CONCLUSION
22 novembre 1912.
Le livre jaune vient compléter de la manière la plus heureuse ce que le grand public savait sur la négociation franco-allemande.
Au cours de cette volumineuse publication, le nom de M. Caillaux n'est que rarement prononcé ; mais on le sent partout, invisible et présent : à l'heure décisive, c'est lui qui donne le coup de barre.
Il avait pris le pouvoir dans des circonstances difliciles. Notre expédition de Fez avait éclairci la situation locale, mais l'obstacle allemand subsistait tout entier. Depuis six ans, tous nos embarras venaient delà : l'accord équivoque de 1909 les avait à peine atténués. Les hésitations et les fautes de la politique française , pendant les années qui ont suivi cet accord, ont été exposées de main de maître par André Tardieu dans son
livre intitulé le Mystère d'Agadir. On ne peut prendre un meilleur guide pour lire entre les lignes de la correspondance officielle et, d'autre part, cette correspondance confirme singulièrement les conclusions de l'éminent publiciste.
Le nouveau ministère était à peine formé qu'en guise de bienvenue, l'Allemagne lui décochait le coup de poing d'Agadir. En lisant les dépèches qui ont précédé cet incident, on ne peut s'empêcher de remarquer combien, sous les ministères précédents, l'audace des Allemands devait être encouragée par l'attitude du gouvernement français. Au lieu d'affirmer franchement le caractère légal de notre intervention dans un empire chancelant que les actes internationaux plaçaient sous notre sauvegarde, la diplomatie française plaide les circonstances atténuantes, promet à chaque instant d'évacuer Fez, s'abstient d'enfoncer la porte qui sépare cette capitale de l'Algérie, se perd dans des distinctions subtiles sur l'occupation de la ville ou de ses environs, donne à Berlin l'impression que tantôt elle se dérobe et tantôt elle a peur. On abandonne même, pour faire plaisir à l'Allemagne, les positions situées à l'Est de la Moulouya, et on lui permet ainsi de mettre le nez dans la question de frontière algérienne dont elle s'était publiquement désintéressée à l'époque de la conférence d'Algésiras. Il n'est pas surprenant que le gouvernement impérial se soit cru tout permis et qu'il ait pensé
qu'en grossissant la voix, il obtiendrait de nous ce qu'il voudrait, y compris un morceau du Maroc.
C'était mal connaître et la France et celui qui avait alors l'honneur de la diriger. Dès que M. Caillaux arrive au pouvoir, le ton change. Il était pourtant difticile de garder son sang-froid. Les avis, tantôt imprudents, tantôt timides, ne manquaient point au président du Conseil. Les uns l'engageaient à faire une démonstration navale devant Agadir, au risque de mettre le feu aux poudres, sans aucun profit pour le règlement des affaires intérieures du Maroc. Les autres — et ce conseil venait surtout de Londres — lui recommandaient une conversation à quatre, dans laquelle l'Angleterre serait comprise, ou bien une nouvelle conférence d'Algésiras qui aurait remis tout en question.
M. Caillaux préféra prendre le taureau par les cornes, c'est-à-dire engager le dialogue direct avec l'Allemagne. Sans doute, il risquait ainsi sa popularité, car on n'aime point en France les hommes d'Etat qui parlent à Berlin. Mais s'il réussissait, il aurait le mérite d'écarter la pierre d'achoppement qui nous barrait la route depuis six années. Traiter avec l'Allemagne sans dommage pour l'honneur national, c'était mettre le sceau à notre œuvre et donner définitivement le Maroc à la France. Un si grand objet valait bien le risque.
Le Livre jaune présente les différentes péripé-
tics de ce corps à corps pendant lequel la France, alLenlive mais résolue, la main sur la garde de son épéc, suivait les efforts de ses diplomates. Aussi l'intérêt de ce recueil dépasse-t-il de beaucoup celui des compilations du même genre. Sous la froide rédaction officielle, il y a des pages vraiment émouvantes et, j'ajoute, des plus honorables pour nos représentants. Les allures cassantes de M. de Kiderlen — l'impassibilité de M. Jules Cambon — deux hommes qui se regardent dans les yeux pour savoir qui cédera le premier — des dialogues qui commencent par un « non » énergique et qui s'acheminent vers la détente — puis, brusquement, la menace de rupture provoquant la lière réplique du Français prêt à la lutte — tout cela compose, sous la courtoisie des formes diplomatiques, un drame palpitant et tragique.
