HYPOTHÈSES
27 femier 1912.
... Nous avions hésité jusqu'ici à faire usage (l'une nouvelle incroyable qui nous était communiquée par notre correspondant de Madrid. Mais en présence de l'intransigeance manifestée par le gouvernement espagnol, il nous est impossible de nous taire plus longtemps.
Voici, en substance, cette nouvelle qui remonte à plusieurs jours : si le cabinet de Madrid fait traîner les pourparlers en longueur, c'est qu'il se dispose à demander plus encore. En vertu de ses droits historiques, il réclamerait la ville d'Orun, et tout le nord de la province, jusqu'à la ligne formée d'un côté par l'Oued Isly. Cette dernière rivière serait laissée à la France pour des raisons sentimentales, en souvenir du maréchal Bugeaud. Nous conserverions également Tlemcen et Sidi-
bel-Abbès, où l'empreinte de la colonisation française paraît fortement marquée. Mais le littoral, depuis le Cap de l'eau jusqu'à Mostaganem, serait attribué à l'Espagne.
On pense bien qu'en présence d'un racontar aussi invraisemblable, notre premier mouvement fut un mélange d'indignation et d'hilarité. Notre correspondant de Madrid en reçut immédiatement le contre-coup, sous la forme d'un télégramme 011 ces deux sentiments étaient savamment dosés. Il s'entêta cependant, et nous écrivit une longue lettre. Nous en donnons sous toutes réserves les principaux passages :
(( Je me suis présenté, dit-il, chez M. Ganalejas, dans l'espoir d'obtenir un démenti formel de la susdite rumeur. Le président du Conseil m'a reçu avec sa bonne grâce ordinaire. Il s'est félicité de la marche heureuse des négociations et m'a exprimé la certitude que les deux gouvernements, animés des dispositions les plus conciliantes, arriveraient promptement à une entente. En ce qui concerne la ville et la province d'Oran, il ne m'a pas caché qu'en effet, la question avait été soulevée dans le Conseil, mais que rien n'était encore résolu. L'intervention personnelle du président s'était bornée à combattre les prétentions excessives de ses collègues et à leur faire remarquer, par exemple, que s'il était juste de réclamer la ville d'Oran qui, pendant plus de deux siècles, de 1533 à 1792, avait appartenu à l'Es-
pagne, il convenait de tenir compte, dans une juste mesure, des efforts de la France pour civiliser Vhinterland de ce pays, dans lequel la domination de l'Espagne n'avait laissé que de faibles souvenirs. Le gouvernement français se contenterait certainement de la possession de Tlemcen, ancienne capitale politique et religieuse, comme nous lui abandonnons celle de Fez. J'espère, a ajouté le premier ministre, que vos compatriotes nous sauront gré de notre modération. En bonne justice, les droits de l'Espagne s'étendent à toute la côte africaine, depuis Tanger jusqu'à Tripoli; car nous l'avons possédée depuis 1533 jusqu'à 1577. A Oran, à Tabarka, à Bizerte, dans le golfe de Tunis, près de l'île de Djerba, partout vous rencontrerez les traces de cette occupation, tantôt sous l'aspect de forteresses encore solides, tantôt réduites à quelques tas de cailloux. Sans doute, ces postes ont été abandonnés. Mais pour la reconnaissance de nos droits historiques, ils constituent des témoignages aussi irrécusables de notre grandeur passée que les Présidios du Maroc ; et ils ont même l'avantage, sur ces derniers, de n'avoir jamais servi de bagnes et de n'exciter aucune animosité parmi la population indigène. Cependant, nous sommes raisonnables et nous comprenons qu'il faut faire la part de la France : celle que nous lui laissons est assez belle. Si notre attention s'est portée particulièrement sur la province d'Oran, c'est que, par une pénétration
pacifique et continue, cette province a été en réalité conquise par la race espagnole. En permettant aux sujets du Roi de se réfugier sous votre drapeau et d'y trouver des conditions de prospérité qui manquent à quelques provinces de l'Espagne, vous nous avez rendu un service inoubliable. C'est pour témoigner sa reconnaissance que l'Espagne vous abandonne la partie méridionale de cette belle contrée, bien qu'elle y compte encore un grand nombre de ses enfants. Quant à la côte, ceux de vos hommes d'État qui nous ont appelés de l'autre côté du détroit, alors que nous n'y pensions même plus et qui nous ont entraînés par là dans de coûteux sacrifices, devaient bien prévoir que le cours de la Moulouya n'arrêterait pas notre marche, et que par-dessus cette frontière fictive, nous tendrions la main aux Espagnols de rOranie...
