LES DEUX ZONES
22, mars 1912.
Il faut bien comprendre la difficulté qui s'élève entre Paris et Madrid au sujet des limites de la zone nord espagnole.
Cette zone se compose, d'après l'article 2 du traité de 1904, de deux parties distinctes : une plaine assez accidentée, mais facilement accessible, qui s'étend en bordure de l'océan Atlantique, depuis le cap Spartel jusqu'aux collines qui bordent la rive méridionale du fleuve Loukos, et dont la plus élevée est le Djebel-Sarsar (750 mètres) -, d'autre part, la région montagneuse beaucoup plus vaste, formant un demi-cercle depuis Geuta jusqu'à Melilla, et désignée généralement sous le nom de Rif. Juste au centre de ce demi-cercle se trouve le point culminant de cette région mouvementée, au Djebel Tiziren (2.500 mètres).
Mais le terme de Rif, appliqué à toute cette contrée, est impropre. Le Rif proprement dit, c'est la partie du pays comprise entre ces hautes montagnes et la mer Méditerranée, hinterland immédiat des anciens Présides espagnols. D'autres montagnes, en général moins élevées, enveloppent ce dernier arc de cercle d'une série de rameaux le plus souvent concentriques et se relèvent seulement vers l'est, pour atteindre, au Djebel Azran, une hauteur d'environ 2.000 mètres. Cette enveloppe et les tribus qui l'habitent portent le nom générique de Djebala. Imaginez un quartier d'orange à la peau épaisse, posé sur le bord de la Méditerranée : le Rif est l'intérieur du fruit, les Djebala en forment l'écorce.
On a voulu utiliser cette disposition naturelle pour tracer les limites de la zone espagnole. Mais les auteurs du traité de 1904 connaissaient mal le pays. Trompés par la hauteur des contreforts qui bornent cette région du côté de l'est, ils crurent que les Djebala dressaient une sorte de muraille uniforme, ouvrage avancé du Rif, sorte de demilune à peine sillonnée par quelques minces iilets d'eau; et, d'un crayon téméraire, ils l'annexèrent à la zone espagnole par une courbe qui se brise seulement à la hauteur du fleuve Loukos.
Or, la réalité est très différente. Il convient de noter d'abord qu'il y a peu de ressemblance entre ces deux zones concentriques. Les tribus rifaines parlent berbère, les Djebala se servent de la
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langue arabe. Les premières sont aussi Hères de leur origine locale et de leur race que nos Kabyles. Elles paraissent fort tièdes en matière religieuse. Les secondes, plus rapprochées de Fez, ont subi plus ou moins le prestige de la religion musulmane ; et si la plupart d'entre elles se montrent rebelles à l'autorité du sultan, elles ne sont que plus jalouses de remonter jusqu'au Prophète par des généalogies fantaisistes. Dans aucune partie du Maroc, on ne rencontre autant de turbans verts, c'est-à-dire autant de prétendus Cheurfa. Il semble donc que les négociateurs de 1904 ont commis une première bévue en confondant, sous la m.ème rubrique, deux territoires et deux peuples dont l'un est absolument montagnard et l'autre subit déjà les influences de la plaine.
Mais ce n'est pas tout. La prétendue muraille des Djebala n'existe pas d'une manière continue. Elle s'ouvre largement pour faire place, dans sa partie méridionale, à l'affluent le plus considérable du fleuve Sebou, l'oued Ouergha, qu'on écrit aussi Ouarra. Cette importante rivière prend sa source au point le plus élevé du rempart rifain, au pied du Djebel Tiziren. Il se glisse d'abord à l'état de torrent parmi les schistes des Djebala, et, prenant sa course vers l'ouest, il détermine une vallée large et riche, une des plus peuplées du Maroc. C'est comme un bras du Sebou qui pénétrerait dans la montagne, une sorte de rameau verdoyant greffé sur la plaine fertile, mais, par-
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dessus tout, un chemin de premier ordre pour descendre des hauteurs du Rif jusque dans les environs de Fez. Attribuer le Sebou et son important tributaire à deux nations différentes est aussi raisonnable que si l'on traçait une frontière politique entre la Dordogne et la Garonne.
On prétend que personne ne connaît la vallée de l'oued Ouergha. Ce n'est pas exact. Le marquis de Segonzac, habillé en mendiant arabe et venant du nord, l'a parcourue dans toute sa longueur. Il définit très exactement la modification que cette profonde coupure a fait subir à l'aspect général du pays. « La frontière méridionale du Rif forme, dit-il, à ses extrémités deux saillants : à l'ouest, Tarzout; à l'est, Gvennaïa. Le centre, au contraire, est concave, et, dans ce rentrant, viennent se loger les tribus djebaliennes de Cenhaja et d'El-Branès », c'est-à-dire des tribus que l'arrangement de 1904 laissait en majorité dans la zone française. 11 est clair que, si nous coupons en deux ces tribus, nous aurons des difficultés continuelles et que, lorsque nous essayerons de les soumettre, elles trouveront un refuge assuré dans cette partie « concave », dans le « rentrant » dont parle M. de Segonzac, autrement dit autour de l'oued Ouergha.
Le témoignage de M. de Segonzac est d'autant plus intéressant qu'il remonte iV l'année 1890, et (]iie, par conséquent, il n'est pas produit pour les besoins de la cause.
