LES PAPIERS SECRETS
26 novembre 19i4.
Est-ce tout? Y en a-t-il encore? Quel nouveau document secret va-t-on nous révéler demain ? Nous étions au régime d'une révélation par semaine. Maintenant, chaque jour nous apporte une nouvelle découverte. Après le traité secret avec l'Espagne, nous avons maintenant les clauses secrètes du traité anglais. Le document public ne parlait que des possessions espagnoles sur la Méditerranée. Maintenant, il est question d'une zone espagnole sur l'Atlantique et dans toute la pres- ([u'île de Tanger. On cite, en outre, une phrase par laquelle un de nos ministres des Affaires étrangères semble admettre le « contrôle » de l'Espagne sur toute voie ferrée aboutissant à cette ville. On ne nous dit pas d'ailleurs de quelle nature serait ce contrôle. Est-ce une simple participation financière, ou le droit, pour les carabiniers es-
pagnols, d'arrêterlestrains, ou bien encore le droit, pour le cabinet de Madrid, de s'opposer à toute construction de chemin de fer? On n'en sait rien. Sans doute, il faut garder quelque chose pour la bonne bouche. Les affaires publiques se traitent maintenant comme les romans-feuilletons : la suite au prochain numéro ; et le gouvernement, plein de sollicitude pour la presse, se garde de déflorer, par des révélations prématurées, l'intérêt palpitant de cette sombre aventure.
A moins qu'on n'espère, par un dosage savant des vérités désagréables, faire accepter peu à peu de l'opinion publique la mutilation de ce protectorat du Maroc que nous venons d'acquérir au prix des plus douloureux sacrifices. Aujourd'hui même, un journal du matin nous exhorte à la résignation. Rien à faire, dit-il, puisque l'Angleterre le veut. Il faut nous exécuter, trancher dans le vif, donner à l'Espagne tout le nord du Maroc. Qu'est-ce que cette zone espagnole ? Une bagatelle, un rien I 40.000 kilomètres carrés sur 800.000 (y compris le désert, bien entendu). Quoi ! on crierait pour si peu de chose ? Et l'auteur de conclure bravement : « Il n'est rien de tel que la géométrie pour mettre au point les exagérations de la politique. »
Admirable raisonnement 1 Je m'étonne qu'on l'ait oublié dans là fameuse histoire du décapité par persuasion. « Mon ami, dirait-on au condamné, qu'est-ce qu'on vous rétif e, en somme?
A peine la vingtième partie de votre corps. 11 est vrai que cette partie est la tête. Mais vous demeurez le légitime propriétaire de tout le reste, le tronc, les bras, les jambes ! Et vous osez vous plaindre, ingrat que vous êtes? Allez, allez! vous n'entendez rien à la géométrie ! »
On répondra sans doute que le Maroc ne saurait être comparé à un corps organisé ; qu'il a eu, selon les temps, cinq ou six têtes différentes : Tanger, Fez, Marakech ou Rabat, lesquelles n'étaient pas toujours d'accord entre elles ; que, quand on coupait l'une, l'autre repoussait, comme les têtes de l'hydre, et qu'il en sera toujours ainsi. Mais c'est supposer précisément ce que le protectorat a pour objet de faire cesser, à savoir la continuation de l'anarchie marocaine. Si, d'ailleurs, il nous prenait fantaisie de repétrir ce corps informe et de transporter sa tête ailleurs, nous n'aurions qu'une ressource, n'est-il pas vrai? Ce serait de modifier son système nerveux par la création des chemins de fer qui sont les nerfs et les muscles des nations civilisées. Cette ressource, les traités publics ou secrets la compromettent singulièrement. Nous avons promis à l'Allemagne de ne construire aucune voie ferréeavantcelledeTanger. Donc, si la ligne de Tanger dépend du bon vouloir ou de l'activité des Espagnols, les voilà maîtres de toutes les communications, selon qu'il leur plaira d'ouvrir ou de fermer l'artère principale. De sorte que l'infortuné sultan aura le choix entre
deux genres de supplice : s'il n'est pas guillotiné à la mode française par l'ablation de sa capitale maritime, il sera garrotté, c'est-à-dire étranglé à la mode espagnole. Charmante alternative !