Dès le début, M. Caillaux, gérant par intérim le ministère des Affaires étrangères, donne la note juste, lorsqu'écartant la suggestion de sir Edward Grey sur un retour au statu quo, qui nous aurait fait pertlre tout le bénéfice de l'expédition de Fez, il dit : « Le gouvernement allemand nous a invités à entrer en conversation. Sachons d'abord ce qu'il veut. Nous verrons ensuite ce que nous aurons ci faire. » (N«' 425, 4-26 et 427).
La conversation commence, en effet. Sous la iiirection de M. de Selves, elle est d'abord un peu flottante : non cependant sans un résultat appréciable. Dès le début, l'idée d'un partage du Maroc
avec l'Allemagne est résolument exclue du débat ; et si l'on songe qu'il était question tous les jours de débarquer des marins allemands, ce n'était déjà pas si commode à éviter. Mais il est certain qu'au cours de cette première phase, on laissait à l'arrière-plan la question marocaine pour entrer dans le détail des compensations territoriales au Congo. On se contentait, au Maroc, d'une vague formule de désintéressement qui ne différait pas sensiblement de l'accord de 1909.
Dès le milieu d'août, l'intervention personnelle du président du Conseil remet la négociation sur ses pieds. Le 13, notre ambassadeur à Berlin reçoit un projet de convention dans lequel les formes de notre action au Maroc sont précisées (N° 502), et, le 14, une dépêche du ministre des Affaires étrangères affirme que « l'élément principal qui domine toute la négociation est la situation qui nous sera faite au Maroc. »
Alors le dialogue devient plus serré, mais il ne dévie plus. Si le dénouement se fait encore attendre pendant près de deux mois, c'est que les deux interlocuteurs luttent pied à pied, tantôt au Maroc sur le terrain économique, tantôt au Congo sur la délimitation des territoires.
Tout le monde sait la part qui revient à M. Caillaux dans cette dernière phase. On lui a fait un grief de ses fréquentes interventions. On s'est même servi de ce grief pour le renverser. Simple prétexte, sans doute, mais qui dénote une
aberration complète sur le rôle du président du Conseil. Selon cette doctrine, Ferry n'aurait pas la gloire d'avoir fait la Tunisie, car il n'était pas alors ministre des Affaires étrangères. Il est vrai que son ami et collaborateur Barthélémy Saint- Hilaire ne ressemblait guère à M. de Selves.
Mais cette querelle de personnes* n'est rien auprès du tapage mené autour des cessions congolaises. Telle personnalité qui, la veille, ne connaissait le Congo que de nom et qui aurait été fort embarrassée de découvrir sur une carte l'embouchure de rOubanghi, s'indignait qu'on pût céder « un pouce de notre territoire, une pierre de nos forteresses », se représentant sans doute les Tatas de l'Afrique équatoriale comme autant de monts Valérien, et les marécages de la Sangha comme la plaine de la Mitidja. Du reste, le fait seul d'entrer en conversation avec l'Allemagne n'était-il pas un crime de lèse-patrie ?
Ces clameurs m'ont singulièrement rajeuni. Je les entendais jadis sur le passage de Jules Ferry. Ce n'est pas un médiocre honneur pour M. Caillaux d'être insulté en pareille compagnie. Je ne sais ce qu'en dira la postérité. Mais si nos neveux regrettent que le Maroc nous ait coûté cher, s'ils se plaignent de la mutilation d'un territoire équatorial qui est encore à l'état de nébuleuse, le Livre jaune leur répondra que la situation n'était plus intacte et que M. Caillaux ne pouvait se libérer autrement des hypothèques consenties par
ses prédécesseurs. Ils n'auront qu'à relire la dépêche de. M. Gambon du 16 juillet 1911 (N" 45o). Dans un moment de franchise, M. de Kiderlen lui disait : (( Vous avez acheté à l'Espagne, à l'Angleterre et même à l'Italie votre liberté au Maroc. Et puis vous nous avez laissés de côté. Vous auriez dû négocier avec nous avant d'aller à Fez... »
Voilà tout le mystère d'Agadir. Il est permis d'affirmer que, grâce à M. Gaillaux, la France s'en est tirée à bon marché.