Notre voyageur esquisse une description fort séduisante de cette vallée : « Les oliviers, disséminés dans la campagne, ont une apparence de prospérité. Les moissons font aux sombres montagnes un manteau vert tendre... Des sources jaillissent de partout. C'est bien le pays de l'eau, le « bled el ma », qu'on nous avait annoncé... Cette route merveilleuse, ce jardin, ce verger continu nous mène au village de Bou-Adel, la Syrie des Djebala, comme disent ses habitants... Bou-Adel n'est pas inférieur à son renom. La source fameuse qui arrose son vallon jaillit assez puissante pour faire tourner un moulin. Les caroubiers sont énormes. Les noyers qui ombragent la place sont les plus beaux que nous ayons vus. Cent oranges valent un grîch (25 centimes). Les citronniers embaument. Les mûriers bordent le chemin de leur luxuriante frondaison. Partout des lianes, des pampres festonnent les arbres et les maisons... »
D'ailleurs, les deux rives du fleuve sont étroitement solidaires. Dans sa partie supérieure, il coule entre des pentes également escarpées ; plus bas, lorsque la vallée atteint deux kilomètres de largeur, les villages de la rive gauche rivalisent avec ceux de la rive droite, qui « ne semble ni moins habitée ni moins prospère ». La seule ombre au tableau est la répugnance commune de la population pour les étrangers : « elle hait les chrétiens et méprise les juifs ». Raison de plus
pour ne pas séparer les deux côtés de la vallée par une frontière : solution proposée, dit-on, par les Espagnols. Ils veulent couper la poire en deux. Mais, dans ce cas, la poire, ce serait nous, si j'ose dire. On aurait de continuelles batailles et un chassé-croisé des tribus hostiles d'une rive à l'autre. Au lieu d'apporter la civilisation, nous n'aurions fait que troubler l'existence végétative, mais assez paisible de cette vallée fermée *.
Les Espagnols se prétendent lésés. Ils nous accusent de revenir sur des engagements formels.
D'abord, qu'ils nous permettent de leur faire remarquer que, si des désordres se produisent dans la vallée de l'Ouerglia, ce n'est pas eux, mais nous qui en souffrirons. Au train dont ils avancent autour de Melilla, pour atteindre cette vallée après avoir soumis les montagnes du nord, il leur faudrait près d'un demi-siècle. Nous, c'est tout de suite que nous devrons préserver Fez contre le voisinage de tribus remuantes ; et si une vallée riche, abondante en vivres et en eau, leur offre un asile dans lequel il nous sera interdit de pénétrer, notre protectorat sans efficacité fera la plus sotte (igure du monde.
En second lieu, nos exigences en fait de frontières, sont commandées par l'attitude de l'Espagne elle-même. Nous ne nous lasserons pas de le répéter : on peste contre le traité de 1904, mais
1. Voyage au Maroc, 1890-1001, parle marquis de Segonzac, Colin, ôdit., p. 04 à 70.
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on en parle sans le connaître. Ce traité offrait aux deux nations une double alternative : ou bien une collaboration étroite et cordiale, comportant de continuels échanges de vues : c'est l'article 2 ; ou bien une indépendance mutuelle, poussée aussi loin que le permettrait le respect de l'unité du Maroc : c'est l'article 3. Comme ce dernier régime ne pouvait s'établir sans un changement considérable dans le statu quo du pays, il nécessitait, en fait et en droit, un nouvel accord, et, par suite, une révision attentive du traité tout entier.
L'Espagne a choisi la seconde alternative. Elle n'a même pas attendu notre consentement pour prendre possession du pays plat qui ne présentait aucun danger ; elle a porté logiquement son effort sur le point de moindre résistance. A-t-elle eu tort ou raison? C'est son affaire. Il est possible que le caractère des deux peuples ne se prête pas à un condominium et que le régime d'indépendance mutuelle convienne mieux à la fierté castillane. Mais alors, il faut admettre les conséquences, à savoir une révision des limites inscrites à l'article 2, de manière à diminuer les surfaces de friction et à prévenir, dans la mesure de nos forces, les complications futures. Déjà, l'existence simultanée d'une double autorité sera difiicile à faire fonctionner dans le pays ouvert d'une rive à l'autre du fleuve Loukos. Par exemple, la ville d'Ouezzan, placée dans notre zone, sera continuellement exposée, comme elle l'est aujour-
d'hui, aux incursions de ses turbulents voisins de la montagne, situés dans la zone espagnole, et si nous n'avons point le droit de suite, nous serons impuissants à la protéger. Au moins estil désirable qu'au cœur de la montagne, dans la région voisine de Fez, on tire parti des obstacles naturels pour éviter des incidents beaucoup plus graves et qu'on ne laisse point la grande roule de l'oued Ouergha fermée h notre contrôle, mais toujours ouverte, soit à la contrebande, soit aux intrigues des tribus hostiles, centre permanent de rébellion contre l'autorité du sultan.
C'est pourquoi nous voulons espérer que le gouvernement français tiendra bon et qu'après avoir tant cédé sur la question administrative, il s'attachera, comme c'est son droit, conformément à l'intérêt de l'Espagne elle-même, à redresser, du coté du Rif, une frontière mal tracée qui deviendrait une source inépuisable de conflits.