(( En sortant du cabinet de M. Canalejas, ajoute notre correspondant, et encore tout abasourdi de ses déclarations, je me suis rendu à l'ambassade d'Angleterre, convaincu que le représentant de l'entente cordiale dissiperait promptement ce cauchemar. J'ai trouvé, comme toujours, chez cet éminent diplomate, la mesure, le sens de la réalité qui distinguent les agents anglais. Mais à ma grande surprise, tout en admettant que les revendications de l'Espagne sur la province d'Oran étaient quelque peu prématurées, il ne les a pas rejetées avec la décision que j'espérais, et après
avoir dit que jamais la Grande-Bretagne n'exercerait à cet égard la moindre pression sur la France, il a laissé entendre que notre pays s'honorerait en faisant, à notre sœur latine, une place de plus en plus large sur le littoral de la Méditerranée et en acceptant de bonne grâce une répartition d'influence que notre régime libéral à l'égard des immigrants espagnols faisait déjà pressentir.
« Le soir même de cette visite, fidèle à la règle que je me suis imposée de ne jamais vous transmettre une indication avant de l'avoir soigneusement contrôlée, j'ai fait le récit de ces deux entretiens au ministre d'une puissance secondaire dont vous me permettrez de taire le nom. C'est un homme d'esprit, qui n'a pas grand chose à faire à Madrid. Il est d'autant plus clairvoyant qu'il contemple la politique des autres en amateur.
« En somme, m'a-t-il fait observer, la France récolte ce qu'elle a semé. Elle a voulu, vis-à-vis de l'Espagne, éviter la manière forte. Dans son désir de conciliation, elle a tout lâché dès le début. Ainsi le traité de 1904 obligeait les Espagnols à ne rien entreprendre dans leur zone sans la consulter. Or, non seulement vous n'avez fait aucune opposition au débarquement de Larache et à l'occupation d'El-Ksar, mais, après une timide protestation, vous vous êtes inclinés devant le fait accompli. Vous venez de faire la n%ême chose
pour Arzila, malgré la promesse formelle de l'Espagne de ne pas faire un geste de plus avant la signature de l'accord définitif. Quant à la douane, sous la forme d'une conférence technique dont le résultat est prévu d'avance, vous préparez en fait le démembrement financier du Maroc. Pour vous, négocier, c'est céder toujours, devant chaque exigence du Cabinet de Madrid. Pourquoi voulez-vous qu'il s'arrête en si beau chemin et qu'il ne pousse pas son avantage jusqu'au bout? Ce qui m'étonne, à vrai dire, c'est votre surprise. Supposez un instant que vous soyez Espagnol : vous savez, de source certaine, non seulement que la France ne vous fera pas la guerre, mais qu'elle n'usera, envers votre nation, d'aucun des nombreux moyens de contrainte dont elle dispose, sur le terrain commercial, politique ou financier. Est-ce que le patriotisme le plus élémentaire ne vous conseillerait pas d'arracher à cette puissance si accommodante, si différente des Etats-Unis par exemple, toutes les concessions de nature à rehausser le prestige de votre pays?... Quant à l'Angleterre, son intérêt évident n'est-il pas de vous éloigner le plus possible de Gibraltar? Quelle satisfaction pour elle si vous abandonnez Oran, par conséquent Mers-el-Kébir, et surtout Arzev, dont vous pourriez être tentés, un jour ou l'autre, de faire les bases d'une action navale? Vous savez du reste comment la Grande- Bretagne pratique ses amitiés : elle compte sur
rappoint de votre llotte, mais elle entend bien se réserver le contrôle exclusif du détroit... Allez! mon cher ami, ce splendide égoïsme est encore le fondement le plus sûr des relations internationales; et quiconque renonce, au début d'un entretien diplomatique, à se prévaloir de sa force, doit s'attendre à sacrifier aussi son intérêt. »
Telle est, dans ses grandes ligaes, la lettre de notre correspondant de Madrid. Toutefois, avant de la livrer aux discussions passionnées de la presse, nous l'avons soumise à l'examen d'une haute personnalité politique française. Là aussi, l'étonnement a été moins grand que nous ne supposions. (( A tout prix, nous a dit cet homme d'Etat, il faut conserver l'amitié de l'Angleterre. 11 est vrai que nous l'avons déjà payée du Bar-El- Ghazal, de l'Abyssinie, de l'Egypte, de Terre- Neuve, de la moitié des Nouvelles-Hébrides, du Bas-Niger et du tiers du Maroc. Mais si elle nous demande encore, pour l'Espagne, un morceau de l'Algérie, on le donnera. Car pour tout bon Français, il n'y a qu'un problème au monde : Triple-Entente contre Triple-Alliance. Le reste, fût-ce un empire à défendre ou une nouvelle France à fonder, est chose accessoire, contingente, fortuite et périssable. Les alliances, cest la politique en soi. Elle se suffit comme le bon Dieu... »