amenée à se servir elle-même; et, naturellement, elle s'est taillé la part très large.

Maintenant, il convient de tirer les conséquences de cet arrangement, — le quatrième ou le cinquième, tout bien compté, que nous faisons avec l'Espagne. N'allons pas nous mettre un bandeau sur les yeux et nous imaginer que nous pourrons, à volonté, ressusciter la situation internationale telle qu'elle existait au moment de l'acte d'Algésiras. Puisque les Espagnols sont nantis, on devra leur donner quelque chose ; et ce quelque chose apparemment ne se trouvera pas du côté de Tombouctou ; donc, la fiction de l'intégrité, absolue du Maroc appartient déjà au passé. Nous voilà contraints, sous peine de mort, ou, ce qui

revient au même, de déchéance, dédire nettement ce que nous entendons faire au Maroc. Le Loukos, ce fleuve obscur dont la boucle enfermait jadis une ville romaine, aura été notre Rubicon, mais d'une manière bien imprévue. César, sur les bords du Rubicon, n'était pas poussé par les épaules. Il prit son temps, et ne se décida qu'après mûre réflexion. Il avait, au plus haut degré, les intentions de ses actes. Notre démocratie procède autrement. Comme les forces de la nature, elle ne sait pas trop où elle va; elle suit sa pente. Ainsi, elle veut vaguement s'étendre au Maroc, sans le vouloir, tout en le voulant. Soudain, un peuple frère s'avance en armes sur la rive droite du Rubicon : — « Tiens ! se dit la France étonnée, je l'ai donc franchi? Il paraît que je suis sur la rive gauche. C'est singulier! je croyais avoir respecté l'intégrité du Maroc. Mais puisque les Espagnols disent le contraire, il faut bien les croire... »

Page 1